Mémoire : vous en savez peut-être plus qu’un expert judiciaire…

Lorsqu’un suspect ou un témoin relate des souvenirs, ou peine à se remémorer un fait, sa mémoire peut lui jouer des tours. Tous les experts judiciaires psys sont-ils à jour de l’état des connaissances scientifiques sur le sujet ? Vraisemblablement pas…

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Psychologues ou psychiatres sont parfois sollicités par la justice pour expliquer des amnésies revendiquées par des suspects ou des témoins, ou pour déterminer si certains facteurs – l'émotion, l'âge, la répétition des faits dans le temps, l'usage de psychotropes, etc. – peuvent influencer la fiabilité des témoignages [1].

Deux chercheurs français des universités de Clermont-Ferrand, Toulouse et Nantes ont cherché à évaluer les connaissances de 120 experts judiciaires concernant la mémoire humaine, au travers d’un court questionnaire (14 questions, voir ci-dessous). Le même document a été complété par 101 psychologues et psychiatres non impliqués dans l’expertise judiciaire, ainsi que par 403 personnes sans formation dans le domaine [2].

"Les experts avaient des connaissances limitées concernant la façon dont la mémoire humaine fonctionne puisqu’ils avaient répondu correctement à 6 questions sur 14 en moyenne", expliquent les auteurs de l’étude dans un communiqué. "Plus inquiétant, ils semblaient avoir moins de connaissances que des psychologues et psychiatres non experts judiciaires (en moyenne 6,6 bonnes réponses), mais aussi que les individus tout venant (en moyenne 7,1 bonnes réponses)." Les chercheurs précisent que, bien que ces valeurs semblent proches, "leur différence est statistiquement significative".

Les lacunes des experts

"Ces résultats posent la question de l’expertise des experts psychologues et psychiatres", insiste Olivier Dodier, qui cosigne l’étude. "À tout moment, ils peuvent se trouver confrontés à une problématique entourant les souvenirs des faits criminels ou délictueux. Quelles conséquences pourrait avoir l’énonciation de croyances erronées dans leurs rapports ?" s’interroge-t-il.

Les auteurs soulignent que des travaux publiés en 2015 avaient mis en avant une absence de différence entre experts et non-experts. "La particularité de notre étude venait de la comparaison directe avec des individus issus du grand public, qui avaient plus de connaissances que les experts", soulignent les auteurs de l'étude. "Nous avons aussi observé un niveau de croyances (c’est-à-dire, réponses incorrectes) similaire entre les trois groupes de participants."

"Plusieurs études ont déjà montré que les professionnels ne sont pas forcément immunisés contre les croyances inhérentes à leurs pratiques", poursuivent-ils. "Or, l’expression de croyances (par exemple au sujet des souvenirs retrouvés, du refoulement par des adultes, ou encore du rappel d’informations par des enfants) dans des rapports d’expertise ou au sein même des tribunaux lors d’une déposition peut avoir de graves conséquences sur les décisions de justice. En effet, juges comme jurés ne peuvent que s’appuyer sur les conclusions d’expertises, puisqu’il revient aux experts d’expliciter les processus mémoriels en jeu lors de faits criminels."

"Les experts psychologues et psychiatres semblent loin d’être des spécialistes du fonctionnement de la mémoire humaine, dimension psychologique plus qu’importante pour la manifestation de la vérité et l’établissement de la justice", concluent les auteurs dans le communiqué.

la rédaction d'Allodocteurs.fr

Étude : Dodier O., & Payoux, M. (2017). "Connaissances et croyances des psychologues et psychiatres experts judiciaires concernant le fonctionnement de la mémoire." L’Année Psychologique, publication anticipée en ligne du 12 septembre 2017.


[1] "On demande souvent aux psychologues dans les faits d'agression sexuelle ou de viol sur mineur, quand il n'y a pas mort, de mettre en lumière tout élément de nature à influencer les récits de la victime présumée", nous précise Olivier Dodier, premier auteur de l'étude. "On peut également demander aux experts psychiatres comme psychologues d'éclairer la nature d'une amnésie que déclare un suspect quant à son crime. Ce sont des choses qui leurs sont demandés au cours de l’instruction (ce qui participe à renvoyer, ou non, une affaire devant le tribunal). Aux assises, ils sont systématiquement appelés à témoigner, donc aident aussi à la décision de justice. En correctionnelle (notamment les affaires d'agressions sexuelles ou viols requalifiés en agressions sexuelles), il est plus rare qu'ils soient appelés, mais c’est tout à fait possible. Et s'ils ne viennent pas, les parties peuvent tout de même aborder ce point lors du procès".

[2] Interrogés par la rédaction d'Allodocteurs.fr, les chercheurs précisent la participation de quelques étudiants en psychologie, dont les réponses n'ont pas notablement modifié le score global.