Le hasard, cause principale de cancer : "Cette étude est un nouveau regard mais ne résout pas tout"

Deux tiers des cancers observés dans une étude américaine seraient dus au hasard. Catherine Hill, spécialiste des causes du cancer, explique cette étude. 

Des cellules responsables du cancer du poumon. 
Des cellules responsables du cancer du poumon.  (GETTY IMAGES / VISUALS UNLIMITED)
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Le cancer, une histoire de malchance plus que de génétique ou d'environnement ? C'est ce qu'affirment deux chercheurs américains du Kimmel Cancer Center de l'université Johns Hopkins de Baltimore, dans une étude publiée dans la revue Science (en anglais), vendredi 2 janvier. Selon les travaux statistiques de Cristian Tomasetti et Bert Vogelstein, les deux tiers des cancers diagnostiqués (hormis les cancers du sein et de la prostate, qu'ils n'ont pas étudiés) seraient causés par le hasard qui voit des mutations aléatoires se produire dans le processus de division des cellules.

Les prédispositions génétiques et l'environnement du malade n'interviendraient que dans un tiers des cas. Alors, peut-on continuer de boire et de fumer allègrement en remettant son sort entre les mains du destin ? Francetv info a contacté le docteur Catherine Hill, épidémiologiste spécialisée dans les causes du cancer à l'Institut Gustave-Roussy de Villejuif (Val-de-Marne), pour décrypter cette étude.

Francetv info : Sur quoi s'appuie cette étude pour affirmer que la majorité des cancers sont le fait du hasard ? 

Catherine Hill : Quand on considère les expositions de la population française aux causes certaines de cancer (tabac, alcool, infections, expositions professionnelles, obésité...), on arrive à expliquer à peu près 35% des cancers diagnostiqués (sur un total de 355 000 par an en France, par exemple). Pour les autres, on ne disposait pas d'explications jusque-là. Cette étude fait office de chaînon manquant dans nos connaissances et propose une hypothèse intéressante pour les 65% restants.

Les chercheurs ont eu l'intelligence de prendre le problème différemment. Ils ont comparé le nombre total de divisions des cellules souches dans un organe précis et le risque de développement d'un cancer dans ce même tissu. Ils ont observé que le risque de cancer est plus grand pour les organes dans lesquels les cellules souches sont plus nombreuses au cours de la vie entière. Par exemple, on diagnostique vingt fois plus de cancers du colon que de l'intestin grêle. Or le premier compte deux fois plus de cellules souches que le second. Et celles-ci se divisent deux fois plus dans le colon. 

En bref, plus les cellules se divisent, plus elles peuvent muter et plus le risque de développement d'un cancer est important. D'où l'idée d'une loterie génétique.

L'éviction des cancers du sein et de la prostate ne fausse-t-elle pas l'étude ? 

Non, car les chercheurs ont bien listé les 31 cancers qu'ils ont étudiés. Ils expliquent ne pas avoir pris en compte les cancers du sein et de la prostate parce qu'ils considèrent que les données dont ils disposent en la matière ne sont pas fiables. Le nombre de divisions des cellules souches dans ces tissus dépend en grande partie de facteurs hormonaux. 

Ces deux cancers sont aussi les plus fréquents, le premier chez l'homme (53 000 nouveaux cas par an France) et le premier chez la femme (49 000). Et ce qu'on comprend de ces tumeurs n'explique pour le moment pas grand-chose sur leur apparition. Cette étude est donc un nouveau regard sur le problème du cancer, mais elle ne résout pas tout.

Arrêter de fumer, boire moins... Si les cancers sont principalement une question de hasard, cela veut-il dire que nous pouvons oublier nos bonnes résolutions pour 2015 ?

Bien sûr que non. Il a été prouvé qu'arrêter de fumer ou baisser sa consommation d'alcool réduit considérablement les risques de développer certains types de cancers comme celui du poumon ou de la tête et du cou. Le tabac est de très loin la première cause de cancer en France, avec 47 000 décès par an (du poumon principalement, mais aussi des cancers ORL) sur les 152 000 décès répertoriés. Et on sait que plus on fume longtemps, plus le risque est important.

Il y a beaucoup de choses à faire pour éviter les cancers dont les causes sont connues. On peut se faire vacciner contre les papillomavirus humains, responsables entre autres du cancer du col de l'utérus et contre le virus de l'hépatite B, cause de cancer du foie. Depuis 2000, le nombre de cancers dus à des expositions professionnelles (comme à l'amiante par exemple) a diminué, justement parce que l'on prend de plus en plus de précautions. Toutes ces méthodes de préventions sont très efficaces, et il faut continuer à les utiliser. Mais aussi fondamentales qu'elles puissent être, ces méthodes ne pourront prévenir qu'un tiers des cancers.

Savoir que deux tiers des cancers sont simplement dus au hasard n'est-il pas un peu inquiétant ?

Cette étude nous permet de mieux comprendre le développement des cellules cancéreuses, ce qui est une étape essentielle de la lutte contre la maladie.

En la matière, il est important de dire les choses clairement. Penser que l'on ne peut rien contre le cancer est une erreur monumentale. Mais affirmer que toutes les tumeurs sont dues à notre environnement l'est tout autant. Il ne faut pas croire ce que racontent les "gourous" :  manger bio ou de faire de l'exercice frénétiquement ne sert à rien, si on boit ou si on fume par exemple. Il ne faut pas non plus croire les personnes qui affirment que la pollution est une cause majeure des cancers.

Ce que nous montre cette étude, c'est qu'il subsiste une grande partie des tumeurs malignes (cancéreuses) qui n'ont pas de causes exogènes. Ceci ne veut pas dire qu'on ne peut pas les soigner ni les dépister précocement.