Pourquoi les adolescents sont-ils si stressés ?

Selon une enquête publiée courant 2015, les adolescents français se sentent plus stressés qu'il y a dix ans. Un constat similaire est dressé ailleurs en Europe. Le passage à l'âge adulte serait plus douloureux pour la nouvelle génération. Comment expliquer ce malaise ? La psychiatre Julie Bourgin, spécialiste de l'adolescence, a répondu à nos questions.

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D'après les résultats d'une enquête Ipsos dévoilée en mars 2015, 71% des adolescents entre 15 et 18 ans déclarent "se sentir bien", et 85% d'entre eux "savent à qui s'adresser en cas de difficultés personnelles", estimant pouvoir facilement parler avec leurs parents. Cependant, deux chiffres interpellent : en 2015, 47% des adolescents se sentaient "souvent sous pression" (contre 35% en 2005), 25% déclarant "se sentir mal dans leur peau" en 2015 contre 17% en 2005.

La performance scolaire

Aujourd'hui, le stress de la performance à l'école, notamment au lycée où de nombreux choix s'imposent aux adolescents, est très important. "La compétitivité est prégnante aujourd'hui de façon précoce", explique Julie Bourgin, psychiatre au Centre hospitalier Sainte-Anne, responsable du Centre d'évaluation pour les jeunes adultes et les adolescents. "La pression est plus forte même si il y avait du stress également pour les générations antérieures. De nos jours, les étudiants se sentent obligés de faire directement une double licence, les masters sont de plus en plus sélectifs à l'université, c'est un facteur de stress supplémentaire pour les jeunes. Les filières techniques ne sont toujours pas revalorisées, il faut toujours plus de diplômes, et cette pression transcende les classes sociales".

Julie Bourgin décrit une "grande négativité" de la part des adolescents envers "de nombreux sujets". De plus, "les jeunes sont très critiques envers la société, et expriment leur peur de ne pas pouvoir trouver un travail intéressant et valorisant", poursuit-elle. La crise économique actuelle nourrirait leur désenchantement.

Dans l'ère digitale que nous connaissons, beaucoup voient leurs parents connectés soir et week-end à leur travail (selon une étude Apec de 2014, 3 cadres sur 4 utilisent les nouvelles technologies de communication en dehors de leur temps de travail). "Les conséquences pour les salariés sont une hausse de la quantité de travail, tandis que pour leurs enfants la question de l'insertion professionnelle est anxiogène". Dans ce contexte, les professeurs ont un rôle très important à jouer face à des élèves qui ont énormément peur de l'échec.

Autorégulation et narcissisme

"Les adultes ne sont plus un pare-feu, les ados prennent des décisions trop jeunes, et la problématique du choix se pose" déclare le Dr Bourgin. Or, les adolescents ne sont pas encore assez armés pour prendre certaines décisions qui auront un impact décisif sur leur avenir. Les décisions des parents, qui pouvaient sembler arbitraires à l'enfant, sont désormais rapidement remplacées par une injonction à "l'autorégulation". L'éducation s'est ainsi recentrée sur une forte responsabilisation de l'adolescent. "Avant, on n'avait pas le droit de penser. Maintenant on est passé à un autre extrême", estime la psychiatre.

"Les parents, eux aussi, sont de plus en plus égocentrés, et ils veulent un enfant qui ne dérange pas ni ne [leur] prenne de temps", ajoute-elle.

Parallèlement, les adolescents ont du mal à accepter la remise en question. "La référence à l'autorité est moindre alors qu'en fait, les adolescents ne sont pas encore capables de s'imposer des règles". Elle en veut pour preuve que "la permission de sortie jusqu'à une heure du matin est aujourd'hui devenue banale".

Réseaux sociaux et popularité

Les adolescents d'aujourd'hui, qu'on appelle "digital natives" (c'est-à-dire nés avec les technologies numériques), se construisent avec les réseaux sociaux. Or pour certain, cette réalité virtuelle n'est pas sans danger. En effet, les réseaux sociaux "[renvoient] un modèle qui est faux", explique Julie Bourgin.  "L'illusion virtuelle aggrave le sentiment de solitude et majore le harcèlement scolaire". Selon l'enquête Ipsos précitée, en 2015, 78% des adolescents considéraient "avoir beaucoup d'amis", contre 96% en 2005.

De plus, les écrans sont des "anti somnifères" : plus d'un ado sur deux a du mal à se coucher le soir et à se réveiller le matin, selon la même source. Le sommeil (très important encore à cet âge) se trouve déstabilisé avec les écrans, et le cycle peut être décalé de deux ou trois heures.

Comment les adolescents définissent-ils l'âge adulte ?

70% des jeunes définissent le fait de ne plus vivre chez ses parents comme facteur caractéristique du passage à l'âge adulte. Or, les conditions économiques et sociales rendent incertaines la concrétisation de l'autonomie financière par le travail, et l'accès au logement. Il existe une grande précarité sur ces deux dimensions. Par ailleurs, d'après l'enquête Ipsos, "les adolescents observent qu'être adulte est une démarche volontaire. Bien des adultes ayant accès à l'autonomie n'ont pour autant pas des attitudes adultes et continuent à se comporter comme des adolescents". C'est le fait de devenir parent, pour 61% des adolescents interrogés, qui "doit forcer la volonté de se responsabiliser".