Ces footballeurs qui se cramponnent à la clope

En théorie, sport de haut niveau et tabac ne sont pas compatibles. N'empêche, quelques footballeurs de renom n'arrivent pas à se passer de leur péché mignon. 

Le maillot de l\'équipe anglaise de West Bromwich Albion lors d\'un match sur le terrain de Watford (Royaume-Uni), en août 1985.
Le maillot de l'équipe anglaise de West Bromwich Albion lors d'un match sur le terrain de Watford (Royaume-Uni), en août 1985. (GETTY IMAGES / HULTON ARCHIVE)
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Pierre GodonFrance Télévisions

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Qui dit novembre dit "mois sans tabac", une opération renouvelée chaque année pour tenter de débarrasser les fumeurs de leurs mauvaises habitudes. Parmi eux, quelques footballeurs... dont Marco Verratti. L'international italien, milieu du PSG, a été vivement critiqué pour des prestations en demi-teinte, que les observateurs attribuaient à sa mauvaise hygiène de vie, particulièrement à son amour de la cigarette. Las ! Contre Anderlecht, mardi 31 octobre, le milieu parisien a livré sa prestation la plus aboutie depuis longtemps, couronnée par un but. Comme quoi, cigarette et ballon rond ne sont peut-être pas si incompatibles, quoi qu'en dise la médecine.

Cruyff et Kopa, têtes de gondole de la clope

Dans l'inconscient collectif, les images de footballeurs qui fument appartiennent surtout aux années où le football se regardait en noir et blanc. Les fans de ballon rond des années 1950 ont vu le Français Raymond Kopa faisant la réclame pour Camel, "la vraie cigarette des vrais fumeurs" ou l'Anglais Stanley Matthews vantant la Craven A, "le tabagisme propre" (si, si). Pour la petite histoire, Matthews était... un non-fumeur militant, qui cachetonnait pour arrondir ses fins de mois. A l'époque, Matthews est une exception dans un monde où fumer est la norme. Le club de Newcastle verse ainsi une partie du salaire de ses joueurs en cartouches de cigarettes, raconte le magazine spécialisé The Blizzard (article en anglais).

A la mi-temps d'une finale de Cup, un des joueurs des Magpies (Newcastle), Jackie Milburn, déboule dans les vestiaires de Wembley et découvre quatre coéquipiers en train de s'en griller une. "Ça nous détendait et on obtenait d'excellents résultats", raconte l'attaquant international dans son autobiographie.

Symbole du footballeur-clopeur, Johann Cruyff. Le triple Ballon d'Or néerlandais a commencé par fumer très jeune. Une forme de rebellion dans un pays qui, au début des années 1960, était encore engoncé dans les traditions protestantes. Jusqu'à ce que Cruyff devienne une star, son addiction à la nicotine n'est pas vraiment assumée. Son coéquipier Sjaak Swart se rappelle d'une fois où le redouté coach de l'Ajax Rinus Michels l'avait repéré en train de crapoter au fond du bus. "Michels s'est avancé, raconte Swart dans Marcaet Johan a aussitôt caché sa clope dans sa poche alors que le coach le toisait pendant deux bonnes minutes. Fatalement, Cruyff s'est brûlé la main !" Devenu intouchable, il ne se gênera plus pour enfumer ses coéquipiers dans les vestiaires.

Il faudra attendre un double pontage coronarien dans les années 1990 pour que le Batave troque ses Marlboro pour des Chupa Chups. Cruyff tentera de gommer son image de fumeur glamour en jouant dans une publicité diffusée en Espagne, où on le voit jongler avec un paquet de cigarettes et dire : "J'avais deux addictions dans ma vie, le football et la cigarette. La première m'a tout donné, la seconde a failli tout me reprendre."

France 98, une équipe portée sur la Gauloise

Des images issues du passé ? Non. La sacro-sainte équipe de France de 1998 était un repaire de clopeurs. A son arrivée à Roissy pour rejoindre Clairefontaine, avant le début de la Coupe du monde, Emmanuel Petit ne cache pas la cigarette qui pend à ses lèvres. Une fois arrivé au château, Petit se rend dans la chambre de Fabien Barthez, qui devient le fumoir officieux. "Je venais y discuter, fumer une clope", raconte le milieu de terrain à la queue-de-cheval dans son livre Franc-tireur (éd. Solar, 2015). Et dans le documentaire –l'évangile, presque– Les Yeux dans les Bleus, Fabien Barthez faisait étalage de sa science pour éteindre discrètement une cigarette dans un lavabo, tandis que Laurent Blanc se faisait surprendre avec une sèche sur le lit.

La même année, c'est notre "Zizou" national qui est pris la main dans le paquet de Gitanes. Son agent fait passer le message aux journalistes, affirmant que c'est un incident isolé. Il pousse son poulain à devenir tête de gondole d'une campagne anti-tabac en 2002. Patatras ! Des paparazzis le surprennent clope au bec au balcon du château bavarois où se terrent les Bleus de 2006. Des tabloïds britanniques et italiens publient le cliché, raconte le livre Les deux vies de Zidane (éd. Archipoche, 2017). Rien ne filtre en France –pas question de se mettre l'icône à dos– ni en Espagne, où Zidane a signé un accord avec les patrons de presse lors de son arrivée au Real Madrid en 2000 pour que ne soit publiée aucune photo privée, raconte le livre Zidane, une vie secrète (éd. Flammarion, 2008).

Une particularité française alors ? David Ginola raconte le choc culturel qui a suivi son tout premier match avec Newcastle, alors qu'"El Magnifico" débarquait du PSG, à l'automne 1995. Quatre-vingt-dix minutes conclues par une victoire, de quoi s'accorder un petit remontant dans le bus. Dès qu'il amène son briquet à ses lèvres, ses équipiers poussent des hauts cris. Ambiance moyenne section de maternelle : "Coach, coach, David est en train de fumer !" "Kevin Keegan est venu me voir, et m'a assuré que les joueurs anglais ne fumaient pas, se souvient Ginola interrogé par le Newcastle Chronicle. Soudain, le bus s'est arrêté, car les joueurs avaient envie d'un fish and chips. La bouffe était incroyablement grasse, et les joueurs la mangeaient à même le papier journal. Je me suis dit : 'J'ai peut-être de mauvaises habitudes, mais les vôtres ne valent guère mieux !'"

L\'entraîneur de Manchester United, Alex Ferguson, enlace son gardien Fabien Barthez, à la veille d\'un match contre le Real Madrid, au stade Santiago-Bernabeu (Espagne), le 7 avril 2003.
L'entraîneur de Manchester United, Alex Ferguson, enlace son gardien Fabien Barthez, à la veille d'un match contre le Real Madrid, au stade Santiago-Bernabeu (Espagne), le 7 avril 2003. (IAN HODGSON / REUTERS)

Quelques années plus tard, Fabien Barthez débarque à Manchester United. Il n'est arrivé que depuis quelques semaines lorsqu'il croise le coach tout-puissant du club, Alex Ferguson, à l'entrée d'un restaurant... où le Français est en train de fumer une cigarette entre la poire et le fromage. Le gardien tente maladroitement de camoufler le corps du délit dans sa main. Ferguson l'arrête. Le madré entraîneur s'est renseigné sur son joueur avant de le recruter. "Je préfère qu'il fume plutôt qu'il ait un problème d'alcoolisme", l'a même défendu "Fergie" devant la presse britannique.

Ce n'est pas forcément l'avis de Gordon Strachan. L'entraîneur de Southampton ne pensait pas que Fabien Barthez, blessé en première période lors d'un face-à-face entre Southampton et les "Red Devils" de Manchester, trouverait refuge dans ses quartiers, et y laisserait six mégots comme trace de son passage. "Je l'ai trouvé dans mon bureau, les pieds sur la table, clope au bec", a raconté l'Ecossais, non-fumeur. Le milieu mancunien Paul Scholes conserve lui aussi un souvenir fumeux du passage de Fabien Barthez, rejoint par Laurent Blanc, dans le vestiaire : "La buanderie était souvent pleine de fumée le matin parce que Laurent Blanc et Fabien Barthez ne commençaient pas l’entraînement sans une cigarette", balance-t-il au Daily Mail (article en anglais).

Pipes et cigares sur le banc

L\'entraîneur du Milan AC, Carlo Ancelotti, allume une cigarette avant un match contre la Fiorentina, à Florence (Italie), le 31 mai 2009.
L'entraîneur du Milan AC, Carlo Ancelotti, allume une cigarette avant un match contre la Fiorentina, à Florence (Italie), le 31 mai 2009. (LORENZO GALASSI/AP/SIPA / AP)

Les entraîneurs ne sont pas les derniers à donner le mauvais exemple. Il a fallu attendre 1998 pour que le tabac soit proscrit du banc de touche en Coupe du monde, et 2006 pour la Ligue des champions. Les amateurs de foot conservent les images des Gauloises bleues de Raymond Goethals, le coach qui a amené l'OM sur le toit de l'Europe, du cigare de Marcello Lippi pendant les épopées européennes de la Juventus ou même de la pipe d'Enzo Bearzot, officiant sur le banc de la Nazionale (l'équipe d'Italie) pendant le Mondial 1982. Carlo Ancelotti, qui fumait comme un pompier sur le banc du Milan AC, se souvient dans le Daily Mail (article en anglais) d'une qualification acquise à la dernière seconde contre l'Ajax en quarts de finale de l'édition 2003 de la Ligue des champions, qui aurait pu lui laisser un goût amer dans la bouche. "Gennaro Gattuso a jailli du banc et m'a sauté dessus par l'arrière pour fêter ce but. J'ai failli en avaler ma clope !"

D'autres ont pris le pli de la tendance actuelle. C'est le cas d'Arsène Wenger, ancien fumeur sur le banc monégasque, qui a renié ses années clope dans Vice en mars 2017 : "Je ne me reconnais pas sur ses images", tranche-t-il. L'actuel entraîneur d'Arsenal a d'ailleurs collé une amende de 20 000 livres à son ex-gardien Wojciech Szczęsny, coupable d'avoir fumé dans les douches. Toujours en Angleterre, Graham Rix, alors entraîneur du club de Portsmouth, a posé une condition au moment de recruter l'ex-gloire croate Robert Prosinecki : qu'il diminue sa consommation de cigarettes. Le meneur de jeu fit l'effort, passant de 50 cigarettes quotidiennes à 20, mais cela ne suffit pas à sauver sa carrière.

D'autres choisissent de s'adapter, comme Marc Wilmots quand il était à la tête de l'équipe nationale de Belgique. Lors de l'Euro 2016, la presse surprend le milieu de terrain Rajja Nainggolan clope au bec au balcon de sa chambre. "Je ne suis pas son père. Si un joueur veut boire un verre de vin, il peut, s’il veut fumer une cigarette, il peut aussi", a répliqué le sélectionneur belge, louant le sens de la responsabilité de ses joueurs, malgré les effets délétères prouvés de la cigarette sur les capacités pulmonaires.

Les risques du métier

Car la cigarette a sans doute brisé plus d'une carrière. Celle de Paul Gascoigne, meneur de jeu anglais formidablement doué, mais qui fumait comme un pompier pour maigrir avant les grandes compétitions et compenser ses excès nocturnes. Quelques semaines avant la Coupe du monde 1998, en France, le sélectionneur Glenn Hoddle expliquait à la BBC qu'il ne pouvait pas lui demander d'arrêter de fumer aussi près de l'échéance. Et que trois semaines de sevrage après sept ans d'addiction "pourraient avoir l'effet inverse à celui recherché".

"Gazza", lui, pestait contre les "fascistes de la santé", rappelle le magazine When Saturday Comes (article en anglais) : "Les footballeurs sont supposés manger la même chose, boire la même chose et se comporter de la même façon. Pas étonnant qu'ils deviennent tous des robots."

Le meneur de jeu anglais Paul Gascoigne lors d\'un match de l\'Euro 1996 au stade de Wembley (Royaume-Uni).
Le meneur de jeu anglais Paul Gascoigne lors d'un match de l'Euro 1996 au stade de Wembley (Royaume-Uni). (NEIL MUNNS / PRESS ASSOCIATION FILES / AFP)

Même air de reproche sur la carrière de Wayne Rooney, célèbre pour avoir donné 200 livres (environ 230 euros) de pourboire à un groom pour lui dégotter un paquet de Marlboro pendant qu'il faisait monter une prostituée dans sa chambre d'hôtel. "Pourquoi Cristiano Ronaldo réalise une telle carrière alors que Wayne Rooney n'y parvient pas ? sermonne Joey Barton, le milieu anglais passé par l'OM dans The Independent. Quand vous voyez Rooney griller une cigarette, vous trouvez vraiment qu'il se comporte en professionnel ?" On pourrait lui rétorquer que Stan Bowles a décroché cinq sélections en équipe d'Angleterre malgré une bouteille de vodka et 80 cigarettes quotidiennes, souligne le Guardian. C'étaient certes les années 1970, mais le "record" tient toujours. 

Le snus, nouvelle menace ?

Combien de footballeurs succombent encore aujourd'hui à ce péché mignon ? Une enquête déclarative réalisée en 1986 auprès de 1 500 joueurs anglais montrait que 5% d'entre eux étaient des fumeurs réguliers. En 1994, une étude menée auprès des clubs de l'est de la France aboutissait au chiffre de 25% de fumeurs, surtout dans les divisions inférieures. Une autre enquête, plus récente, de l'Agence mondiale antidopage, met en évidence des traces de tabac chez 19% d'entre eux.

Comment expliquer cette augmentation ? Peut-être grâce à la popularité du snus, ce tabac déshydraté à plaquer sur la gencive, très populaire dans les pays scandinaves, qui donne un sacré coup de fouet. Dans des sports comme le hockey, plus d'un joueur sur deux carbure à ce tabac à chiquer. L'attaquant de l'équipe de foot d'Angleterre, Jamie Vardy, a été surpris avec un paquet de snus sous le bras pendant le dernier Euro. Vous avez dit dopage ? Des voix s'élèvent en tout cas pour que la nicotine figure sur la liste des produits interdits.