A quoi ressemblerait la France si le cannabis était légalisé ?

Franceinfo a interrogé les entourages de plusieurs candidats à l'élection présidentielle qui proposent cette réforme.

Une fumeuse roule un joint à l\'occasion de la marche mondiale pour le cannabis, le 14 mai 2016 à Paris.
Une fumeuse roule un joint à l'occasion de la marche mondiale pour le cannabis, le 14 mai 2016 à Paris. (MAXPPP)
avatar
Vincent MatalonFrance Télévisions

Mis à jour le
publié le

Elles veulent "porter le changement et appeler à une politique plus efficace et plus humaine". Dans une tribune publiée dimanche 8 janvier dans le JDD, 150 personnalités marseillaises plaident pour une "légalisation contrôlée" du cannabis. Elles y voient, entre autres, un moyen de mettre fin aux "réseaux mafieux qui prospèrent sur l'interdit et qui tuent" et une manière de réaliser des "économies substantielles".

Cet appel à ouvrir le débat sur la légalisation du cannabis lors de la campagne présidentielle ne devrait pas rester lettre morte. Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon, François de Rugy, Yannick Jadot, Sylvia Pinel : à gauche, cinq candidats à l'Elysée ont inscrit cette mesure dans leur programme.

A quoi ressemblerait la France si fumer un pétard chez soi était autorisé ? Pour le savoir, franceinfo s'est penché sur les pays qui ont déjà franchi le pas, et a interrogé les entourages des candidats qui y sont favorables.

Une filière "made in France" contrôlée par l'Etat

Autant le dire tout de go : la majorité des équipes de campagne contactées par franceinfo n'ont pas encore de plan d'action détaillé pour produire à grande échelle de la marijuana destinée à la consommation française. "L'idée générale, c'est de réconcilier le cannabis et le made in France", explique le député Alexis Bachelay, porte-parole de Benoît Hamon. "De la même manière que nous étions il y a quelques années un important producteur de tabac, nous souhaitons mettre en place une filière agricole française du cannabis supervisée par l'Etat."

Le propos se fait plus précis du côté de l'équipe de Jean-Luc Mélenchon, où l'on souhaite que l'Etat supervise directement les plantations de chanvre. "Notre philosophie est celle d'un protectionnisme solidaire : la production de cannabis serait encadrée par une entreprise publique", détaille Clémence Movire, co-responsable du travail programmatique du mouvement La France insoumise. Parmi les inspirations du candidat, la jeune femme cite volontiers l'exemple de l'Uruguay, où une agence gouvernementale accorde des licences aux exploitants agricoles désireux de produire du cannabis. En échange, ceux-ci s'engagent à respecter un cahier des charges strict en matière de traçabilité et de contrôle de la qualité de la marchandise.

Candidat à la primaire de la gauche, Jean-Luc Bennahmias explique à franceinfo vouloir s'appuyer sur la filière de chanvre industriel existante, dont la teneur en THC (la principale substance psychoactive du cannabis) est quasi-nulle, pour organiser cette production.

C'est une plante extraordinaire, qui demande peu d'eau et qui permet deux récoltes par an ! On peut en outre s'en servir pour produire du textile, et de l'isolant pour le secteur du BTP.

Jean-Luc Bennahmias

à franceinfo

Il se rapproche en cela des recommandations du rapport rendu en octobre dernier par le think-tank Terra Nova, proche de la gauche. Celui-ci estimait qu'il serait "relativement aisé de développer en France une production de cannabis, d'autant plus qu'existe une Coopérative centrale des producteurs de semences de chanvre" déjà opérationnelle. "Les producteurs pourraient rapidement s'organiser avec les conseils d'entreprises étrangères, notamment israéliennes ou nord-américaines, particulièrement en pointe sur ces sujets", détaille à franceinfo Christian Ben Lakhdar, professeur d'économie à l'université de Lille et coauteur du rapport.

De l'herbe en vente dans les tabacs ou dans des "cannabistrots"

Pour s'approvisionner en cannabis, les fumeurs à la main verte pourraient a priori cultiver leurs propres plants. A l'exception de l'équipe de Jean-Luc Mélenchon – qui indique "ne pas avoir encore tranché" cette question – et de celle de Sylvia Pinel – qui n'a pas répondu à nos sollicitations –, tous les entourages de candidats se déclarent favorables à la culture de cannabis destinée à une consommation personnelle. Cette autoproduction serait autorisée en quantité très limitée, afin d'éviter une commercialisation en dehors du circuit légal.

Le débat est, en revanche, plus tranché à propos des lieux de vente du cannabis. Du côté de l'équipe de Benoît Hamon, on semble pencher pour une distribution du cannabis via un agrément qui serait accordé sous conditions aux buralistes, "qui y seraient favorables car leurs revenus baissent". Jean-Luc Bennahmias, lui, souhaite dissocier le cannabis thérapeutique, qui serait proposé sur ordonnance en pharmacie, du "cannabis de loisir", qui serait vendu dans les tabacs ou dans des commerces ad hoc.

Dans les équipes de Jean-Luc Mélenchon, en revanche, on juge "illogique" d'accorder aux buralistes la possibilité de vendre de l'herbe made in France. "On sait que le cannabis constitue un pont assez immédiat vers la consommation de tabac, contre laquelle nous souhaitons lutter. Il nous semble important de dissocier les deux", précise Clémence Movire, qui préconise la création de "cannabistrots" sur le modèle des coffee shops néerlandais dans lesquels la consommation de cigarettes serait interdite.

Cette solution a également les faveurs de Christian Ben Lakhdar. Pour le coauteur du rapport de Terra Nova, créer des lieux de vente consacrés au cannabis permettrait à l'Etat de "réintégrer dans la filière légale une partie de ceux qui vivaient du trafic", tout en organisant une formation des commerçants à la réduction des risques liés à la consommation. "On pourrait ainsi encourager les patrons de 'cannabistrots' à séparer la consommation de tabac de celle de cannabis. Ils pourraient par exemple proposer des vaporisateurs, qui sont moins nocifs car ils évitent la combustion et ne nécessitent pas de tabac", détaille l'économiste.

Un produit surveillé, à la consommation encadrée

Les candidats partisans de la légalisation du cannabis se déclarent tous en faveur de la mise en place d'une réglementation contraignante quant à la qualité des produits mis en vente. La résine de cannabis, à laquelle sont parfois ajoutés des produits nocifs, est particulièrement dans leur viseur. "L'idée est de ne pas proposer de produits coupés comme il en existe trop", confirme à franceinfo Véronique Massonneau, directrice de campagne de François de Rugy, lequel plaide pour une "expérimentation" temporaire de la légalisation.

La fixation par la loi d'un dosage maximal en THC fait également la quasi-unanimité. Parmi tous les candidats interrogés, seul Jean-Luc Bennahmias s'y oppose.

Je suis pour une société de la responsabilisation et pas de l'interdiction. Je crois d'ailleurs que les gens n'ont pas envie de produits trop forts : si je décide de boire un verre de vodka, j'en choisirai une à 30° et pas à 75°!

Jean-Luc Bennahmias

à franceinfo

Cette position se rapproche de la politique appliquée dans l'Etat du Colorado, aux Etats-Unis, où la légalisation du cannabis "récréatif" a été votée en 2012. Aucune concentration maximale de THC n'y existe, afin de ne pas encourager l'émergence d'un marché noir vers lequel se tourneraient les consommateurs à la recherche de produits hautement dosés, explique CNN (en anglais).

Les entourages des candidats interrogés promettent également une importante campagne de prévention au sujet des risques du cannabis, ainsi qu'une législation inspirée de celle en vigueur pour le tabac. La vente serait ainsi interdite aux mineurs, tout comme la consommation dans les lieux publics. "Nous voulons également interdire la vente d'alcool dans les lieux de vente et de consommation qui seraient créés, notamment en raison des risques pour la sécurité routière", précise-t-on du côté de l'équipe de campagne de Jean-Luc Mélenchon.

Un prix évolutif pour lutter contre le marché noir

Si tous les prétendants à l'Elysée mettent en avant les retombées économiques permises par la création d'une filière légale du cannabis en France, aucun n'a été en mesure de communiquer à franceinfo une estimation de ce que serait un "juste prix" d'une herbe vendue légalement en magasin.

Du côté de Benoît Hamon comme de Jean-Luc Bennahmias, on envisage d'aligner les prix sur ceux du marché noir actuel, avec une taxation du cannabis calquée sur le modèle de celle qui concerne le tabac. La réflexion à ce sujet est plus avancée du côté de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon.

Nous souhaitons assécher l'économie souterraine grâce aux prix. L'idée serait de commencer la commercialisation avec une taxation raisonnable pour encourager la filière légale, avant de l'augmenter progressivement, comme on l'a fait pour le tabac, afin de faire baisser la consommation.

Clémence Movire

à franceinfo

Cette proposition se trouvait dans le rapport publié par Terra Nova en octobre. Son coauteur, Christian Ben Lakhdar, est convaincu qu'une hausse progressive des taxes ne rimera pas forcément avec un retour en force du marché noir à moyen terme. "En déchargeant les forces de l'ordre de la répression contre la consommation de cannabis, on leur donnerait les moyens de combattre efficacement le reliquat de marché noir", détaille l'économiste à franceinfo. "Le meilleur exemple de ce mécanisme, c'est la forte augmentation du prix du tabac en 2003-2004 : à l'époque, les achats transfrontaliers et de contrebande ont augmenté. Mais avec des recettes fiscales de 13 milliards d'euros par an, l'Etat avait tout intérêt à ce que la police soit efficace pour lutter contre ce phénomène. Et elle l'a été, puisque le trafic de cigarettes est retombé à un faible niveau."