Cancer : les coûts de recherche des médicaments innovants sont-ils surévalués ?

Les laboratoires justifient le prix élevé des thérapies innovantes par les coûts de recherche et développement. Une nouvelle étude réévalue à la baisse les chiffres brandis jusqu'alors.

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Ces dernières années, de nombreuses stratégies efficaces contre les cancers sont apparues sur le marché. Mais comme le déplorent et le dénoncent de nombreux acteurs du monde de la santé, ces traitements innovants coûtent excessivement cher. L’accessibilité aux soins s’en trouve limité, tandis que les dépenses d’assurance maladie, publiques comme privées, menacent d’exploser dans les prochaines années.

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Les laboratoires justifient le coût élevé des thérapies innovantes par les sommes très importantes engagées durant les phases de recherche et de développement (R&D). Mais quelle somme d’argent est investie par un laboratoire avant d’enfin trouver un nouveau traitement qui soit jugé digne d’intérêt par les agences sanitaires ? Avant de trouver la perle rare, de nombreux essais décevants sont menés, qui doivent être pris en compte dans l’estimation.

En 2014, une association à but non lucratif, le Tufts Center for the Study of Drug Development a évalué à 2,6 milliards de dollars les sommes engagées avant l’apparition d’un nouveau traitement. Basée sur des données fournies par l’industrie – non accessibles au public ou aux autres chercheurs – cette estimation a laissé sceptique divers acteurs du monde de la recherche. En 2016, Tufts Center a publié une nouvelle estimation (réévaluée à 2,8 milliards de dollars), sans répondre à l’objection principale des critiques.

Une approche astucieuse

Réaliser de tels calculs pour de grands laboratoires engagés dans le développement simultané de très nombreux projets reste difficile. Pour cette raison, une équipe de chercheurs nord-américains a décidé d’approcher le problème sous un angle différent.

Ils se sont en effet intéressés aux cas des petits laboratoires qui reçoivent leur toute première autorisation de mise sur le marché pour un traitement (qu’ils en soient les découvreurs ou qu’ils aient racheté la molécule au cours de son développement). Sur une décennie, ils ont identifié 10 laboratoires, et donc 10 traitements.

Pour déterminer la durée de développement de chaque traitement, les chercheurs ont recensé les mentions des molécules dans la littérature scientifique, afin de déduire la date de leur découverte (en ajoutant deux ans à la date de première publication). Ils ont ensuite regardé les déclarations officielles faites à l’administration par les entreprises, en termes de bénéfices, dépenses et chiffres d’affaire, sur l’ensemble de la période d’intérêt. Ceci permet d’intégrer les coûts de tous les essais et erreurs du laboratoire, et donc de connaître le coût réel du médicament.

Des résultats édifiants

Résultat des courses : le plus cher des traitement a coûté 2 milliards en R&D… et le moins cher 157,3 millions. La valeur moyenne était de 719,8 millions. La valeur médiane était de 648 millions, c’est à dire que la moitié des traitements avaient coûté plus que cette valeur, et l’autre moitié moins. Sur les 10 médicaments considérés, un seul a été un échec commercial (341,9 millions de revenus pour 2 milliards dépensés), et quatre se sont avérés des investissements très rentables – avec une mise multipliée par 10, 15, 43 et 75 depuis leur mise sur le marché.

L’analyse économique peut également intégrer les "coûts d’opportunité" (CO), autrement dit l’argent "perdu" par l’investisseur durant la phase de R&D pour avoir décidé de financer ce projet plutôt que de placer ses deniers sur les marchés financiers. Les chercheurs ont réalisé ce calcul avec un CO à 7% : le plus cher des traitement a alors virtuellement coûté 2,6 milliards, et le moins cher 203,6 millions. La valeur moyenne était de 900,6, et la médiane de 760 millions.

Des coûts de R&D trois à quatre fois moins élevés ?

Les auteurs de la nouvelle estimation notent que des recherches antérieures suggèrent que le coût de développement d’un médicament entre grandes et petites entreprises est comparable.

Il est toutefois important de noter que l’étude s’intéresse, d’une certaine façon, à des chevaux qui franchissent la ligne d’arrivée de la course à l’innovation pour la première fois. Rien ne garantit que les mêmes entreprises parviennent à développer de nouveaux médicaments pertinents dans le même temps, et aux mêmes coûts, que ceux engagés pour parvenir à leur premier succès. L’estimation présentée ici n’est pas non plus celle du coût global de la recherche médicale, qui implique beaucoup de "chevaux perdants", et donc de faillites…

Mais la question posée par cette étude était bien celle du coût des traitements innovants pour le cancer développées par les start-ups "biotech" – qui tombent parfois dans le giron de plus grands industriels. La réponse donnée dénote énormément avec l’estimation du Tufts Center [1]. Si la nouvelle analyse venait à être corroborée, l’argument "R&D" avancé par certains laboratoires pour justifier les tarifs fixés pourrait avoir moins de poids qu’admis jusqu’à présent. Le prix de mise sur le marché dépend, pour l'essentiel, de ce que les pouvoirs publics parviennent à négocier avec les laboratoires.

La rédaction d’Allodocteurs.fr


[1] En considérant que les entreprises considérées sont représentatives du monde des "biotech", l’analyse statistique des chercheurs amène à conclure que le coût médian de la R&D des labos qui sortent leurs premiers "hits" a 95% de chances d’être compris entre 157,3 millions et 1,95 milliards.