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Mémoire d'Info. À la libération des otages du Liban en 1988, Annie Lemoine a eu "pour la première fois, la gorge serrée pendant le journal"

Pour ses trente ans, franceinfo a demandé à des personnalités de la culture et des médias de raconter l'info qui les a marquées ces trente dernières années. La journaliste, Annie Lemoine, revient sur la libération des otages du Liban.

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Jean-paul Kaufmann, à son retour du Liban le 5 mai 1988, tombe dans les bras de son fils de 14 ans qu\'il n\'a pas vu depuis trois années.
Jean-paul Kaufmann, à son retour du Liban le 5 mai 1988, tombe dans les bras de son fils de 14 ans qu'il n'a pas vu depuis trois années. (PASCAL GEORGE / AFP)

Annie Lemoine, journaliste et écrivain, revient en longueur sur sa soirée du 5 mai 1988. À cette époque, comme tous les soirs, elle présente les informations de Nulle Part Ailleurs sur Canal plus. "Je vois arriver les images. Les otages du Liban sont libérés après trois années de captivité, on les voit sortir de l'avion à Villacoublay". Ils ont été enlevés à Beyrouth, avec Michel Seurat aussi qui lui y a laissé la vie, le 22 mai 1985. 

Parmi les trois otages de retour en France, Annie Lemoine s'arrête particulièrement sur Jean-Paul Kaufmann. Le journaliste, grand reporter à l'Évènement du jeudi, revient en France avec deux compagnons, Marcel Carton et Marcel Fontaine. "C'est une émotion considérable" se remémore Annie Lemoine. "Parce qu'on sait tout sur leur détention. Depuis des mois, l'opinion publique fait pression pour leur libération. À chaque début de 20 heures, on voyait leur photo apparaître. Et enfin, ils sortent !"

Après l'émission, Annie Lemoine s'est dit "qu'elle ne ferait pas cela toute sa vie"

Annie Lemoine découvre les images alors qu'elle se trouve sur le plateau de Nulle Part Ailleurs. "Une émotion me saisit pour la première fois depuis que je présente les informations. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai la gorge qui se serre, j'ai les larmes aux yeux, et j'ai du mal à commenter. Ça ne m'était jamais arrivé. Je me dis 'oulah' je ne suis pas étanche" se rappelle-t-elle. C'est d'ailleurs une soirée charnière dans la carrière de la journaliste. "Quelque chose m'atteint et je ne fais pas mon métier de journaliste pendant ce temps-là." "Après l'émission, je me suis dit que je ne ferai pas cela toute ma vie". Elle l'a senti à cet instant précis car "un bon professionnel maîtrise son émotion".

Jean-Paul Kaufmann retrouve la liberté. C'est le coeur de nos vies, il n'y a rien de plus beau, rien de plus fort.

Annie Lemoine, journaliste

à franceinfo

Annie Lemoine essaie encore de comprendre pourquoi cette émotion l'a envahie à cet instant : "Sans doute parce qu'on les attendait depuis longtemps, avance-t-elle. Et puis, cet homme, Jean-Paul Kaufmann, qui ressort amaigri, embrassé par son fils qu'il ne reconnaît pas sur le moment. Il a une fraction d'hésitation car il a quitté son petit garçon quand il avait onze ans, il le retrouve adolescent. J'ai plus été ému comme cela depuis". Malgré "tous les drames qui se sont enchaînés" depuis, c'est ce souvenir qui remonte au dessus de la pile de la journaliste.

Jean-Paul Kaufmann, 72 ans, très discret dans les médias aujourd'hui

Annie Lemoine n'a jamais eu l'occasion de rencontre Jean-Paul Kaufmann, mais elle a toujours suivi ses apparitions. "J'ai compris qui il était. Un journaliste grand reporter, mais c'était avant tout quelqu'un qui aimait les mots et la littérature. Et ce sont les mots qui l'ont sauvés. Il avait deux livres pendant sa détention, la Bible et le tome II de Guerre et Paix qu'il avait relu 22 fois. Cet espace de liberté l'a aidé à tenir".

Ce détail a marqué particulièrement Annie Lemoine.  "Quand il est sorti, alors qu'il aimait lire plus que tout au monde, il n'a pas pu lire parce que cela le ramenait à sa détention et il a mis des années à raconter, à écrire ce qu'il avait vécu", explique la journaliste. Aujourd'hui, Jean-Paul Kaufmann a 72 ans et "il ne veut pas être vu comme l'otage du Liban parce que le regard des autres l'enferment". "Être enfermé par le regard des autres, c'était terrible pour lui et cela continue même s'il s'est un peu effacé depuis" ajoute Annie Lemoine. 

Jean-paul Kaufmann, à son retour du Liban le 5 mai 1988, tombe dans les bras de son fils de 14 ans qu\'il n\'a pas vu depuis trois années.
Jean-paul Kaufmann, à son retour du Liban le 5 mai 1988, tombe dans les bras de son fils de 14 ans qu'il n'a pas vu depuis trois années. (PASCAL GEORGE / AFP)