Pourquoi tant de haine entre Alsaciens et Lorrains ?

Entre l'Alsace et la Lorraine, qui vont devoir fusionner dans un mariage à trois avec Champagne-Ardenne, ce n'est pas l'amour fou. Explications.

Lors de la manifestation contre la fusion de l'Alsace avec la Lorraine et Champagne-Ardenne, le 11 octobre 2014 à Strasbourg.
Lors de la manifestation contre la fusion de l'Alsace avec la Lorraine et Champagne-Ardenne, le 11 octobre 2014 à Strasbourg. ( MAXPPP)

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Quiche lorraine contre flammekueche. Parmi les fusions de régions entérinées par l'Assemblée nationale jeudi 20 novembre, celle de l'Alsace avec la Lorraine et Champagne-Ardenne passe mal. Alors que Champenois et Alsaciens estiment tout simplement n'avoir rien à faire ensemble, la nature du problème est différente entre l'Alsace et la Lorraine, deux régions qui ont traversé les siècles sur fond de rivalités.

Les détracteurs d'un rapprochement entre l'Alsace et la Lorraine se trouvent surtout du côté alsacien. La région cultive en effet sa forte identité. Elle aurait pu devenir la première en France à supprimer ses deux conseils généraux (le Bas-Rhin et le Haut-Rhin) et à s'organiser sous la forme d'une collectivité unique. Lors du référendum du 7 avril 2013, plus de 55% des Alsaciens s'y sont déclarés favorables. Mais le projet fut retoqué, à cause d'une participation insuffisante et d'un "non" majoritaire dans le Haut-Rhin.

Région riche contre région pauvre

Pour les élus alsaciens, qui avaient fait l'effort de réfléchir à une organisation territoriale plus rationnelle, ce mariage forcé avec deux autres régions sonne donc comme une injustice. Mercredi, les députés UMP d'Alsace ont manifesté leur mécontentement en déployant une banderole salle des Quatre-Colonnes, à l'Assemblée nationale. La veille, l'un d'eux avait provoqué un incident en contractant le nom de la nouvelle région Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine en "Arschloch" (soit "trou du cul" en allemand et en alsacien).

Des députés alsaciens devant l'Assemblée nationale, le 19 novembre 2014.
Des députés alsaciens devant l'Assemblée nationale, le 19 novembre 2014. ( MAXPPP)

Au-delà de ces considérations institutionnelles, nombre d'Alsaciens ont peur de perdre au change dans une fusion avec la Lorraine. "Les Alsaciens considèrent depuis longtemps la Lorraine comme un pays sous-développé", explique Louis Engel, auteur en 2011 de La fabuleuse invasion de l'Alsace par les Lorrains (Editions Place Stanislas). Le cliché est évidemment excessif, mais derrière cette crainte se cachent deux réalités économiques bien distinctes.

Alors que l'Alsace est la quatrième région française en termes de PIB par habitant (28 849 euros), sa voisine n'accroche qu'une modeste 19e place sur 22 régions métropolitaines (23 968 euros). Et quand le taux de chômage plafonne à 9% côté alsacien, il atteint 10,4% en Lorraine, alors que la moyenne nationale se situe à 9,7%. Le 11 octobre, lors de la grande manifestation organisée à Strasbourg contre la fusion des trois régions, le conseil général du Bas-Rhin a appuyé là où ça fait mal en faisant circuler des caricatures de plus ou moins bon goût. L'une d'entre elles montrait la majestueuse cathédrale de Strasbourg transformée en haut-fourneau sidérurgique.

 

Une autre mettait en scène un ouvrier maigrichon entiché d'une opulente Alsacienne.

 

Des traumatismes historiques

A quel point l'antagonisme entre les deux régions est-il enfoui dans leur histoire ? Deux traumatismes historiques sont ressassés de génération en génération de part et d'autre du massif des Vosges. Le premier remonte à 1525, lors de la guerre des paysans. "Pour mettre fin à la révolte des paysans protestants, le duc de Lorraine, en grand champion du catholicisme, a envoyé ses troupes. Il a massacré 30 000 Alsaciens, soit 10% de la population estimée de l'époque", relate l'historien Bernard Vogler, professeur émérite de l'université de Strasbourg. D'où, peut-être, l'image de "traîtres" que certains Alsaciens accolent à leurs voisins.

Plusieurs siècles plus tard, pendant l'annexion allemande de l'Alsace et du département lorrain de la Moselle (entre 1871 et 1918), "les Allemands avaient tendance à octroyer les meilleurs postes aux protestants, qui étaient plus nombreux côté alsacien que côté mosellan. Les Mosellans se sont alors sentis considérés comme des citoyens de seconde zone", explique Bernard Vogler.

Et ce n'est pas la langue qui réconciliera les deux régions. N'allez pas dire à un Mosellan qu'il parle alsacien ! Si une partie de la Moselle parle une langue germanique (le francique), il ne s'agit pas du même dialecte que celui parlé en Alsace (appelé bas-alémanique). 

Les oreilles pointues des Lorrains

Aujourd'hui, si l'on excepte les incidents qui éclatent de temps à autre entre supporters de foot messins et strasbourgeois, les rancœurs du passé ne ressurgissent guère qu'à travers des plaisanteries et des blagues potaches. Alsaciens et Lorrains aiment se chambrer. Ainsi, les premiers disent des seconds qu'ils possèdent des oreilles pointues. Parce que lorsqu'ils sont petits, leurs parents les soulèvent par les oreilles et leur disent : "Regarde comme c'est beau par-delà les Vosges. C'est l'Alsace !"

En 2010, un différend autour de la fête de la Saint-Nicolas (saint patron de la Lorraine) a toutefois failli mettre le feu aux poudres. Les villes lorraines de Nancy et de Saint-Nicolas-de-Port (dont la basilique abrite les reliques du saint) avaient eu l'idée de déposer la marque "Saint Nicolas", pour protéger d'éventuels usurpateurs des appellations comme "marché de Saint Nicolas" ou "pain d'épice de Saint Nicolas", rapportait Le Parisien. Officiellement, sans viser les Alsaciens. Mais l'initiative a fortement déplu de l'autre côté des Vosges, les Alsaciens s'estimant dépossédés de ce personnage qui, tous les 6 décembre, distribue des friandises aux enfants.