"On n'élit pas un président comme on choisit un fer à repasser" : et si les primaires étaient une fausse bonne idée ?

Bernard Lamizet, professeur émérite à l'Institut d'études politiques de Lyon, estime que ce mode de désignation des candidats affaiblit les partis et le débat politique. Il explique pourquoi à franceinfo.

Les sept candidats à la primaire de la gauche, le 12 janvier 2017.
Les sept candidats à la primaire de la gauche, le 12 janvier 2017. (CHAMUSSY/SIPA)
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Propos recueillis parThomas BaïettoFrance Télévisions

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Cafouillage sur les chiffres, participation décevante, risque d'éclatements... La primaire organisée par le Parti socialiste et ses alliés pour l'élection présidentielle de 2017 n'a pas grand chose à voir avec le succès du scrutin de 2011. A tel point que des critiques s'élèvent contre le principe même de la primaire, un type d'élection récemment importé en France.

Faut-il désigner par ce biais un candidat à l'élection présidentielle ? Non, estimait dès septembre 2011 Bernard Lamizet, professeur émérite à l'Institut d'études politiques de Lyon et membre de l'équipe de recherche Triangle. "Les primaires sont une fausse bonne idée", écrivait-il dans Le Monde. Cinq ans après, l'expérience n'a fait que conforter son idée. Franceinfo l'a interrogé pour mieux cerner les limites de ce mode de scrutin.

Franceinfo : Avec les cafouillages de la primaire de la gauche, et la faible participation enregistrée, certains critiquent ce mode de scrutin que vous dénonciez dès septembre 2011. Qu'est-ce qui vous posait problème à l'époque ?

Bernard Lamizet : Ce qui m’a gêné dès le départ, c’est cette frénésie de copier ce qui se passe aux Etats-Unis. Cela commence par McDonald's, cela finit par la primaire. Pour moi, c’est du même ordre. On importe quelque chose qui ne fait pas partie de notre culture, de notre histoire, qui n’a rien à voir. Nous n'avons pas la même constitution que les Etats-Unis, les présidents n’ont pas le même rôle. L’histoire des partis politiques américains n’a rien à voir avec celle des partis français. Les Etats-Unis ont hérité du système bipartisan du Royaume-Uni, où les clivages sont à l’intérieur des partis. En France, nous avons un système multipartite dans lequel les clivages sont entre les partis. Ce qui fait que la primaire n’a pas de sens.

Autre reproche, la primaire accentue la personnalisation de l’élection présidentielle, déjà abusive. La constitution et les modalités de l'élection donnent au président de la République une visibilité et un rôle gigantesque. Cette visibilité exclusive est accentuée par la primaire. A terme, cela conduit à une dépolitisation de l’élection présidentielle. On s’amuse avec un conflit de personnes, au lieu d’opposer des orientations politiques. Au fond, la primaire, c’est une nouvelle série télévisée. Pour les séries, ils sont forts les Américains...

Vous écriviez en 2011 que "les primaires sont une fausse bonne idée". Vous le pensez toujours, cinq ans et trois primaires plus tard ?

Oui. La primaire socialiste de 2011 a conduit à la désignation de François Hollande et à son élection. Aujourd’hui, il est désavoué par tout le monde. C’est quand même la première fois sous la Ve République qu’un président en est réduit à ne même pas se représenter. A mon avis, c'est parce qu'en 2011, la primaire a désigné le candidat le plus lisse, celui qui suscitait le moins d’opposition, par rapport à Martine Aubry. Cette espèce de consensus mou conduit aujourd’hui à un affaiblissement du Parti socialiste. Au-delà de la situation de Hollande, on n’est pas loin d’une scission ou d’un éclatement du PS.

De l'autre côté, même si la primaire socialiste occupe toute la place et qu’on ne parle plus de la primaire de droite, il va se passer la même chose. L’opposition au candidat désigné, accentuée par la primaire, comme celle de Laurent Wauquiez, va conduire à un affaiblissement du rôle des partis. La primaire a montré que la droite savait organiser un scrutin, mais elle n'a rien changé au crédit que l'on peut donner à son projet politique.

Pour vous, l'échec du quinquennat de François Hollande est dû à la primaire ?

Je ne dis pas qu’il est dû à la primaire, je dis que la primaire accentue son échec. Ce scrutin est un accélérateur d’échec. Dans Le Monde, Françoise Fressoz parle d'une "primaire punitive", c’est exactement ça. La primaire ne sert pas à désigner un candidat, elle sert d’abord à condamner les autres.

La primaire n’est pas un engagement : la désignation de Fillon a surtout signifié le rejet de Sarkozy, et la désignation de Hollande en 2011 a signifié le rejet de la politique des dirigeants sortants du PS. Et, aujourd’hui, c'est le 'Tous sauf Valls' au Parti socialiste

Bernard Lamizet

à franceinfo

Pour revenir à 2011, la primaire a créé un décalage entre le programme du parti et celui de François Hollande. Le projet du Parti socialiste a été désavoué par la politique mise en place par le président de la République. On a assisté à la montée en puissance d'Emmanuel Macron [l'un des artisans de la politique de l'offre de François Hollande], dont la politique ne correspondait pas aux engagements du parti. Il y a une espèce de torsion de la politique des partis, dont le rôle est tellement faible que leurs représentants ne les suivent même plus.

Du côté des autres partis, certains, comme Olivier Besancenot, regrettent aussi que les primaires monopolisent l'espace public et médiatique. Qu'en pensez-vous ? 

C'est impossible pour eux. On ne les entend plus. Arthaud et Poutou, c’est fini, on n’en parle plus. Du côté des Verts, la primaire a conduit à un tel brouillage des identités qu’on en a retrouvé deux au sein de la primaire socialiste. Les partis politiques n’ont plus de présence, de signification, de visibilité. Ce n’est pas un reproche que je fais aux médias, mais aux partis qui organisent des primaires.

Certains estiment à l'inverse qu'une primaire a un rôle vertueux et permet de trancher entre différentes orientations politiques, comme c'est le cas avec le duel Valls-Hamon.

Selon moi, c’est le rôle des partis de trancher ces orientations, pas celui de la place publique. Quand François Mitterrand a été désigné comme candidat du PS pour les élections de 1974 et 1981, c’est à l’intérieur du parti qu'il avait été opposé à Michel Rocard. C’est à l’intérieur du PS qu’on avait nettoyé les torchons et les serviettes de façon à ce que la lessive soit propre au moment de l’élection. Une fois que le candidat avait été désigné, c’était clair. Le PS, c’était Mitterrand, sa visibilité allait au-delà de la personne, c’était celle du parti politique qu’il représentait.

Là, les désaccords entre les partis se font sur la place publique. Cela donne une impression de cafouillage gigantesque et contribue à décrédibiliser les partis politiques.

Bernard Lamizet

à franceinfo

En outre, dans la mesure où la primaire accentue la personnalisation de l'élection, elle conduit les partis à moins réfléchir à leur projet effectif qu’à la désignation des candidats. Cela va conduire à un affaiblissement du militantisme et de l’engagement. A quoi ça sert d’aller dans un parti politique si de toute façon, c’est la primaire qui décide ? Les gens vont cesser de faire de la politique et c’est grave. Cet étiolement de l’engagement politique conduit à un déclin de la citoyenneté qui va profiter au Front national. Ce dernier a d'ailleurs raison de ne pas organiser de primaire : c'est le rôle des partis de désigner leur candidat. Ce n’est pas à quelqu’un qui s’intéresse à la vie d’un parti qu’une fois tous les cinq ans de peser sur l’orientation électorale de ce parti. Qu’est-ce qui empêche un électeur de gauche de voter à la primaire de la droite ? Rien. Certains vont même voter dans les deux primaires.

Les partisans de la primaire, comme le politologue Olivier Duhamel, estiment qu'elles donnent  à des partis politiques mal en point "un peu de l'air qui leur manque". Que répondez-vous ?

Je crois qu'ils vont se porter encore plus mal avec la primaire. On a vu les dysfonctionnements de la primaire du PS. De l’autre côté, on voit que la primaire de la droite accentue les déballages contre Fillon, les critiques sur sa politique étrangère ou son programme en matière de Sécurité sociale. D’abord, elle affaiblit les partis politiques et à terme, l’institution présidentielle. On finit par oublier que ce qu’il y a au bout, c’est le président de la République. Dans un peu moins de six mois, il y aura un nouveau chef de l’Etat. Il faudrait peut-être s'en préoccuper, avant de se préoccuper de l’organisation de la primaire.

Ces primaires retardent le début de la campagne électorale et en raccourcissent la durée. Pour le débat politique, qui aurait pu commencer entre la gauche et la droite dès le retrait de Hollande, il va falloir attendre la fin du mois de janvier. Il y a un paradoxe : on passe notre temps en période électorale, tout en oubliant le vrai débat politique. Je repense encore à l’air complètement raide des candidats socialistes derrière leur petit pupitre pour le premier débat. C'était triste, ils ne discutaient même pas entre eux, chacun suivait son fil conducteur. Ce n'est pas cela qui peut motiver les gens à aller voter. La multiplication des candidatures contribue à décrédibiliser le sens de l’élection.

Justement, avec la multiplication des scrutins, est-ce que vous pensez qu'il y a un risque de lassitude pour les électeurs ?

C'est évident que les gens vont en avoir assez. Depuis l'instauration du quinquennat, l’année de la présidentielle est celle des législatives. Il faut donc voter quatre fois pour les élections normales, deux fois pour la primaire, en l’espace de cinq mois. Les gens iront soit à la pêche à la ligne, soit ils en auront assez du côté anti-démocratique de la multiplication de ces élections. On leur dit vous signez là, on ne dit pas donner votre avis sur le projet. C’est ça qui serait démocratique.

Les médias s’épuisent à publier les projets, j’aimerais bien savoir qui les lit. Ils ont raison, mais je pense qu’ils vident l'océan avec une petite cuillère.

Au fond, je crois que la primaire est une contagion du marketing dans la vie politique. Quand on achète un fer à repasser, on peut comparer des marques. Seulement on n'élit pas un président de la République comme on choisit un fer à repasser.

Bernard Lamizet

à franceinfo

Cela a fini par être cela la primaire. Il n’y a plus de communication, plus d’échange... C’est de la publicité et du marketing.

Pour vous, il n'y a vraiment rien de positif dans ce mode de scrutin ?

Rien du tout ! Il n'y a rien à garder dans la primaire. Même ce que j'espérais, à savoir la confrontation de projets politiques, n'a pas eu lieu. Si les partis politiques veulent un avenir, il faudrait arrêter. Si vous regardez l'histoire du débat politique en France, c'est toujours au sein des partis qu'il a eu lieu.

Pensez-vous que ce système va perdurer en France ?

Je n'ai pas de boule de cristal. Mais la question se pose. Il y a eu de tels dysfonctionnements au PS et une telle déception par rapport au candidat de 2011 que je ne suis pas sûr que cela tienne. A droite, cela va dépendre du résultat de l'élection. Si François Fillon est élu, Les Républicains vont peut-être conserver le système de la primaire.

Je constate également que les partis qui ont organisé des primaires ne l'ont pas fait à l'époque de leurs grands acteurs politiques. De Gaulle et Mitterrand n'ont pas organisé de primaire. S'il y a un avenir de la primaire, il faut changer la Constitution, passer à un régime carrément présidentiel. Personne n’ose le dire, mais je pense que tout le monde est conscient qu'il y a un décalage complet entre nos institutions et le principe de la primaire.