Présidentielle : "L'alternative à l'euro, c'est un flottement généralisé. C'est la guerre des monnaies en Europe"

L'économiste Agnès Benassy-Quéré, présidente déléguée du Conseil d'analyse économique, juge que l'utilisation de "la planche à billet, ça donne une monnaie faible que les habitants ne voudront pas utiliser".

La présidente du Front national, Marine Le Pen, le 26 octobre 2016 au Parlement européen, à Strasbourg.
La présidente du Front national, Marine Le Pen, le 26 octobre 2016 au Parlement européen, à Strasbourg. (FREDERICK FLORIN / AFP)
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Que veut faire Marine Le Pen avec l'euro ? La candidate du Front national, qui affronte Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle, a indiqué, dimanche 30 avril, être favorable à la mise en place de deux monnaies en France, l'une nationale utilisée au quotidien par les Français, et l'autre qui pourrait être un euro "monnaie commune", et non plus "monnaie unique", réservées aux grandes entreprises et à l'Etat pour les échanges internationaux.

"Le problème, c'est qu'émettre une monnaie et promettre l'utilisation massive de la planche à billet, ça donne une monnaie faible que les habitants ne voudront pas utiliser", a estimé lundi sur franceinfo l'économiste Agnès Benassy-Quéré, présidente déléguée du Conseil d'analyse économique (CAE). 

franceinfo : Deux monnaies, c'est quelque chose qui existe dans certains pays. Pourquoi pas chez nous ?

Agnès Benassy-Quéré : Oui, cela existe dans un certain nombre de pays en développement. Cela a existé autrefois aussi dans l'Union soviétique, et ça va de pair avec un contrôle des changes. C'est-à-dire des barrières administratives qui permettent de changer la monnaie interne en monnaie externe. L'objectif, dans ces pays, c'est de limiter la sortie de capitaux, mais aussi de forcer les résidents du pays à utiliser cette monnaie.

Il faut, en effet, avoir en tête que la monnaie rapporte énormément d'argent pour le pays qui l'émet, et ça c'est très important pour le programme de Marine Le Pen, qui fait des promesses électorales qui ne sont pas financées autrement que par la planche à billets.

Agnès Benassy-Quéré

à franceinfo

Le problème, c'est qu'émettre une monnaie et promettre l'utilisation massive de la planche à billet, ça donne une monnaie faible que les habitants ne voudront pas utiliser. Donc on est obligés d'introduire une sorte de contrôle pour qu'ils l'utilisent effectivement.

S'il y avait un franc d'un côté, un euro de l'autre, le franc serait-il constamment sous-évalué ?

Il y a deux points qui ne sont pas très clairs dans ce qui a été présenté. C'est la convertibilité et le taux de change, qui sont deux points essentiels. Est-ce que cette monnaie nationale sera convertible parfaitement librement, sans aucune restriction en euros, ou est-ce qu'il y aura des limites, et d'autre part, à quel prix ? Si le taux de change est fixe par rapport à l'euro, on peut se demander à quoi bon faire une monnaie nationale. S'il est fixe mais ajustable, à ce moment-là c'est magnifique pour la spéculation, c'est exactement ce qu'on avait avant l'euro, et comme on a une monnaie qui annonce qu'elle va être faible - car l'objectif c'est de pouvoir créer de la monnaie sans limite de manière à financer des dépenses publiques, évidemment les marchés réagissent. Il y a une troisième option, qui est la plus raisonnable, c'est que le taux de change soit flexible. C'est-à-dire que c'est le marché qui décide, à tout moment du taux de conversion entre le franc et l'euro. Et là le problème c'est pour les entreprises qui ont des dettes en euro, ou des fournisseurs qu'elles payent en euro. Par exemple, vous allez au supermarché, vous payez en franc, mais le supermarché achète en euro. Donc il est sans arrêt en train de faire des conversions, ça lui coûte de l'argent, et il y a un risque de voir le franc se déprécier. Et dans ce cas les prix en franc des produits importés - comme les produits électroniques, l'essence, le textile - augmentent.

Quelle est la différence avec l'écu qui existait avant les échanges en euros ?

L'écu n'était pas une monnaie. C'était un panier, c'était une unité de comptes. Le franc était fixé par rapport à l'écu, et les budgets européens par exemple étaient déterminés en écu, mais moi j'ai jamais vu personne rédiger un chèque en écu. On ne pouvait pas payer un fournisseur en écu, ni payer une dette en écu, il fallait le changer dans les monnaies qui le constituaient. Il y a une autre confusion qui est faite parfois avec les monnaies locales, qui rendent un très grand service à l'économie locale, mais ces monnaies ne sont pas convertibles dans des monnaies internationales. Si vous partez à l'étranger, vous ne pouvez pas l'échanger contre des yens ou des dollars, et il n'y a pas d'assurance non plus, c'est pareil pour le Bitcoin. L'Etat ne vous assure pas si votre banque fait faillite.

Est-ce qu'on doit forcément demander l'autorisation à la zone euro pour frapper à nouveau de la monnaie nationale ? Avec qui on négocie et quoi ?

La France est un pays souverain, donc la France peut quitter l'Union européenne. L'euro fait partie de l'acquis communautaire, et en principe, quitter l'euro, c'est quitter l'Union européenne, ce qui tombe bien puisque le programme de Marine Le Pen repose uniquement sur la sortie de l'Union européenne puisque la préférence nationale, les taxes à l'importation, tout cela suppose de quitter l'Union européenne.

C'est donc le scénario Brexit, avec, en plus la sortie de l'euro, qui pose plus de problèmes, au niveau de la spéculation.

Agnès Benassy-Quéré

à franceinfo

Ce n'est pas vrai qu'on va discuter tranquillement pendant six mois, un an, deux ans, parce que les marchés, pendant ce temps-là, ils anticipent, les taux d'intérêts montent et ce qui peut se passer, c'est que les marchés s'énervent tellement que la France est forcée de quitter l'euro, et ce n'est pas une décision souveraine, c'est le résultat d'une crise.

C'est vers cela que l'on s'achemine, une crise ?

Il y a plusieurs scénarios, mais ce qu'il faut avoir en tête, c'est que l'alternative à l'euro, ça n'est pas un régime dual comme c'est présenté parfois. Ca n'est pas un régime de change fixe, c'est un flottement généralisé. Au fond, c'est la guerre des monnaies en Europe.

Agnès Benassy-Quéré : "La planche à billet, ça donne une monnaie faible que les habitants ne voudront pas utiliser".

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