Valls et Bianco s'écharpent au sujet de la laïcité : la polémique en cinq actes

Manuel Valls a attaqué de manière frontale le président de l'Observatoire de la laïcité, lors d'un débat organisé par les Amis du Conseil représentatif des institutions juives de France, mardi. Retour sur un débat qui agite la gauche.

Le président de l'Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco (à droite), le 9 décembre 2014 à Pantin (Seine-Saint-Denis), aux côtés de la ministre de l'Education nationale et du ministre de l'Intérieur.
Le président de l'Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco (à droite), le 9 décembre 2014 à Pantin (Seine-Saint-Denis), aux côtés de la ministre de l'Education nationale et du ministre de l'Intérieur. (PATRICK KOVARIK / AFP)
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Entre le Premier ministre et les dirigeants de l'Observatoire de la laïcité, le torchon brûle. Manuel Valls a désavoué, mardi 19 janvier, le président de l'Observatoire, Jean-Louis Bianco. Au cœur de cet échange à couteaux tirés, par médias interposés, entre deux ténors socialistes, ce sont deux conceptions de la laïcité qui s'opposent depuis début janvier. L'une se veut apaisante et "ouverte", l'autre plus "intransigeante" contre le "communautarisme".

Francetv info revient sur cette polémique.

Acte 1. "Il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d'islamophobe", lance Elisabeth Badinter

Près d'un an après l'attentat meurtrier contre Charlie Hebdo, l'équipe de l'hebdomadaire satirique avait carte blanche, le 6 janvier, dans la matinale de France inter. Elle fait le choix d'inviter Elisabeth Badinter. "C'est affreux à dire, les événements de novembre ont donné au peuple français une espèce de retour à l'importance de la laïcité", commence la philosophe.


"La laïcité est une grande valeur protectrice pour tout le monde. (...) Il me semble que la laïcité est moins contestée aujourd'hui", estime-t-elle. "Je pense que c'est une valeur qu'on nous envie beaucoup dans d'autres pays qui ne l'ont pas, notamment en Angleterre. Il faut s'accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d'islamophobe", poursuit Elisabeth Badinter, qui estime qu'il ne faut pas craindre de déranger pour défendre la laïcité. 

"Ceci dit, Marine Le Pen s'en est emparée, ce qui gêne beaucoup les tenants de la laïcité, ajoute peu après Elisabeth Badinter. Mais pour autant il n'y a pas de raison de se taire et il n'y a pas de raison de changer de discours."

Acte 2. Le rapporteur général de l'Observatoire de la laïcité déplore les propos de la philosophe

Juste après l'interview d'Elisabeth Badinter, Nicolas Cadène, rapporteur général de l'observatoire, proche d'une des principales figures du gouvernement, Ségolène Royal, se fend d'un tweet agacé : "Quand un travail de pédagogie de trois ans sur la laïcité est détruit par une interview..."

Ce message relance le débat. A gauche, certains accusent Nicolas Cadène et le président de l'Observatoire de la laïcité, l'ancien ministre PS Jean-Louis Bianco, de "repli communautariste au détriment de l'esprit d'une véritable République laïque". Et la fronde est menée au sein même de l'observatoire.

Acte 3. Trois membres de l'Observatoire suspendent leur participation

L'Observatoire de la laïcité, jugé trop accommodant dans sa défense de la laïcité, fait l'objet depuis plusieurs mois d'une bataille menée par trois de ses membres. L'ancien ministre socialiste Jean Glavany, la journaliste Françoise Laborde et Patrick Kessel, président du Comité Laïcité République, dénoncent les propos de Nicolas Cadène.

Le 11 janvier, ils annoncent dans un communiqué leur décision de "suspendre [leur] participation aux travaux de l'Observatoire de la laïcité tant que le rapporteur général ne se sera pas excusé ou qu'il n'aura pas été désavoué". Jean-Louis Bianco réagit en dénonçant un "communiqué mensonger, dérisoire, risible et inacceptable" de la part du trio.

Acte 4. Manuel Valls tacle Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène

Le Premier ministre s'immisce dans le débat le 18 janvier. "Je verrai bientôt Jean-Louis Bianco. L'Observatoire de la laïcité, placé d'ailleurs sous ma responsabilité –je lui rappellerai–, ça ne peut pas être quelque chose qui dénature la réalité de cette laïcité", estime Manuel Valls lundi soir, lors d'une conférence-débat des Amis du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), à Paris.

Le Premier ministre fait aussi référence à la signature de Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène au bas d'une tribune intitulée Nous sommes unis,  au lendemain des attentats du 13 novembre 2015. Ils ont soutenu le texte comme 80 personnalités de divers horizons, notamment religieux (dont le grand rabbin de France et le président de la Fédération protestante de France). Mais parmi les signataires figurent aussi des militants réputés proches des Frères musulmans et du Collectif contre l'islamophobie (CCIF), dont les prises de position sont très controversées. Le CCIF considère notamment la loi contre le port du voile intégral comme "islamophobe".

"On ne peut pas signer des appels, y compris pour condamner le terrorisme, avec des organisations que je considère comme participant du climat que l'on a évoqué tout à l'heure, ça, ce n'est pas possible", déclare Manuel Valls en parlant d'un "climat nauséabond". Concernant Nicolas Cadène, il affirme qu'"un collaborateur d'une organisation de la République ne peut pas s'en prendre à une philosophe comme Elisabeth Badinter". "L'Observatoire est indépendant mais là, il y a des lignes qui ont été dépassées, et je le rappellerai à chacun", conclut le Premier ministre.

Acte 5. L'Observatoire réaffirme son indépendance

Face à de tels propos, Jean-Louis Bianco riposte, à nouveau. "L'Observatoire de la laïcité n'est pas placé sous sa responsabilité", dit-il sur Twitter. Il accuse le Premier ministre de méconnaître "la réalité des institutions indépendantes". Enfin, "sur le plan humain, un minimum de respect aurait justifié qu'il m'appelle avant qu'il s'exprime publiquement", ajoute-t-il.

L'instance, forte d'une vingtaine de membres (parlementaires, experts, hauts fonctionnaires), "continue son travail avec sérénité et détermination", assure Jean-Louis Bianco. Pourtant, le camp d'en face ne désarme pas. Une pétition du Parti radical de gauche demande la démission de Jean-Louis Bianco, signée mardi par plus de 3 700 personnes.

Cette polémique, qui s'est invitée jusque dans les rangs de l'Observatoire de la laïcité, devrait laisser des traces. Elle illustre la guerre de tranchées qui divise deux camps à gauche depuis plusieurs mois, singulièrement depuis les attentats de janvier 2015.