Essais nucléaires en Polynésie : trois questions pour comprendre les demandes d'indemnisations

François Hollande a entamé lundi une visite en Polynésie française. Sa parole sera particulièrement attendue sur l'indemnisation des victimes civiles et militaires des 193 essais nucléaires que la France a conduits de 1966 à 1996 sur les atolls de Mururoa et Fangataufa. Explications.

Sur l'atoll de Mururoa principal site d'experimentation des essais nucleaires francais de 1962 a 1996.
Sur l'atoll de Mururoa principal site d'experimentation des essais nucleaires francais de 1962 a 1996. (MAXPPP)
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François Hollande est arrivé en Polynésie française, lundi 22 février. C'est la deuxième étape d'un périple autour du monde qui le mènera ensuite en Amérique latine. Cette visite est "sensible politiquement", a reconnu le chef de l'Etat, notamment parce qu'il est particulièrement attendu sur l'indemnisation des victimes civiles et militaires des 193 essais nucléaires conduits par la France, entre 1966 et 1996, sur les atolls de Mururoa et Fangataufa.

Voici un sujet de France 2 sur le dernier essai nucléaire mené par la France.

Pour y voir plus clair, francetv info revient sur ce dossier épineux en trois questions.

1Qu'est-il reproché à l'Etat ?

Des Polynésiens considèrent que ces essais nucléaires sont la cause de nombreux cancers dans l'archipel. Le Parisien rapporte que dans les zones touchées par les essais, environ 500 cas de cancer sont diagnostiqués par an et que le taux de mortalité infantile est quatre fois supérieur à celui de l'Hexagone. En Polynésie française, les médecins ont notamment identifié un surnombre de leucémies atypiques et de cancers de la thyroïde.

"A 38 ans, j’ai fait un infarctus sans cause apparente, sans antécédent. Puis, j’en ai fait un deuxième, puis un troisième, puis une phlébite, puis mes os se sont décalcifiés", racontait à Rue89, en 2013, Jean-Luc Sans, président de l’association des vétérans des essais nucléaires (Aven). Cet homme qui s'était engagé dans la Marine nationale comme mécanicien, en 1970, indique que les membres de l’Aven enregistrent une surmortalité de 17% et une espérance de vie de 60 ans.

La 1ère rappelle que la loi Morin de janvier 2010 prévoit que les personnes atteintes d'une maladie consécutive à la radioactivité, visée dans une liste de 21 cancers, qui ont séjourné sur "un site concerné par les essais nucléaires" et "à une période de contamination effective", bénéficient d'une présomption de causalité et d'un droit à réparation intégrale des préjudices subis, sauf si le ministère de la Défense apporte la preuve de l'existence d'un "risque négligeable".

A l'époque, les autorités affirmaient que la population ne risquait plus rien 90 secondes après l’explosion. Mais des documents déclassifiés en 2013 montrent qu'il s'agissait bel et bien d'un mensonge venu du plus haut sommet de l'Etat. "Dans ce domaine [le nucléaire], l'irrationnel est fort", se défendait pourtant Jacques Chirac en 1995.

2Combien de personnes sont concernées ?

Bruno Barrillot, ancien délégué aux conséquences des essais nucléaires, estime auprès du Figaro qu'il y a 9 000 personnes atteintes de maladies liées directement aux radiations nucléaires, appelées "maladies radio-induites".

Mais pour l'instant, seulement 2% des 1 000 dossiers déposés auprès du Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen) ont été acceptés. Et il s’agit uniquement de demandes de militaires et non d’habitants des atolls concernés. "Sur 1 000 dossiers d'indemnisation déposés, seuls 19 ont abouti, détaille-t-il. Ce n'est pas convenable." 

3Pourquoi si peu d'indemnisés ?

"Nous allons aussi loin que nous pouvons, tout en restant fidèles aux méthodes scientifiques", explique Denis Prieur, président du Civen, cité par France Inter. Concrètement, un logiciel "trie tout un tas de paramètres pour qu'au final, un diagnostic en sorte", écrit la station.

Le professeur Jean-Marc Cosset, radiothérapeute et ancien membre du Civen, expliquait que les cancers radio-induits "peuvent être très divers et ils ne sont quasiment pas possibles à différencier des cancers ordinaires. Et comme le cancer est fréquent dans la population générale, pouvoir déterminer si les cancers présentés par ces personnes sont liés à l'irradiation ou pas, peut être très compliqué".

D'après Jean-Luc Sans, il faut modifier la loi Morin et le principe de "risques négligeables". "Il faudrait presque parfois pouvoir prouver que la personne était assise sur du plutonium pour faire reconnaître le statut de victime", ironise-t-il auprès du Figaro"Vous devez démontrer que vous étiez dans un site où il y a eu une explosion et que vous avez reçu directement, de manière tangible, des radiations. La plupart des personnes n’avaient pas de dosimètre [l’instrument permettant de mesurer l’exposition à la radioactivité d’une personne], donc c’est impossible à prouver", a expliqué sur Europe 1 la politologue Françoise Vergès. 

Marisol Touraine, la ministre de la Santé, a reconnu, en octobre, que la loi Morin "ne fonctionne pas bien, voire pas du tout". "J'aurai des annonces à faire", a confié François Hollande alors qu'il était en route pour le Pacifique sud. Reste à savoir si elles seront à la hauteur des attentes des victimes.