RECIT. Présidentielle : comment François Fillon a été lâché par sa famille politique en vingt-quatre heures

Depuis la conférence de presse du candidat annonçant, mercredi, sa convocation chez les juges en vue d'une mise en examen, de nombreux responsables de sa famille politique ont décidé de se mettre en retrait de la campagne.

François Fillon, à Paris, le 21 février 2017.
François Fillon, à Paris, le 21 février 2017. (HAMILTON / REA)
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Bastien HuguesClément ParrotFrance Télévisions

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Sauve qui peut. Depuis la contre-offensive médiatique de François Fillon, mercredi 1er mars, les défections s'enchaînent les unes après les autres dans le camp du candidat de la droite. La détermination de l'ancien Premier ministre à être candidat coûte que coûte, y compris en dépit de sa probable mise en examen dans quelques jours, a acté une rupture pour de nombreux élus et cadres du parti Les Républicains.

Bruno Le Maire ouvre la voie

Le premier à avoir claqué la porte est un poids lourd de la droite. Il est un peu plus de 14 heures, mercredi, lorsque Bruno Le Maire envoie un communiqué de presse impitoyable à l'égard de François Fillon. Annonçant sa démission de l'organigramme de campagne du candidat de la droite, l'ancien ministre écrit : "Je crois au respect de la parole donnée. Elle est indispensable à la crédibilité de la politique." Une allusion à l'engagement de François Fillon à ne pas être candidat en cas de mise en examen, une promesse sur laquelle il est revenu depuis.

Le député de l'Eure est vite rejoint par ses soutiens. Les députés des Républicains Franck Riester, Laure de La Raudière, Alain Chrétien, Arnaud Robinet, le maire de Saint-Etienne Gaël Perdriau ou encore le centriste Yves Jégo, vice-président de l'UDI, quittent le navire Fillon avec le même argument. "Il est peut-être encore temps de redresser la barre. J'en appelle à la responsabilité de François Fillon et de ses soutiens", lance sur franceinfo Arnaud Robinet, député-maire de Reims. "La droite ne peut plus rester prisonnière de François Fillon", ajoute Paul Guyot, vice-président des Jeunes républicains, également proche de l'ancien ministre de l'Agriculture.

François Fillon parle d'assassinat. Aujourd'hui, je le dis avec des mots durs, j'assiste plutôt à un suicide collectif.

Arnaud Robinet

sur franceinfo

Peu après les lemairistes, le président de l'UDI, Jean-Christophe Lagarde, annonce que la participation de son parti à la campagne de François Fillon est "suspendue", avant une "décision collective". Plusieurs élus et cadres du parti centriste refusent d'attendre : "Si le centre et la droite veulent être au second tour, la droite doit changer de candidat, car il faut une cohérence entre le programme et la fonction présidentielle", explique Laurent Lafon, maire de Vincennes et patron de l’UDI dans le Val-de-Marne.

Les sarkozystes lui emboîtent le pas

Dans la foulée, le canot de sauvetage embarque plusieurs élus sarkozystes. La députée Catherine Vautrin, vice-présidente LR de l'Assemblée nationale, réclame "un autre candidat", estimant que "François Fillon doit consacrer toute son énergie à défendre son honneur". Son collègue Sébastien Huyghe déverse son amertume sur Twitter : "En ce moment, je pense au général de Gaulle..." Une référence à la phrase de François Fillon, qui se demandait pendant la primaire de la droite, au sujet de Nicolas Sarkozy : "Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ?"

On ne peut pas dire 'les yeux dans les yeux' aux Français qu'on se retirera en cas de mise en examen, et faire le contraire aujourd'hui.

Sébastien Huyghe, député du Nord

sur Twitter

Dans la sphère juppéiste, on s'interroge. Faut-il encore soutenir François Fillon ? La sénatrice Fabienne Keller, proche du maire de Bordeaux, appelle pour sa part "François Fillon à prendre une décision plus grande que son destin personnel, à prendre en compte le destin de la France".

Concert de critiques dans la presse

La nuit n'a pas apaisé les esprits, au contraire. Jeudi matin, les journaux regorgent de phrases assassines. "C'est une boucherie ! On était dans le cercueil, il vient de mettre la dernière pelletée", lâche un député des Républicains dans Le Parisien. "Soutenir Fillon, cela devient irresponsable", enfonce un juppéiste dans Libération. Dans les colonnes du même journal, un député décrit François Fillon comme "le chef d'orchestre jouant sa partition sur le Titanic".

Dans les matinales des radios et télévisions, le concert de critiques reprend de plus belle. Sur franceinfo, le député parisien Pierre Lellouche, qui avait soutenu Nicolas Sarkozy à la primaire après avoir été proche de François Fillon, réclame une "sortie par le haut". "Je ne trouve pas très sain de mettre en cause la justice. C’est un jeu difficile et dangereux", lâche-t-il.

Dans la foulée, le député du Rhône Georges Fenech décide de publier un appel à la candidature d'Alain Juppé, invitant les élus à faire parvenir au Conseil constitutionnel leur parrainage en faveur du maire de Bordeaux, comme l'a déjà fait la veille le sénateur Jean-Pierre Grand. "Il me semble être le seul aujourd'hui, par son expérience, à pouvoir reprendre le flambeau", justifie Georges Fenech, se déclarant "malheureusement convaincu de la chute imminente de François Fillon". "Personne ne peut démettre François Fillon mais il faut pourtant que l'on s'en défasse", confie encore au Figaro un lieutenant de Nicolas Sarkozy.

Je ne peux pas accepter que toute ma famille politique et que toute l'élection présidentielle soient prises en otages.

Georges Fenech

sur franceinfo

En fin de matinée, François Fillon est confronté à un autre problème : plusieurs salariés de son équipe de campagne, comme les conseillers Vincent Le Roux et David Tellier, ou le directeur adjoint de la campagne, Sébastien Lecornu, décident de quitter le navire. "N'étant plus à même de remplir mes fonctions, j'ai présenté aujourd'hui ma démission", explique ce dernier, proche de Bruno Le Maire. 

La liste des déserteurs s'allonge encore

Tout s'accélère jeudi après-midi, avec une offensive collective des partisans d'Alain Juppé. "La tournure que prend aujourd'hui la campagne nous apparaît incompatible avec notre façon d'envisager l'engagement politique", écrivent dans un communiqué l'ancien ministre Benoist Apparu, le maire du Havre Edouard Philippe et le député-maire d'Angers Christophe Béchu, pour expliquer leur mise en retrait de la campagne. Le sénateur Jean-Baptiste Lemoyne, un autre juppéiste, lance avec force un appel au candidat sur Pubic Sénat : "A partir du moment où on se rend compte qu’on n’est plus en capacité d’unir la famille, est-on en capacité d’unir la France ?"

S’il décide de continuer, très bien, mais c’est le tribunal de l’histoire qui passera.

Jean-Baptiste Lemoyne

sur Public Sénat

Le très juppéiste Gilles Boyer, qui dirigeait la campagne du maire de Bordeaux pendant la primaire de la droite, leur emboîte le pas en annonçant laconiquement, sur son compte Twitter, sa démission du poste de trésorier de la campagne de François Fillon. A quelques minutes d'intervalles, le député-maire de Tourcoing Gérald Darmanin, qui avait dirigé la campagne de Nicolas Sarkozy pendant la primaire, lance avec gravité sur Twitter : "Jusqu'à présent ce sont les socialistes qui faisaient monter le Front National, maintenant c'est nous."

J'ai honte de ma droite.

Gérald Darmanin

sur Twitter

En fin d'après-midi, une vingtaine de maires LR et UDI, emmenés par le maire de Mulhouse, Jean Rottner, publient une tribune dans L'Opinion pour demander "solennellement à François Fillon de se retirer""La situation est exceptionnellement grave et menace d'une instabilité durable nos institutions et notre cohésion nationale", estiment-ils. Ils sont rejoint dans la soirée par l'ancienne secrétaire d'Etat Valérie Létard, proche de Jean-Louis Borloo. "Nous voulons l’alternance, mais nous disons là que ce n’est plus possible", acquiesce auprès de Libération Franck Reynier, député-maire de Montélimar, et délégué général de l'UDI. Un avis partagé par l'ancien Premier ministre, Dominique de Villepin, sur le site internet du Figaro. "Le candidat emporte son camp dans une course vers l'abîme", prévient-il.

Poursuivre dans cette voie sans issue, c'est prendre l'Etat, notre foi dans la démocratie et ses compagnons de route en otages.

Dominique de Villepin

dans "Le Figaro"

Des silences qui en disent long

Plus grave encore pour le soldat Fillon : à leur tour, quelques-uns de ses soutiens allongent un peu plus la liste des déserteurs. Sénateur filloniste des Ardennes, Marc Laménie lâche dans L'Union : "Je suis pour l’exemplarité en politique. On ne peut demander d’être exemplaire à la population sans l’être soi-même !" Député-maire de Cholet, et soutien de François Fillon pendant la primaire de la droite, Gilles Bourdouleix écrit sur Twitter : "Juste ou injuste, la situation n'est plus tenable pour une campagne sereine, indispensable pour l'avenir de la France. J'appelle à la candidature d'Alain Juppé."

Quant aux poids lourds de la campagne – de Gérard Larcher à Thierry Solère, en passant par Xavier Bertrand, Nathalie Kosciusko-Morizet ou Jean-Pierre Raffarin –, ils se sont bien gardés de manifester tout soutien à leur candidat. Des silences qui en disent long sur l'ambiance qui règne désormais jusqu'au sein même de la garde rapprochée de François Fillon. Mais en déplacement pour la journée à Nîmes, l'ancien Premier ministre, lui, a balayé d'un revers de main ces défections et critiques, et a préféré rester définitivement droit dans ses bottes. "La base, elle, tient. Les élus ? On fera sans eux !" Jusqu'à quand ?