Officiellement, la ligne de l'UMP avant le deuxième tour des élections est très claire. Réunis en bureau politique extraordinaire, lundi 11 juin, quelque 150 cadres du parti ont décidé - "sans aucune divergence", selon leur patron Jean-François Copé - que le parti ne passerait aucun accord avec le Front national. Pourtant, l'entre-deux tours révèle une proximité toujours plus grande entre les deux partis et leurs électeurs.

Menacée dans son fief de Toul (Meurthe-et-Moselle), l'ancienne ministre Nadine Morano a assuré "partager les mêmes valeurs" que les électeurs frontistes, et accordé un entretien à l'hebdomadaire d'extrême droite Minute dans lequel elle voit en Marine Le Pen "un interlocuteur respectable" et appelle au "plus large rassemblement possible" pour faire barrage à la gauche. En Loire-Atlantique, le député UMP sortant et candidat Philippe Boënnec a mis en avant de "vraies valeurs communes avec le FN". Dans le même temps, le député et ancien ministre Christian Estrosi a affirmé que l'UMP n'a "aucune valeur commune" avec le PS. En ballottage serré à Montauban (Tarn-et-Garonne), la députée-maire UMP Brigitte Barrèges a affirmé qu'elle serait "ravie" que Marine Le Pen entre à l'Assemblée. Le député UMP Jean-Paul Garraud a estimé que "la question du maintien d'un cordon sanitaire autour du FN se pose". Dans les Bouches-du-Rhône, le candidat UMP Roland Chassain s'est désisté en faveur de la candidate FN afin de faire battre le PS Michel Vauzelle.

Des rapprochements UMP-FN soutenus par les électeurs UMP

Marine Le Pen ne s'y est pas trompée, voyant dans la ligne du "ni-ni" arrêtée par l'UMP "une avancée appréciable par rapport à l'infect front républicain", dans la mesure où, selon l'UMP, la gauche ne vaudrait pas mieux que le Front national. "Copé est sur le bon chemin", s'est-elle félicitée. En contrepartie, elle n'a pas inclu Jean-François Copé et Nadine Morano sur sa liste noire des personnalités UMP à faire battre, et poussé un candidats FN dans les Pyrénées-Orientales à se désister en faveur du candidat UMP. Et dans le Vaucluse, une candidate FN qui pouvait se maintenir s'est également désistée pour aider le candidat UMP à être élu, sans que Marine Le Pen le lui ait cependant demandé.

Munis de drapeaux tricolores, des milliers de partisans de l'UMP assistent au meeting de Nicolas Sarkozy au Trocadéro, le 1er mai 2012.
Munis de drapeaux tricolores, des milliers de partisans de l'UMP assistent au meeting de Nicolas Sarkozy au Trocadéro, le 1er mai 2012. (LIONEL BONAVENTURE / AFP)

Des rapprochements qui choquent la gauche - le ministre socialiste Pierre Moscovici allant jusqu'à affirmer que "la droite républicaine n'existe plus" -, mais qui vont dans le sens de ce qu'attendent les électeurs de droite. Selon un sondage Ipsos-France Télévisions publié au lendemain du premier tour, 66% des électeurs UMP sont favorables à un accord de désistement mutuel entre leurs candidats et ceux du FN. Et en cas de duel PS-FN, seuls 14% souhaitent un appel à voter PS, contre 41% qui préfèrent un appel à voter FN ! Pour l'institut Ipsos, cette "porosité grandissante des électorats UMP / FN constitue une des évolutions majeures" de la campagne 2012.

A l'UMP, les voix dissidentes priées de se taire

Si bien que certains leaders de l'UMP qui, hier, n'hésitaient pas à dire leur plus farouche opposition à de tels rapprochements avec le FN, préfèrent ne plus rien dire aujourd'hui. C'est par exemple le cas de François Fillon, Jean-Pierre Raffarin, Alain Juppé, Gérard Larcher, Valérie Pécresse ou Nathalie Kosciusko-Morizet, qui affirmaient lors des cantonales de 2011 qu'en cas de duel PS-FN, ils voteraient personnellement en faveur du candidat socialiste, et qui, cette année, se gardent bien d'exprimer publiquement une telle position. "Il a été recommandé [aux voix dissidentes] de se taire", a d'ailleurs reconnu le sénateur Pierre Charon sur Public Sénat.

François Fillon et Alain Juppé, qui affirmaient jadis qu'ils voteraient PS en cas de PS-FN, se montrent aujourd'hui silencieux.
François Fillon et Alain Juppé, qui affirmaient jadis qu'ils voteraient PS en cas de PS-FN, se montrent aujourd'hui silencieux. (JACQUES DEMARTHON / AFP)

Dans une contribution publiée cette semaine par la fondation Terra Nova, proche du PS, une douzaine de politologues, historiens et sociologues s'attachent à comprendre cette évolution. Pour eux, ce "rapprochement idéologique" est le fruit d'"un double mouvement", entre "un FN déghettoisé et une UMP radicalisée". Les auteurs estiment que "le sarkozysme a déplacé le centre de gravité de la droite, qui était au centre-droit avec le gaullisme social du RPR et le christianisme social de l'UDF, vers une droite radicale aux portes de l'extrême-droite".

Copé pour "une mise à jour programmatique" de son parti

Dans cette lignée, Jean-François Copé a appelé dès lundi à l'organisation d'"un grand débat" après les législatives sur les valeurs de l'UMP, dans l'optique d'"une mise à jour programmatique" du parti. Car "le FN fait bouger les choses", constate l'un de ses plus proches conseillers, lequel s'attend en conséquence à "un repositionnement de l'UMP sur l'échiquier politique". Ce sera en tout cas la ligne que défendra personnellement Jean-François Copé, lors de la campagne interne pour l'élection du nouveau président de l'UMP prévue à l'automne.

Les échéances électorales passées, François Fillon et Alain Juppé, qui convoitent également la présidence du parti, pourraient sortir de leur réserve contrainte et forcée. Ils défendront alors des lignes singulièrement différentes de celle de Jean-François Copé. Ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, Pierre Charon en est déjà convaincu : "Il y aura un combat fratricide."