"Un compte caché aux Bahamas" : décryptage de la folle rumeur qui vise à déstabiliser Emmanuel Macron

Lancée sur un forum de discussion en ligne, la rumeur s'est invitée dans le débat de l'entre-deux-tours lorsque Marine Le Pen l'a évoquée. Le candidat d'En marche ! a déposé plainte pour "faux, usage de faux et propagation de fausse nouvelle".

Emmanuel Macron pendant le débat de l\'entre-deux-tours, le 3 mai 2017.
Emmanuel Macron pendant le débat de l'entre-deux-tours, le 3 mai 2017. (AFP)
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Camille CaldiniFrance Télévisions

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Emmanuel Macron a déposé plainte contre X, jeudi 4 mai, pour "faux, usage de faux et propagation de fausse nouvelle destinée à influencer le scrutin" présidentiel. Sa plainte fait suite à deux événements presque simultanés. Pendant le débat de l'entre-deux-tours, Marine Le Pen a insinué que le candidat d'En marche ! possédait "un compte offshore aux Bahamas", tandis que des documents l'accusant d'évasion fiscale dans les Caraïbes circulaient sur les réseaux sociaux. 

Franceinfo décrypte cette rumeur et la manière dont elle a été diffusée.

L'origine de la rumeur

"J'espère que l'on n'apprendra pas que vous avez eu un compte offshore aux Bahamas…" A la toute fin du débat, mercredi soir, Marine Le Pen, attaquée sur les affaires, lâche cette insinuation. Mais ce qui aurait pu passer pour une intox parmi d'autres arrive alors que depuis quelques heures, sur le web, des documents sont diffusés, qui accusent Emmanuel Macron de lien avec une société offshore, implantée dans les Caraïbes, qui lui permettrait d'échapper au fisc.

L'équipe d'Emmanuel Macron pense avoir identifié la source de cette rumeur : un canal nommé "politique" sur le site 4chan, gigantesque forum de discussion. L'auteur du message, anonyme, publie autour de 19 heures, mercredi soir, des "documents prouvant l'évasion fiscale secrète de Macron". Dans son post, rédigé en anglais, il affirme les avoir envoyés à "des centaines de journalistes français" (franceinfo n'a pourtant rien reçu) et encourage les internautes à s'en saisir "pendant le débat", espérant "décourager les électeurs de voter Macron"

Capture d\'écran du message posté sur 4chan, le 3 mai 2017, présentant de prétendus documents \"prouvant l\'évasion fiscale\" d\'Emmanuel Macron.
Capture d'écran du message posté sur 4chan, le 3 mai 2017, présentant de prétendus documents "prouvant l'évasion fiscale" d'Emmanuel Macron. (4CHAN / FRANCEINFO)

Très vite, le post est partagé sur Twitter par le compte d'un dénommé Nathan Damigo, militant pro-Trump, également proche des milieux identitaires européens, selon les quelques informations disponibles sur son compte.

Le lien vers 4chan est ensuite relayé par d'autres comptes de soutien à Donald Trump, avant d'être repris par des comptes "russophiles"comme l’explique le chercheur belge Nicolas Vanderbiest, spécialiste des phénomènes d'influence sur les réseaux sociaux, et comme le montre une simple recherche sur Twitter"Il y a un taux de concordance de plus de 40% entre les comptes qui ont relayé cette rumeur et ceux que j'ai identifiés comme relayant régulièrement les contenus de Russia Today et Sputnik", explique Nicolas Vanderbiest à franceinfo. 

Dans la soirée, les documents apparaissent également sur le forum de discussion Discord, dans le canal "Taverne des patriotes", qui sert de plateforme d'échange aux cybermilitants frontistes, selon les constatations du Huffington Post. "S'ils émettent eux-mêmes des doutes sur la fiabilité du document, l'essentiel est ailleurs", observe le HuffPost, qui cite un message révélateur : "Bien sûr que c'est 'fake news' et alors ? La cible, c'est pas Macron, c'est les gens qui lui font confiance", écrit un nommé Hogan.

Le contenu des documents

Le site de "réinformation" Disobediant Media, qui publie également les documents, prétend qu'ils "montrent que le candidat Emmanuel Macron a signé un accord pour une société à responsabilité limitée sur l'île de Niévès, dans les Caraïbes, et que cette société a pu avoir des relations d'affaires avec une banque, impliquée auparavant dans des cas d'évasions fiscales aux îles Caïman". Une formule alambiquée et relativement prudente, qui suggère qu'Emmanuel Macron pourrait être lié à une société qui pratique l'évasion fiscale. A aucun moment Emmanuel Macron ou son entourage n'ont été interrogés pour cet article de Disobediant Media, lequel est signé du fondateur du site, William Craddick.

Extrait d\'un document portant le nom d\'Emmanuel Macron, lié à une société domiciliée dans les Caraïbes, daté du 4 mai 2012.
Extrait d'un document portant le nom d'Emmanuel Macron, lié à une société domiciliée dans les Caraïbes, daté du 4 mai 2012. (4CHAN /FRANCEINFO)

Le premier document (PDF, en anglais) est présenté comme un contrat entre une société nommée La Providence LLC, domiciliée sur l'île de Niévès, paradis fiscal des petites Antilles, et la banque First Caribbean. On peut y voir des paraphes et une signature au nom d'Emmanuel Macron, qui agirait au nom de La Providence LLC. Le second document (PDF, en anglais) est une lettre, ou un fax, présentée comme la preuve qu'il existe une relation d’affaires entre La Providence LTD et la First Caribbean, mais où le nom du candidat n'apparaît pas.

Des raisons de douter

Alertée mercredi soir, à la sortie du débat, de la circulation de ces documents, l'équipe d'Emmanuel Macron "remonte la piste assez rapidement" et se lance dans l'étude des documents, explique un proche du candidat à franceinfo. L'entourage d'Emmanuel Macron a ainsi passé la nuit de mercredi au jeudi à décortiquer les deux documents mis en ligne, jugés "lacunaires", avant d'envoyer à la presse son "décryptage", vers 6 heures du matin.

La Providence LLC ou LTD ? Une première incohérence est relevée. La même société nommée La Providence apparaît sous deux types différents. L'un des documents évoque une Limited liability company (LLC) et l'autre une Limited company (LTD). Il s'agit de deux formes d'entreprises différentes, comparables à une société anonyme et à une société à responsabilité limitée, s'il s'agissait d'entreprises françaises. Sachant que le second document ne porte pas le nom d'Emmanuel Macron, il perd là toute sa crédibilité.

Une signature douteuse. Sur l'un des documents apparaît une signature attribuée à Emmanuel Macron. Mais son équipe y voit "un faux grossier". "Sa signature est partout, y compris sur le site d'En marche !, c'est facile à comparer", assure son équipe. Dans son document de décryptage, l'entourage du candidat compare la signature présentée par Disobedient Media à celle d'Emmanuel Macron. 

Capture d\'écran d\'un document fourni par En marche !, comparant une signature attribuée à Emmanuel Macron et celle du candidat.
Capture d'écran d'un document fourni par En marche !, comparant une signature attribuée à Emmanuel Macron et celle du candidat. (EN MARCHE / FRANCEINFO)

Voici également la (vraie) signature qui apparaît sur sa déclaration de patrimoine à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique.

Capture d\'écran de la déclaration de patrimoine d\'Emmanuel Macron.
Capture d'écran de la déclaration de patrimoine d'Emmanuel Macron. (HAUTE AUTORITE POUR LA TRANSPARENCE DE LA VIE PUBLIQUE / FRANCEINFO)

Des détails manquants ou surprenants. L'entourage du candidat liste d'autres aberrations : "Le fait que le second document n’affiche qu’une seule des deux pages qu'il est censé contenir", "l'utilisation d’un fax", "la date de signature du premier document, humoristiquement fixée au 4 mai 2012". En outre, "les deux numéros indiqués pour joindre le dénommé Richard Palmer sont injoignables et Brian Hayes semble ne pas exister", explique un membre de l'équipe d'Emmanuel Macron, citant les deux autres noms présents sur les documents, qui trouve également "étrange" que ce qui est présenté comme un "accord opérationnel" ne soit "pas contresigné" (seul le nom de Macron est visible).

La réponse d'Emmanuel Macron

"Je n'ai pas de compte aux Bahamas", a démenti Emmanuel Macron, jeudi matin, sur France Inter. "Ce n'est pas mon tempérament, ni ma nature profonde", a poursuivi le candidat d'En marche ! Le candidat a également déposé plainte pour "faux et usage de faux" et "propagation de fausse nouvelle destinée à avoir une influence sur le scrutin". Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire.

L'opération de propagande ne fait pas de doute, pour le candidat et son équipe. "Nous sommes face à une 'fake news'[fausse information] physiquement pure", dénonce son entourage. "Il y a un faux document évident, un réseau, visiblement russe, et un objectif politique : la déstabilisation. C'est un cas d'école tellement parfait qu'il a un côté amateur", constate un proche du candidat.

"Ce qui nous a le plus étonné, c'est que Mme Le Pen en fasse mention de façon si précise à la fin du débat, sur un sujet sorti sur les réseaux sociaux 30 minutes avant son arrivée sur le plateau", raconte-t-il encore. "Ma conviction personnelle, c'est que Marine Le Pen a commis une énorme maladresse et que ça aurait dû exploser pendant le week-end, au moment où nous ne pouvions pas répliquer", la campagne officielle se terminant vendredi soir à minuit, analyse-t-il. Selon lui, la candidate s'est trouvée "acculée", pendant le débat, et "a vendu la mèche, 48 heures trop tôt".

Emmanuel Macron avait largement anticipé ces attaques. Comme le rappelle Le Lab, dès le 17 avril, sur BFMTV, il annonçait : "Certains de mes adversaires politiques ont décidé de diffuser de fausses nouvelles, de fausses informations. Vous allez entendre dire 'Monsieur Macron, il a un compte caché dans un paradis fiscal, il a de l’argent caché à tel ou tel endroit'. C’est totalement faux. J’ai toujours payé tous mes impôts en France et j’ai toujours eu tous mes comptes en France." A franceinfo, son entourage confirme qu'il s'attendait à ce type d'opération, "avant le premier tour".

La réaction du Front national

Marine Le Pen a également été interrogée à ce sujet jeudi matin. Après avoir jeté le soupçon sur son adversaire, la candidate frontiste a fait un pas en arrière et a assuré ne pas avoir accusé Emmanuel Macron de posséder un compte caché aux Bahamas. "Si j'avais voulu le faire, je l'aurais fait hier", répond-elle à Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV et RMC. Interrogée sur les insinuations formulées la veille, elle poursuit : "Si j'avais des preuves, je l'aurais affirmé hier". "Je lui ai posé la question, parce que je ne voudrais pas qu'on découvre des choses, peut-être trop tard, qui concerne Emmanuel Macron." "On n'a même plus le droit de lui poser des questions ?" s'étonne-t-elle.

Certains de ses lieutenants sont moins prudents. Le vice-président du FN et conjoint de Marine Le Pen, Louis Aliot, renchérit par exemple, sur Europe 1 : "Il y a deux sites américains qui parlent justement d'une évasion fiscale de M. Macron (...). Sûrement que ça sortira dans la journée."

"Sur tous les réseaux sociaux depuis plusieurs jours, il y a des documents qui sont publiés", assure de son côté le trésorier du FN, Wallerand de Saint-Just, au Huffington Post. Des documents qui, selon lui, montrent "que monsieur Macron pourrait avoir, à travers une société qui s'appelle Providence Limited, un compte à l'étranger". Il justifie également l'insinuation de Marine Le Pen par les attaques d'Emmanuel Macron concernant les affaires des assistants du FN au Parlement européen"A partir du moment où monsieur Macron a fait ces insinuations sur ces prétendues affaires, alors qu'il y a la présomption d'innocence, eh bien Marine Le Pen lui a naturellement répliqué", a justifié Wallerand de Saint-Just. Le trésorier du FN met ainsi sur le même plan des documents douteux trouvés en ligne, sans source identifiable, et les différentes enquêtes judiciaires qui ciblent le parti d'extrême droite, dont les sources sont connues.