Remboursement à 100% des lunettes et des prothèses : cinq questions sur la promesse d'Emmanuel Macron

Le candidat d'En marche ! propose de rembourser intégralement les soins optiques et les prothèses auditives et dentaires, sans que les cotisations des complémentaires santé n'augmentent. Franceinfo décrypte cette proposition.

Emmanuel Macron lors d\'un meeting à Châtellerault (Vienne), le 28 avril 2017.
Emmanuel Macron lors d'un meeting à Châtellerault (Vienne), le 28 avril 2017. (ERIC FEFERBERG / AFP)
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Marie-Violette BernardFrance Télévisions

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Il veut lutter contre "l'explosion des inégalités de santé". S'il est élu lors du second tour de l'élection présidentielle, dimanche 7 mai, Emmanuel Macron s'engage à ce "qu'aucun soin utile ne soit déremboursé dans les cinq ans à venir". Le candidat d'En marche ! a même déclaré, lors d'un meeting à Nevers (Nièvre) le 6 janvier, qu'il mettrait en place le "remboursement à 100%" des lunettes et des prothèses auditives et dentaires "à horizon 2022". Franceinfo décrypte son projet en cinq questions.

De quoi s'agit-il ?

Dans son programme de santé, Emmanuel Macron fait un constat : "Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui renoncent encore à des soins essentiels en raison des frais qui restent à leur charge." Le candidat à l'élection présidentielle cible notamment les frais d'optiques, des prothèses dentaires et des prothèses auditives, "car la couverture reste trop faible aujourd’hui". Pour permettre aux Français un meilleur accès à ces soins, il se fixe l’objectif de "100% de prise en charge pour 2022". "Nous réaliserons cet objectif sans augmenter le prix des mutuelles", promet encore Emmanuel Macron.

Combien ça coûterait ?

Supprimer le reste à charge des ménages en matière de soins dentaires, d'audioprothèses et d'optique médicale coûterait environ 4,4 milliards d'euros par an, estiment Les Echos. Selon le rapport (PDF) de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES) sur les dépenses de santé en 2015, les Français ont payé de leur poche 1,48 milliard d'euros pour les lunettes et les lentilles correctrices, ainsi que 2,43 milliards d'euros pour les soins chez le dentiste. Les prothèses auditives ont, elles, coûté 462 millions d'euros aux patients en 2011, indiquent Les Echos.

Qui seraient les gagnants ?

Les Français bénéficieraient évidemment d'un moindre coût des soins dentaires, optiques et des audioprothèses. Selon le rapport de la DREES, 62% d'entre eux estimaient en 2015 que "leur reste à charge en santé est un peu ou beaucoup trop élevé". Les patients ont ainsi pris en charge 24% des 6,1 milliards d'euros de dépenses d'optique médicale cette même année, précisent Les Echos. L'assurance-maladie ne rembourse que 4% du coût des lunettes et des lentilles correctrices, contre 72% pour les organismes complémentaires.

Les Français ont également payé de leur poche 22,7% des soins dentaires, dont le montant a atteint 10,7 milliards d'euros en 2015. Si la Sécurité sociale prend en charge 37% de ces dépenses en moyenne, contre 40% pour les mutuelles et assurances, certains soins spécifiques sont très mal couverts. Les implants, la parodontie et l'orthodontie pour les plus de 16 ans ne sont ainsi pas remboursés par l'assurance médicale obligatoire, indiquent Les Echos. En 2011, les dépenses totales pour les prothèses auditives (822 millions d'euros) étaient prises en charge à 14% par l'assurance-maladie obligatoire, à 30% par les complémentaires et à 56% par les patients.

Ce coût est un obstacle important à l'accès aux soins. Le taux de renoncement aux soins dentaires pour raisons financières était ainsi de 8% en France en 2010, selon l'Eurobaromètre cité dans le rapport de la DREES. "On parle de millions de Français qui sont parfois obligés de renoncer à des soins alors qu'ils leur ont été prescrits par des médecins, insiste Olivier Véran, référent santé du mouvement En marche !, interrogé par franceinfo. Une meilleure prévention permettrait pourtant d'éviter des complications et donc des dépenses plus importantes pour traiter des pathologies devenues lourdes, notamment pour les soins dentaires ou les audioprothèses."

"Emmanuel Macron a raison de vouloir mieux rembourser les audioprothèses, car la France est l'un des pays où elles sont le moins bien prises en charge en Europe : sur 3 000 euros, pour appareiller deux oreilles, vous déboursez 1 960 euros, abonde Guillaume Flahault, président du syndicat des audioprothésistes Synea, dans les pages des Echos. A long terme, les économies seraient énormes, car il a été prouvé que la malentendance non appareillée entraîne des dépressions et favorise Alzheimer."

Qui seraient les perdants ?

Pour permettre le remboursement intégral de ces frais, Emmanuel Macron souhaite "travailler avec les organismes de complémentaires", explique Olivier Véran. L'objectif est de parvenir à supprimer le reste à charge pour un certain nombre de soins, sans pour autant augmenter le montant des cotisations. Il reviendrait donc aux assurances et aux mutuelles de faire un effort pour rembourser les 4,4 milliards d'euros dépensés chaque année par les Français dans ces domaines.

Emmanuel Macron compte pour cela imposer trois "contrats types" aux organismes complémentaires, avec différents niveaux de garantie. "Il s'agirait en quelque sorte de 'paniers types' qui donneraient une meilleure lisibilité aux Français sur leur taux de remboursement", poursuit Olivier Véran. Le référent santé d'En marche ! pointe du doigt "la complexité" des contrats de complémentaires santé, qui indiquent aujourd'hui un taux de remboursement calculé à partir de la base de remboursement de la Sécurité sociale.

"En éclairant les Français sur le montant des remboursements prévu dans leur contrat, on met en concurrence les mutuelles et les assurances, assure Olivier Véran. A terme, on fera ainsi tomber le reste à charge des ménages." Les organismes complémentaires pourraient bien sûr proposer des garanties supplémentaires, hors de ces trois contrats types.

Est-ce réaliste ?

Emmanuel Macron assure que la concurrence entre les organismes complémentaires suffira à financer le remboursement des lunettes, des prothèses auditives et dentaires. "On parle ici de soins essentiels", explique Olivier Véran à franceinfo. Le référent santé d'En marche ! estime que les mutuelles et assurances ont "sans doute une marge de manœuvre sur les frais de gestion et sur certaines prestations 'hôtelières'". "Une part de plus en plus importante des remboursements concerne par exemple la prise en charge des chambres individuelles ou de la télévision en cas d'hospitalisation, note-t-il. Personnellement, ce que je recherche dans une mutuelle, c'est que les soins essentiels soient couverts, avant ce genre de prestation. Je pense qu'il en va de même pour la plupart des Français."

La Fédération nationale de la mutualité française (FNMF) estime toutefois que cette "marge de manœuvre" est minime. "Le dernier rapport de la DREES indique que les assurances, et les mutuelles encore plus, arrivent tout juste à l'équilibre, affirme Thierry Beaudet, président de la FNMF, interrogé par franceinfo. En clair, les complémentaires santé ne gagnent pas vraiment d'argent." Il ajoute que la concurrence dans le domaine de la santé "n'est pas la garantie de faire baisser les prix". "Pour la plupart des gens, la meilleure mutuelle est celle qui rembourse le plus, souligne-t-il. Pour gagner des parts de marché, certains organismes complémentaires ont donc augmenté le nombre des garanties comprises dans leurs offres, ce qui a entraîné une inflation des cotisations ces dernières années."

La FNMF estime que le remboursement intégral des frais optiques, dentaires et des prothèses auditives est envisageable à condition que l'effort soit partagé entre tous les acteurs du secteur : fabricants, fournisseurs de soins, assurance santé obligatoire et complémentaires santé. Le remboursement intégral serait par exemple possible si les prix des équipements baissaient de 15% (ce qui correspondrait à une économie annuelle de 2,7 milliards d'euros) et si les remboursements de l'assurance-maladie obligatoire ainsi que ceux des complémentaires augmentaient de 13% (soit 1,7 milliard d'euros de prestations supplémentaires versées aux ménages). "Il ne s'agit là que d'un ordre de grandeur, nuance Thierry Beaudet. Mais cela permettrait de rendre cette mesure la plus indolore possible pour les patients, en activant tous les leviers."

Si Emmanuel Macron est élu, Thierry Beaudet souhaite en outre rassembler tous ces acteurs pour choisir "sur quels soins et quelles prestations on veut supprimer le reste à charge des ménages". Dans le cas des frais d'optiques, il s'agirait ainsi d'établir si le remboursement à 100% concerne uniquement les verres, ou aussi les montures peu chères, les montures de marque, etc. "Nous sommes disposés à échanger et à travailler avec les autres acteurs pour délivrer nos prestations au meilleur prix, poursuit le président de la FNMF. Mais il n’est pas réaliste de demander aux seules mutuelles de supporter ce reste à charge sans augmenter les cotisations." Le détail du financement d'une telle mesure est donc encore loin d'être fixé.

En résumé...

Emmanuel Macron propose de mettre en place le remboursement à 100% des prothèses dentaires et auditives, ainsi que des lunettes, d'ici 2022. Sans pénaliser le patient : les mutuelles et assurances rembourseraient les 4,4 milliards d'euros qui restent chaque année à la charge des ménages. Pour éviter une hausse des cotisations, le candidat d'En marche ! souhaite introduire plus de concurrence entre les mutuelles et assurances. Il préconise pour cela de créer trois contrats types de complémentaire santé, qui permettraient aux Français de mieux comprendre leurs garanties.

La Fédération nationale de la mutualité française (FNMF) appelle, elle, à un effort collectif. Elle demande une baisse des tarifs des équipements, tout en suggérant une hausse à part égale des remboursements des complémentaires et de l'assurance-maladie. "Il n’est pas réaliste de demander aux seules mutuelles de compenser ce reste à charge sans augmenter les cotisations", avertit Thierry Beaudet, président de la FNMF.