"Avec Chirac, on n'avait même pas besoin de se planquer" : les relations paparazzis-présidents, entre contrôle et méfiance

Emmanuel Macron a déposé plainte pour "harcèlement" à la mi-août contre un photographe trop curieux de ses vacances marseillaises. Des paparazzis témoignent pour franceinfo de leurs relations avec les locataires de l'Elysée.

Jacques Chirac et son petit-fils, le 23 avril 2000 au fort de Brégançon (Var).
Jacques Chirac et son petit-fils, le 23 avril 2000 au fort de Brégançon (Var). (HADJ/SIPA / SIPA)
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Mathilde GoupilfranceinfoFrance Télévisions

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Jupiter a fait tomber la foudre. Emmanuel Macron n'a visiblement pas apprécié d'être suivi durant ses vacances marseillaises. Le président a porté plainte mardi 15 août contre le paparazzi et patron de l'agence E-Press, Thibaut Daliphard, pour "harcèlement et tentative d'atteinte à la vie privée". Selon l'Elysée, ce dernier aurait tenté de s'introduire dimanche "sur la propriété privée" où séjournaient le chef de l'Etat et son épouse − ce que Thibaut Daliphard dément. Une plainte "inappropriée", selon le syndicat de journalistes SNJ-CGT.

La colère du chef de l'Etat est-elle inhabituelle ? Quel sort les prédécesseurs d'Emmanuel Macron réservaient-ils aux paparazzis ? Franceinfo a recueilli le témoignage de plusieurs photographes et journalistes de presse people.

"Un contrat tacite"

"Les présidents ont toujours été photographiés. Ça fait partie du jeu, c'est une conséquence de ce job", estime auprès de franceinfo Pascal Rostain, l'un des barons du métier, qui a photographié "tous les présidents depuis Mitterrand". "Aux Etats-Unis, c'est John F. Kennedy qui a le premier compris que c’était plus simple de médiatiser lui-même sa vie privée. Ça évitait aux journalistes d'aller fouiller du côté de Malibu et de Marilyn Monroe..."

Pour avoir une chance d'être élu, le jeu de la photo "volée" démarre même avant la prise de fonction. "Les candidats en campagne ont besoin de la presse populaire, affirme Marc Dolisi, rédacteur en chef de VSD. Depuis Nicolas Sarkozy, il existe une forme de contrat tacite entre les photographes et les candidats pour saisir des moments naturels, seul ou en couple. De préférence en couple, d'ailleurs."

La tactique n'a d'ailleurs pas échappé à Emmanuel Macron. Par l'entremise de l'homme d'affaires Xavier Niel, il s'est assuré au printemps 2016 les services de l'agence de photos Bestimage et de sa célèbre dirigeante, Michèle Marchand, alias "Mimi". Objectif : éteindre les rumeurs sur son homosexualité supposée par "quelques photos posées, choisies et retouchées en bonne intelligence", relate Vanity Fair. L'un des premiers gros coups de l'agence est le cliché du couple Macron, pris à l’été 2016 sur la plage de Biarritz et affiché en une de Paris Match. Brigitte Macron y figure en maillot de bain hawaïen.

"Avec Hollande, c'était open bar"

Depuis cet épisode, qu'est-ce qui a changé entre Emmanuel Macron et les photographes ? "Il travaille uniquement avec Bestimage. Ça n'est pas inhabituel, les présidents ont toujours eu une agence, un photographe, ou un journal avec qui ça se passait bien", rappelle Pascal Rostain, pour expliquer la plainte contre le paparazzi venu d'une autre agence. "Ce n'est pas surprenant, on a déjà vécu ce genre de crispations, abonde Marc Dolisi. La communication est millimétrée, car on s'approche d'une rentrée décisive pour le quinquennat, avec la réforme du travail. Il est dans une séquence politique où il n’a pas envie d’être photographié en vacances."

On n'est plus habitués car avec Hollande c'était open bar.

Marc Dolisi, rédacteur en chef de "VSD"

à franceinfo

A en croire Jean-Claude Elfassi, célèbre paparazzi, les précédents présidents étaient en effet plus généreux que l'actuel locataire de l'Elysée. "Le meilleur, c'était Chirac, qui allait chaque été au fort de Brégançon, se souvient Jean-Claude Elfassi.Avec les autres photographes, on n'avait même pas besoin de se planquer, on jouait aux boules tranquillement. Lui venait nous saluer, voir si on voulait boire quelque chose. Il savait très bien qu'il valait mieux prendre quelques photos au début des vacances et être tranquille ensuite."

Au contraire, Emmanuel Macron, s'il accepte régulièrement la présence de photographes, "ne convient pas de rendez-vous avec eux, affirme Marc Dolisi. Il tolère leur présence, il sait qu'ils sont là quelque part, mais pas forcément où." Durant la campagne, la présence des photographes était pourtant souvent peu discrète.

Emmanuel et Brigitte Macron posent devant les photographes, au Touquet (Pas-de-Calais), le 22 avril 2017.
Emmanuel et Brigitte Macron posent devant les photographes, au Touquet (Pas-de-Calais), le 22 avril 2017. (PHILIPPE WOJAZER / X00303)

"D'habitude, ce sont les compagnes qui portent plainte"

Moins que les choix de communication du président ou sa plainte, c'est le motif de celle-ci qui a surpris les professionnels contactés par franceinfo. "C’est la première fois que j’entends parler d’un chef d'Etat qui porte plainte pour 'harcèlement' et 'violation de domicile'", lâche Pascal Rostain. Georges Pompidou et Nicolas Sarkozy avaient déjà eu recours au même type de procédure, mais au motif de la protection du droit à l'image.

"D'habitude, ce sont les compagnes qui portent plainte", glisse par ailleurs Marc Dolisi. C'est ainsi Julie Gayet, et non François Hollande, qui avait attaqué en justice Voici pour avoir publié en 2014 des photos du couple dans l'enceinte de l'Elysée, relève Europe 1. Les présidents de la République sont en effet protégés de toutes poursuites judiciaires durant la durée de leur mandat. Porter plainte en leur nom, comme l'a fait Emmanuel Macron, peut alors sembler "déséquilibré", souligne Arrêt sur images.

"Ce qui est étonnant, c’est aussi qu'Emmanuel Macron a porté plainte contre un photographe pour qui il avait déjà accepté de prendre la pose", souligne Marc Dolisi. Thibaut Daliphard, qui n'a pas répondu à nos sollicitations, avait en effet suivi les débuts du président Macron à l'Elysée, comme en témoigne certains clichés sur son site internet. Sa plainte n'a cependant pas suffi à calmer l'appétit de la presse people : le magazine Voici a fini par publier vendredi "les photos des vacances ultra-secrètes d'Emmanuel et Brigitte Macron".