Immigration : 1990, quand les propositions de la droite ressemblaient à celles du FN

Dans l'émission "Des paroles et des actes", jeudi, Alain Juppé a montré sa gêne devant les propositions très fermes de la droite sur l'immigration il y a vingt-quatre ans. Francetv info revient sur cette période.

Alain Juppé, alors secrétaire général du RPR, et Jacques Chirac, alors président du RPR, le 11 février 1990, lors d\'une convention du parti au Bourget (Seine-Saint-Denis).
Alain Juppé, alors secrétaire général du RPR, et Jacques Chirac, alors président du RPR, le 11 février 1990, lors d'une convention du parti au Bourget (Seine-Saint-Denis). (PIERRE GUILLAUD / AFP)
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Clément ParrotFrance Télévisions

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"Bravo, vous avez marqué un point... super." Alain Juppé rit jaune. La séquence se déroule à la fin de l'émission de l'émission Des paroles et des actes sur France 2, jeudi 2 octobre. Le candidat à la primaire UMP pour l'élection présidentielle de 2017 est alors interrogé par David Pujadas sur des propositions très fermes sur l'immigration émises par la droite en 1990. A cette époque, Alain Juppé est secrétaire général du RPR (l'ancêtre de l'UMP). "Rétrospectivement, je pense que c'était une erreur", se justifie l'ancien Premier ministre, qui admet à demi-mots avoir changé d'avis.

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Le contexte : une riposte au Front national

"Fermeture des frontières", "suspension de l'immigration", "réserver certaines prestations sociales aux nationaux", "incompatibilité entre l'islam et nos lois"... Il ne s'agit pas du programme du Front national, mais bien des propositions émises en 1990 par les forces de la droite républicaine, notamment le RPR et l'UDF. Cette année-là, ces partis d'opposition décident de plancher sur la thématique de l'immigration lors de ses états généraux organisés à Villepinte (Seine-Saint-Denis). Parmi les participants se trouvent entre autres Alain Juppé, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, Michèle Alliot-Marie, Roselyne Bachelot, François Bayrou ou encore Nicolas Sarkozy, signataire avec Alain Ma­delin de la préface du document de synthèse qui sortira de cette convention.

La droite a perdu la présidentielle et les législatives en 1988 et organise sa riposte pour les prochaines échéances électorales. Le RPR et l'UDF assistent avec impuissance à la montée du Front national depuis le début des années 1980. Le parti dirigé par Jean-Marie Le Pen a obtenu près de 11% des voix aux élections européennes de 1984, plus de 10% aux législatives de 1986 et presque 15% à la présidentielle de 1988. La droite apparaît débordée sur la question de l'immigration, devenue incontournable dans le débat public, et décide d'organiser sa riposte.

Le débat va se révéler vif. Une partie des centristes refusent de s'aligner "sur les positions et sur les thèmes du Front national", comme le clame à la tribune Bernard Stasi, du CDS (Centre des démocrates sociaux). Mais au bout de deux jours, l'opposition va malgré tout rédiger noir sur blanc des propositions très fermes sur l'immigration.

Le résultat : un programme qui flirte avec celui du FN

Dans le document issu de ces états généraux, plusieurs réflexions détonnent. A commencer par cette interrogation sur le fait "de réserver certaines prestations sociales aux nationaux", comme le rappelle Valeurs actuelles. La préférence nationale, thématique chérie du FN, n'est pas très loin. Mais l'opposition s'explique : "Le législateur a admis dans le passé le bénéfice des prestations aux seuls nationaux (...) : être étranger en France, ce n'est pas avoir automatiquement et intégralement tous les droits liés à la citoyenneté française." Dans l'idéologie de la droite de l'époque, il s'agit de rendre le territoire français moins attractif pour les immigrés. Pour cela, le texte remet également en question l'accès à la gratuité des soins pour les étrangers en situation irrégulière.

La droite élabore tout un plan de lutte contre l'immigration. Il s'agit de reconduire plus rapidement les clandestins à la frontière, de restreindre le droit d'asile, ou encore de réviser le Code de la nationalité. Tous les étrangers sont visés, avec d'abord les étudiants dont "le titre de séjour doit être renouvelé annuellement en tenant compte des résultats obtenus". Le regroupement familial est également pointé du doigt, car il "pose par son ampleur des problèmes très réels de logement, de scolarisation et d’encadrement social". Il s'agit des prémices du discours de Jacques Chirac sur "le bruit et l'odeur", prononcé en 1991 à Orléans (Loiret).

La radicalité du texte de 1990 est surtout frappante sur la question des musulmans. "L'islam n’apparaît pas conforme à nos fondements sociaux et semble incompatible avec le droit français", affirme la droite de l'époque. L'opposition refuse toute tentative de multiculturalisme et demande une stricte assimilation à la République française : "C’est à l’islam et à lui seul de [s’adapter] afin d’être compatible avec nos règles."

Le programme de la droite pour les législatives de 1993 apparaît pourtant plus consensuel. Mais de retour au pouvoir, le gouvernement d'Edouard Balladur va quand même appliquer certaines idées, en réformant notamment le Code de la nationalité. Les lois Pasqua de 1994 franchissent un nouveau pallier, en limitant le regroupement familial et en durcissant l'accès à un titre de séjour.

La question : la droite s'est-elle recentrée depuis ?

La gêne d'Alain Juppé sur France 2 peut se comprendre. Le discours du RPR au début des années 1990 semble très éloigné du concept "d'identité heureuse", prôné aujourd'hui par l'ancien Premier ministre. Formulé dans un livre collectif de l'UMP intitulé Les douze travaux de l'opposition (éd. Flammarion, 2014), Alain Juppé vante l'intégration et égratigne le concept d'assimilation, en demandant le respect du lien des immigrés à leur culture d’origine qui est "source d’une diversité qui enrichit notre patrimoine".

La théorie d'une droitisation de l'UMP sous l'impulsion de Patrick Buisson, conseiller de Nicolas Sarkozy, au début des années 2010, peut être interrogée. Il s'agirait plutôt d'un retour aux origines après une période où la droite se serait recentrée. Et encore, la droite républicaine ne s'est pas encore risquée, comme en 1990, à s'engager sur le terrain de la préférence nationale. 

Depuis trente ans, même si les instances nationales du RPR puis de l'UMP ont toujours refusé la moindre alliance avec le FN, la droite entretient des rapports paradoxaux avec le Front national. Une problématique qui sera sans doute au cœur de la primaire UMP de 2016.