Brice Hortefeux et Thierry Gaubert ont bénéficié d'un non-lieu pour violation du secret de l'instruction de l’affaire Karachi. Le point sur ce dossier tentaculaire, où plusieurs amis de Nicolas Sarkozy sont régulièrement cités.

  • Une affaire d’armement devenue affaire d’Etat

A l’origine, en 1994, la vente par la France de trois sous-marins au Pakistan et de trois corvettes furtives à l’Arabie saoudite. Pour remporter les appels d’offres, le ministère de la Défense de François Léotard s’appuie sur deux sociétés françaises chargées de faire du lobbying. Comme la loi le permet alors, ces sociétés versent des commissions aux intermédiaires qui facilitent le dossier. Mais alors que la signature du contrat pakistanais se précise, le ministère impose soudain deux nouveaux intermédiaires : les Libanais Ziad Takieddine et Abdul Rahman Al-Assir, qui reçoivent une commission de 33 millions d’euros. De là naîtront des soupçons quant aux intentions du gouvernement d’Edouard Balladur, lancé dans la campagne pour la présidentielle de 1995.

Le 8 mai 2002, onze ouvriers français travaillant sur ces sous-marins pakistanais sont tués dans un attentat à Karachi. Le juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière privilégie la piste d’Al-Qaïda, mais une enquête parallèle menée par Claude Thévenet met surtout en avant le blocage du versement des commissions. Dès 1996 en effet, après la victoire de Jacques Chirac à la présidentielle, les commissions de l’ère Balladur cessent d’être versées à Ziad Takieddine et Abdul Rahman Al-Assir, ce qui aurait selon certaines sources conduit à l’attentat de Karachi. En 2007, le remplaçant de Jean-Louis Bruguière, Marc Trévidic, s’oriente lui aussi sur cette piste politico-financière.

Comme le souligne cette infographie du Monde, on arrive alors au cœur de l’affaire, qui réside dans l’existence d’éventuelles rétro-commissions illégales utilisées pour le financement de la campagne d’Edouard Balladur en 1995. Les rétro-commissions consistent à renvoyer vers leur pays d'origine une partie des commissions légales, parfois pour remercier un ami. Dans le cas de Karachi, elles auraient été envoyées par les deux intermédiaires libanais et utilisées illégalement dans les comptes du candidat Balladur. De l’argent parti du ministère de la Défense aurait donc atterri dans des caisses électorales pour financer une campagne… C'est en tout cas la piste suivie par les juges Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire, qui ont lancé une enquête sur le sujet.

Quand Nicolas Sarkozy intervient-il dans l’affaire ? En 1994, alors qu’il est ministre du Budget, le futur porte-parole de campagne d’Edouard Balladur aurait participé à la création de Heine SA. Fondée au Luxembourg, cette société écran aurait servi au versement des commissions à Ziad Takieddine et Abdul Rahman Al-Assir. En 2009, Nicolas Sarkozy a qualifié les rétro-commissions de "fable". Il a également nié avoir eu connaissance du contrat pakistanais, mais Le Monde rapporte qu’il l’a "validé en connaissance de cause".

  • Les proches de Nicolas Sarkozy cités dans l’affaire

L’affaire Karachi, ou Karachigate, ne s’arrête pas là. Au-delà d'Edouard Balladur, ses ramifications touchent les premiers cercles de Nicolas Sarkozy.

  • Thierry Gaubert

Ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy à Neuilly et au Budget, il est accusé par son ancienne épouse Hélène de Yougoslavie d’avoir retiré des valises de billets en Suisse avec Ziad Takieddine en 1994 et 1995. Mis en examen le 21 septembre 2011 pour recel d’abus de biens sociaux, il a nié les faits lors de sa garde à vue. Thierry Gaubert a également été mis en examen pour "subornation de témoin" le 22 novembre 2011, à cause de pressions qu’il aurait exercé sur sib ex-femme pour influencer ses déclarations à la justice.

  • Nicolas Bazire

Plus encore que Thierry Gaubert, l’ancien directeur de cabinet et directeur de campagne d’Edouard Balladur est un ami de Nicolas Sarkozy. Il a même été son témoin de mariage en 2008. Hélène de Yougoslavie a affirmé à la justice que c’est Nicolas Bazire qui réceptionnait les valises de billets en France. Il a été mis en examen le 22 septembre 2011 pour complicité d’abus de biens sociaux.

  • Brice Hortefeux

Parrain de Jean Sarkozy, le fils du président, et ami de trente ans, l’ancien directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy a été entendu comme témoin le 19 décembre 2011 sur une éventuelle subornation de témoin. Dans des conversations téléphoniques avec son ami Thierry Gaubert en septembre 2011, il aurait averti ce dernier du contenu des déclarations de son ancienne épouse à la justice. Hélène de Yougoslavie "balançait beaucoup" au juge Van Ruymbeke, aurait-il dit, laissant supposer une violation du secret de l’instruction qui lui aurait permis de connaître ces déclarations. Mais Brice Hortefeux nie "catégoriquement avoir eu quelque information issue de la procédure judiciaire en cours". Une enquête pour violation du secret professionnel et recel a été ouverte le 23 septembre 2011, et a donc abouti à un non-lieu le 22 décembre.

  • Le rôle central de Ziad Takieddine

Ziad Takieddine ne figure pas dans le premier cercle de Nicolas Sarkozy, mais comme le note Slate, des connexions existent entre les deux hommes, par personnes interposées. Mis en examen le 14 septembre 2011 pour abus de biens sociaux et le 19 septembre 2011 pour faux témoignage, Ziad Takieddine est un intime de Brice Hortefeux, qui a selon L'Express reconnu avoir été invité dans sa villa du Cap d’Antibes. Jean-François Copé a lui aussi été reçu dans la villa varoise, comme en atteste cette photo reprise par OWNI. Selon Mediapart relayé par Le Monde, Ziad Takieddine se serait pour sa part rendu dans la villa colombienne de Thierry Gaubert, à qui il aurait versé 100 000 dollars.