"Cela a été un gros choc parce que je l'ai toujours cru" : le jour où les proches de Cahuzac ont découvert ses aveux

Le 2 avril 2013, l'ancien ministre du Budget avoue qu'il détient un compte à l'étranger. Le début de plusieurs semaines d'errances. Avant son procès, qui débute lundi, francetv info a demandé à ses proches de revenir sur cette période.

L'ancien ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, le 23 janvier 2013.
L'ancien ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, le 23 janvier 2013. (SIPA)

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Il ne se doutait de rien, jusqu'à cette fin de matinée d'avril. Dans son bureau de l'hôtel de ville de Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne), Yannick Lemarchand voit circuler les premières alertes sur internet. "Cahuzac passe aux aveux" dans l'affaire de son compte caché à l'étranger, annonce à 12h48 Le Canard enchaîné. L'homme de confiance de l'ancien ministre du Budget sur ses terres villeneuvoises ne comprend pas. Le week-end dernier, "Jérôme" lui a assuré que "la situation allait évoluer positivement", lui demandant juste de vérifier si "le blog fonctionnait bien". Il lui envoie un texto : "Est-ce que tu comptes faire tes aveux ?"     

"Ne t'inquiète pas", esquive Jérôme Cahuzac. Quelques heures plus tard, Anne Hommel, la communicante de crise qui s'occupe depuis quelques semaines de son mentor, l'appelle. "Yannick, je t'envoie un texte qu'il faut mettre en ligne tout de suite sur le blog", glisse-t-elle, sans plus d'explications. "C'est en lisant son mail que j'apprends qu'il avoue. Cela a été un gros choc parce que je l'ai toujours cru, raconte Yannick Lemarchand, qui a aujourd'hui pris ses distances avec Jérôme Cahuzac. En douze ans, j'ai tellement entendu de choses le concernant que je n'ai pas prêté attention, je pensais que ce compte était une rumeur de plus". Et d'ajouter : "Je savais que nos routes allaient se séparer, mais je n'imaginais pas que ce serait de cette façon-là..."

"Je te demande pardon"

Le quadragénaire n'a pas le temps de s'appesantir sur son sort. Le texte, sobrement intitulé "Déclaration de Jérôme Cahuzac", est mis en ligne à 15h52. "J’ai été pris dans une spirale du mensonge et m’y suis fourvoyé. Je suis dévasté par le remords", écrit Jérôme Cahuzac. Un peu plus tôt, à 15 heures, l'ancien ministre a été reçu au parquet financier par les juges Roger Le Loire et Renaud van Ruymbeke. Entouré de ses deux avocats, il avoue les faits "dans un silence de cathédrale", rapporte le livre Code Birdie, du journaliste Mathieu Delahousse. Après la démission du ministre, le 19 mars, l'affaire Cahuzac entre dans une autre dimension.

Jérôme Cahuzac arrive dans les bureaux du pôle financier, le 2 avril 2013 à Paris.
Jérôme Cahuzac arrive dans les bureaux du pôle financier, le 2 avril 2013 à Paris. (MARTIN BUREAU / AFP)

Sur les rives du Lot, la "tempête médiatique" se lève. Yannick Lemarchand n'a pas le temps de joindre Jérôme Cahuzac, qui vient de lui demander pardon par SMS. "BFMTV était déjà devant la mairie. Dès que le texte a été mis en ligne, on a été sollicité de toute part", se souvient-il. Le directeur de cabinet du maire doit mettre en place une ligne de défense, "montrer que la mairie n'avait rien à voir avec cette affaire". "On a dû réagir dans l'urgence, on n'a pas été averti", rappelle Yannick  Lemarchand.

"Il se rendait compte que c'était fini pour lui"

D'autres proches de Jérôme Cahuzac ont eu plus de temps pour se préparer au choc. Un député le voit "une semaine avant son passage devant les juges", au Racing Club de France. "Il m'a dit qu'il avait un compte en Suisse et qu'il allait avouer, persuadé que les juges le trouveraient", témoigne-t-il. Les deux hommes restent "une paire d'heures" ensemble. "Il était assez abattu, parce qu'il se rendait compte que c'était fini pour lui, témoigne cet élu. Ses explications n'étaient pas très convaincantes, il se raccrochait aux branches, en disant qu'ils étaient beaucoup à mentir dans l'hémicycle."

Le 2 avril, dans la soirée, Jérôme Cahuzac prend la route du Sud, seul. Jean-Luc Barré, écrivain natif de Villeneuve-sur-Lot, l'appelle. "Avec quelques amis, nous redoutions quelque chose de très grave", explique aujourd'hui l'auteur de Dissimulations (Fayard), son livre sur l'affaire. Au volant, le ministre déchu ne décroche pas, mais rappelle un peu plus tard. "C'était très difficile de trouver les mots, je ne pouvais pas vraiment lui dire que ce n'était pas grave, pointe Jean-Luc Barré. Je l'ai trouvé combatif, peut-être un peu inconscient de l'ampleur du désaveu et de la curée." 

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Sur la route

C'est le début de plusieurs jours d'errance à travers la France, pendant lesquelles Jérôme Cahuzac va prendre conscience, peu à peu, de l'ampleur de sa chute. "Je l'ai eu le lendemain des aveux, à 6 heures, nous explique le député proche de lui à l'époque. C'était un garçon assez abandonné : il avait conduit toute la nuit, un pharmacien, à qui il avait demandé des médicaments pour ses maux d'estomac, lui avait même claqué la porte au nez."

Abandonné, et surtout traqué. Les paparazzi le cherchent dans le Villeneuvois - "j'en avais trois ou quatre devant chez moi", se souvient Yannick Lemarchand -, en vain. "Je déménage tous les deux jours, pour fuir la pression", confie-t-il à Jean-Louis Amella, le seul journaliste à échanger avec lui à cette époque, dans un article publié le 11 avril. L'ancien ministre raconte être allé en Normandie, en Bretagne et sur les bords du bassin d'Arcachon. "Il m'a dit ça, mais ce n'est pas vérifiable, je pense qu'il était surtout en Corse ou à Paris", nuance aujourd'hui le journaliste de La Dépêche du Midi. Il ne croit pas non plus à l'anecdote de la nuit passée dans sa voiture : "Cela fait partie de la légende, estime celui qui connaît Jérôme Cahuzac depuis 1996. J’avais des copains photographes d’agences qui le cherchaient partout et qui laissaient courir pas mal de rumeurs."

"On a géolocalisé mon portable"

Il est cependant établi que l'ancien député s'est réfugié dans le château d'Aymeri de Montesquiou, à Marsan (Gers), pendant quelques jours. "Quand un ami vous demande l’asile, vous ne pouvez pas le lui refuser", justifie, a posteriori, le sénateur centriste. Jérôme Cahuzac est également revenu discrètement sur ses terres. Yannick Lemarchand le voit à Pujols (Lot-et-Garonne) quelques jours après ses aveux. Jean-Guy Gillet, président à l'époque du Jumping de Villeneuve, l'héberge une nuit chez lui, "en avril ou mai". "De mémoire, c'était un lundi. Je n'étais pas chez moi, mais il est venu dormir à la maison", raconte l'entrepreneur.

Le lendemain, son invité l'appelle. "Je ne vais pas rester, on a géolocalisé mon portable, je ne veux pas te mêler à mes histoires", lance-t-il, avant de reprendre la route en fin de matinée. Parano, Jérôme Cahuzac ? Ses proches rappellent "l'ambiance de curée", de "bûcher moyenâgeux" de l'époque. "Quand tu te retrouves sur l’autoroute pour prendre de l’essence et que tu es obligé de relever ton col parce que tu passes à la télé au même moment, c’est difficile", confie l'ancien ministre à Jean-Guy Gillet. Le 16 avril, Jérôme Cahuzac arrête de courir, le temps de s'excuser sur BFMTV. 

Les aveux cathodiques n'ont pas l'effet escompté. Une semaine plus tard, c'est un homme abattu que retrouve Jean-Luc Barré au restaurant. A son ami villeneuvois, l'ancien ministre confie qu'il a perdu jusqu'à sa raison d'exister. "Je n'en ai plus, ou si peu. J'ai tout détruit. C'est cher payé pour une faute vieille de vingt ans", glisse-t-il. Dans son livre, Jean-Luc Barré raconte que Jérôme Cahuzac a passé une bonne partie du déjeuner à se démener pour faire disparaître une tache sur sa chemise blanche.

Un procès redouté

Trois ans plus tard, l'autre tache est toujours là. "Pour l'instant, c'est très difficile pour lui de se reconstruire professionnellement, il pèse sur lui une espèce de réputation, constate l'écrivain villeneuvois, qui l'a vu il y a une dizaine de jours. Je pense que tant que l'étape du procès n'est pas passée, ce sera compliqué." L'attente est bientôt terminée. Jérôme Cahuzac doit être jugé du 8 au 18 février 2016, même si un renvoi de quelques mois est probable.

Une étape attendue, mais redoutée par l'ancien ministre. Barbara Bellanger, son attachée parlementaire à Villeneuve-sur-Lot, l'a croisé en décembre sur le quai de la gare d'Agen. "Physiquement, je l'ai trouvé pas mal, mais, moralement, il était un peu abattu parce que le procès arrive, confie la militante socialiste. Il m'a dit que cela allait être compliqué." Jérôme Cahuzac redoute qu'on souhaite faire de lui "un exemple". Il préférerait être jugé "comme un citoyen lambda", rapporte-t-elle.