L'article à lire pour comprendre la crise qui déchire le Venezuela

Depuis le début du mois d'avril, les soutiens de Nicolas Maduro affrontent les opposants du président vénézuélien, tandis que le pays doit faire face à une crise économique sans précédent.

A Caracas, la capitale du Venezuela, de nombreux manifestants ont crié leur colère envers le président Nicolas Maduro, le 19 avril 2017. 
A Caracas, la capitale du Venezuela, de nombreux manifestants ont crié leur colère envers le président Nicolas Maduro, le 19 avril 2017.  (RICHARD GONZALEZ / NURPHOTO)
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Licia MeysenqfranceinfoFrance Télévisions

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Enormes manifestations, paralysie des transports et pénuries : le Venezuela s'embrase. Alors que le gouvernement de Nicolas Maduro a prévu la désignation d'une nouvelle Assemblée constituante le 30 juillet, l'opposition multiplie les appels à la grève et les manifestations. Cette vague de protestation a fait un centième mort, vendredi 21 juillet. Mais la crise est plus globale le Parlement et le gouvernement s'opposent dans une guerre institutionnelle, tandis que le pays sombre dans une crise économique. Franceinfo fait le point sur la situation.

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C'est comment, le Venezuela ?

"Le Venezuela, c'est la patrie de Simon Bolivar, considéré par beaucoup de citoyens comme le héros de l'indépendance de l'Amérique latine contre le colon espagnol", explique Christophe Ventura, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques et spécialiste de l’Amérique latine. Pour l'expert, cette particularité a influencé l'histoire du pays, voisin de la Colombie, du Brésil et du Guyana et que borde la mer des Caraïbes.

Le pays, qui compte 30 millions d'habitants, a longtemps été l'un des "plus pauvres du monde", rappelle le chercheur.

Le pays, dont l'économie est en grande partie basée sur l'exportation de pétrole, élit Hugo Chavez à la présidence en 1999. L'homme mène une politique de redistribution des richesses et d'investissement massif dans le service public. En 2010, par exemple, il nationalise plus de 250 entreprises. Cette doctrine prendra son nom : le chavisme. Le quotidien économique des Vénézuéliens s'améliore nettement sous ses mandats. Selon la Banque mondiale, le taux de pauvreté passe de 42% en 1999 à 33% en 2015. 

A la mort d'Hugo Chavez en 2013, Nicolas Maduro, un ancien chauffeur de bus, reprend la présidence par intérim avant d'être élu avec 50,7% des voix. Depuis, sa cote de popularité ne cesse de s'effriter. Selon l'Insitut Datanalisis, 78,5% des Vénézuéliens rejettent le gouvernement en 2017. De plus, la chute du cours du pétrole fragilise l'économie du pays, qui s'enfonce dans la crise.

La situation dégénère vraiment... Que s'est-il passé ?

Routes bloquées, magasins fermés et transports à l'arrêt : le pays est paralysé par une grève générale de 24 heures qui a débuté jeudi 20 juillet. Selon l'opposition au gouvernement de Nicolas Maduro, à l'origine de la grève, 85% du pays s'est joint au mouvement. "On est dans une guerre civile de basse intensité", explique Christophe Ventura. Depuis le 1er avril dernier, le Venezuela vit au rythme de manifestations et de protestations qui quelquefois dégénèrent. D'autres grands rassemblements avaient été organisés, comme "la mère de toutes les manifestations" le 19 avril dernier où des centaines de milliers de badauds avaient battus le pavé.

Lors de la dernière grève générale, deux personnes ont été tuées par balle. Depuis le début de la protestation, 100 personnes ont été tuées et les blessés se comptent en milliers. L'ONG Foro Penal explique de son côté que lors de la grève du 20 juillet, 173 personnes ont été arrêtées dans tout le pays en une seule journée. "Nicolas Maduro mord la ligne rouge de l'état de droit, par rapport aux gens arrêtés dans la rue", détaille Christophe Ventura. 

Pourquoi les gens descendent-ils dans la rue ?

Cette grève a été organisée pour protester contre la désignation d'une Assemblée constituante, habilitée à réécrire la Constitution, ordonnée par Nicolas Maduro. Les 540 membres de cette assemblée seront assignés le 30 juillet prochain. "Cette décision a été prise par l'exécutif pour essayer de régler la situation de crise, détaille Christophe Ventura. Il veut essayer de revenir sur un terrain politique plutôt que sur celui des affrontements violents mais a aussi anticipé le fait que l'opposition refuse cette élection pour lui faire porter le chapeau."

L'opposition a, en effet, décidé de ne pas participer à cette élection. Elle estime que le mode de désignation des candidats à l'Assemblée constituante est verrouillé et trop favorable au chavisme : 176 membres de cette assemblée seront désignés par des groupes sociaux (syndicats, retraités, étudiants...) quand les 364 autres membres qui siégeront dans cette "constituante" seront élus selon un découpage par circonscriptions municipales. RFI rapporte que cette "constituante", siégera dans l'hémicycle du Parlement, seule institution contrôlée par l'opposition. Ce qui revient de fait à déloger les actuels députés, dont le sort n'a pas été précisé.

Si la situation de crise a atteint son paroxysme avec la convocation d'une Assemblée constituante, les affrontements durent depuis des mois. La gronde a commencé après que la Cour suprême vénézuélienne s'est octroyée les pouvoirs du Parlement, dont celui d'édicter les lois en avril dernier. Une décision qui, si elle avait été menée à son terme, aurait permis au président de concentrer tous les pouvoirs : exécutif, judiciaire, législatif et militaire. Sous la pression des institutions et de la communauté internationale, la Cour suprême est revenue sur sa décision 48 heures plus tard. "Mais l'opposition a analysé cette décision comme un signe de faiblesse et de division du pouvoir en place, poursuit Christophe Ventura. Et cet évènement a démarré un nouveau cycle d'escalade de violences."

Mais qu'est-ce qui se passe entre le président et l'opposition ? 

Les citoyens vénézuéliens sont de plus en plus fermement opposés au président : "Une partie importante de la population le considère comme responsable de la dégradation de la situation du pays", décrit Christophe Ventura. Ce qui a poussé les votants à se tourner vers l'opposition lors des élections législatives de décembre 2015. Le Parlement est, depuis, dirigé par une coalition de centre-droit, fermement opposée à la politique du gouvernement.

Celui-ci a organisé, le 16 juillet, un référendum – non approuvé par l'autorité électorale – pour s'opposer à ce projet d'Assemblée constituante. Il est estimé que 7,6 millions de personnes se sont déplacées pour voter contre ce projet, soit un peu plus d'un tiers de l'électorat vénézuélien qui atteint 19 millions de personnes. Si l'institut Datanalisis estime que 70% des Vénézuéliens rejettent l'Assemblée constituante, Christophe Ventura se veut plus prudent : "Personne n'est en mesure de vérifier les chiffres, qui sont utilisés comme un rapport de force dans les deux camps."

Mais pour l'expert, l'opposition veut damer le pion au gouvernement : "Ils ont constitué un gouvernement parallèle dit d'unité nationale et ont prononcé la nomination fictive, mais symbolique, de nouveaux magistrats à la Cour suprême." Cette configuration crée une situation sans précédent, d'après Christophe Ventura : "On arrive à une situation de guerre institutionnelle inextricable." La bataille fait rage entre les deux camps : celui des institutions, comme la Cour suprême, réputées proches du président, et celui de l'opposition. "Chacun use des instruments à sa disposition pour frapper l'adversaire, détaille le spécialiste. Par exemple, l'Assemblée nationale a proclamé qu'elle ne reconnaissait pas l'autorité des autres pouvoirs au début de 2016".

On dit que Nicolas Maduro est en train de devenir un dictateur, c'est vrai ?

Le président Nicolas Maduro est bien dans une dérive autoritaire aux yeux de Christophe Ventura. Mais celle-ci est liée à la situation de blocage avec le Parlement. "Il faut remettre les choses dans leur contexte. Il y a une radicalisation politique de tous les bords, promue notamment par ses adversaires." Cette radicalisation inquiète, jusqu'à l'étranger. "Nous sommes préoccupés par le fait que le gouvernement de Maduro viole sa propre Constitution et n'autorise pas l'opposition à faire entendre sa voix", a déclaré le chef de la diplomatie américaine, Rex Tillerson.

Nicolas Maduro a activé mardi 18 avril un plan de défense qui renforce la présence policière et militaire. "L'armée accapare de plus en plus le pouvoir politique, mais aussi économique", s'inquiète Gabriel Estrada, directeur exécutif de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes de Sciences Po (OPALC) sur franceinfo. Pour cet expert, le président dépend de plus en plus de l'armée pour vivre. Nicolas Maduro a aussi renforcé les milices civiles, appelées "colectivos". Elles comptent 500 000 membres, avec "un fusil pour chacun", en vue d'une éventuelle "intervention étrangère".

Est-ce qu'il peut être destitué ?

Théoriquement, oui. En 2016, l'opposition avait tenté d'appliquer le référendum révocatoire prévu par la Constitution vénézuélienne. Celui-ci permet de destituer le président. Pour enclencher le processus, la coalition avait réussi à réunir la signature de plus de 1% des personnes inscrites sur les listes électorales. Mais en octobre 2016, le Conseil national électoral a suspendu la tenue de ce référendum pour cause de "fraudes", rappelle RFI. Cette décision a enterré définitivement la possibilité de provoquer des élections anticipées. Sans nouvelle procédure, Nicolas Maduro achèvera son mandat en 2019. "On peut espérer que des solutions pacifiques soient trouvées d'ici là, estime Christophe Ventura, mais il est impossible de prédire l'issue de cette crise."

Economiquement, ça va pas très fort, non ? 

En effet, cette crise politique découle directement de la situation économique. Le pays, qui compte les réserves pétrolières les plus importantes au monde, n'a pas résisté à l'effondrement des cours de l'or noir. Cette manne représente 96% des devises tirées des exportations et les deux tiers des recettes du pays. "Du coup, il n'y a plus d'argent dans les caisses de l'Etat pour qu'il mène des politiques publiques", explique Christophe Ventura. 

Cette situation a des gros impacts pour la population. "La plupart des biens de consommation dépendent de l'importation", détaille Christophe Ventura. Et le bolivar, la monnaie du pays, a été dévalué par rapport au dollar, ce qui a créé de l'inflation. En 2016, les prix à la consommation au Venezuela ont bondi de 800%, tandis que le produit intérieur brut (PIB) s'effondrait de 18,6%, selon des chiffres provisoires établis par la Banque centrale et relayés par Reuters. "Je gagne 240 000 bolivars par mois, soit 30 dollars américainsAvant je touchais 2 000 dollars mensuels", explique un ancien fonctionnaire de l'université publique à franceinfo

Pour les Vénézuéliens, les privations sont fréquentes : l'an dernier, 80% des aliments et des médicaments, ainsi que les produits de base, étaient épuisés, selon Libération. Files d'attente à rallonge devant des épiceries vides, coupures d'électricité... La pauvreté ne cesse de gagner du terrain. Christophe Ventura tempère. "Le gouvernement continue d'agir pour aider les gens et, s'il y a eu d'énormes pénuries, ce n'est plus le cas maintenant, explique-t-il. Un système a été mis en place pour garantir un approvisionnement minimal en huile et farine pour les populations les plus fragiles." Pourtant, l'inflation continue d'augmenter. Elle pourrait atteindre 1 660% cette année, selon les prévisions du FMI.

 Et la communauté internationale, elle en pense quoi ?

Le président des Etats-Unis, Donald Trump, a qualifié le 18 juillet Nicolas Maduro de "mauvais dirigeant rêvant de devenir dictateur". La veille, il avait menacé son homologue vénézuélien de prendre des "mesures économiques fortes et rapides" si une Assemblée constituante était "imposée" le 30 juillet. 

D'autres ont tenté de calmer le jeu. L'Union européenne a condamné les violences en appelant à une "désescalade" et onze pays latino-américains ont demandé à Caracas de "garantir" le droit de protester pacifiquement, ce que le Venezuela a refusé de faire. 

Pour Christophe Ventura, la position des pays d'Amérique latine voisins du Venezuela, est le reflet des divisions politiques sur le continent : "Les pays qui sont gouvernés par une majorité de droite, comme l'Argentine, le Brésil ou le Pérou, appuient l'opposition." D'autres pays, comme la Bolivie, soutiennent Nicolas Maduro. Dans un communiqué repris par le journal AVN (en espagnol), on peut lire que le gouvernement bolivien "exprime sa solidarité et son soutien inconditionnel à la République bolivarienne du Venezuela, sœur face à une nouvelle attaque et au harcèlement politique qui cherche à briser la démocratie."

J'ai eu la flemme de tout lire, vous me faites un résumé ? ;)

Cent personnes sont mortes depuis le 1er avril dans des affrontements entre les soutiens du président vénézuélien Nicolas Maduro et ses opposants. Plusieurs centaines de milliers de badauds multiplient les manifestations pour protester contre la décision du gouvernement d'élire une nouvelle Assemblée constituante le 30 juillet prochain. Une initiative qui permettrait de déloger les députés d'opposition, majoritaires. Cette décision exacerbe les tensions, déjà très importantes en raison de la crise économique que traverse le pays. Le coût de la vie a très fortement augmenté depuis que le prix du baril de pétrole, matière première dont l'économie du pays dépend, a chuté. Cela rend la situation encore plus difficile pour les Vénézuéliens, confrontés à des pénuries.