Primaires américaines : mais pourquoi tant de haine ?

Depuis le début du mois de mars, des dizaines de personnes ont été arrêtées en marge des meetings de Donald Trump. Des manifestants ont été tabassés pour avoir perturbé ses allocutions, symbole d'une campagne particulièrement violente.

Un manifestant anti-Trump est frappé par des fans du candidat à l'investiture républicaine, lors d'un meeting à Tucson, dans l'Arizona, samedi 19 mars 2016. 
Un manifestant anti-Trump est frappé par des fans du candidat à l'investiture républicaine, lors d'un meeting à Tucson, dans l'Arizona, samedi 19 mars 2016.  (SAM MIRCOVICH / REUTERS)

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"La politique a toujours été un business difficile et quand la passion éclate, ça peut être moche, c'est comme ça. Mais on ne peut pas accepter que ça devienne la norme." Mercredi 23 mars, le républicain Paul Ryan a tenté de sermonner les candidats à la primaire de son parti. Moche, la campagne opposant Donald Trump à Ted Cruz ? Pas classes, les attaques qui ciblent le physique des épouses des candidats ? Violentes, les images des meetings montrant des manifestants se faire passer à tabac ? Désolé pour vous, Paul Ryan, mais dans cette première phase de la campagne présidentielle américaine, les insultes et les coups bas sont déjà – et depuis un moment – devenus tout à fait ordinaires. Alors que trois caucus se tiennent, samedi 26 mars, francetv info décrypte la violence qui rythme les primaires républicaines, mais aussi, dans une moindre mesure, le processus d'investiture chez les démocrates.

"Je lui mettrais bien mon poing dans la figure"

Le hashtag #SaferThanATrumpRally est devenu viral dès le 21 mars sur Twitter. Pendant plusieurs jours, par centaines, les internautes ont listé avec une certaine ironie des activités extrêmement risquées mais supposées "moins dangereuses qu'un meeting de Donald Trump". Par exemple, "pique-niquer en famille à Tchernobyl""partager la cellule de Charles Manson", "réaliser une opération à cœur ouvert sur soi-même", etc. Une manière de dénoncer la multiplication des incidents dans les meetings du favori côté républicain.

Depuis le 29 février, les rassemblements pro-Trump se sont soldés par 58 arrestations et procès-verbaux, selon les calculs du Huffington Post (en anglais). En trois semaines, deux journalistes du site internet américain ont recensé 25 démonstrations de violences physiques, toutes documentées par les chaînes d'information. "Les Américains sont choqués par ce qu'ils voient de cette campagne", relève l'historienne Nicole Bacharan, spécialiste des Etats-Unis, elle-même atterrée face à ce triste spectacle. Interrogée par francetv info, elle estime que, chez les républicains, "cette violence tient notamment à la personnalité des candidats Donald Trump et Ted Cruz".

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Et pour cause. La bagarre n'est pas seulement tolérée par Donald Trump. Le milliardaire new-yorkais l'approuve carrément. "Vous savez ce qu'on leur faisait avant à ces types-là ?" a-t-il demandé à la foule lors d'un meeting dans le Nevada, interrompu par des manifestants. Et de répondre : "Ils seraient sortis sur des civières, les amis. C'est vrai... Je lui mettrais bien mon poing dans la figure." S'il ne l'a pas fait, des membres de son équipe de campagne ont pour leur part été filmés en train de bousculer des opposants ou d'écarter brutalement des journalistes.

La fin du "politiquement correct"

Pour Nicole Bacharan, Donald Trump et Ted Cruz, les deux derniers candidats en lice, "attisent des sentiments anciens, auxquels ils donnent une légitimité". Citant le racisme et la xénophobie, elle déplore "l'angle destructeur" choisi par les candidats républicains dans ces primaires"Trump se targue de ne pas être politiquement correct", explique-t-elle. Il s'arroge ainsi "le droit d'insulter les femmes, les Noirs, les handicapés, etc. Il dit alors que c'est légitime d'attaquer les gens sur leurs apparences, leur religion ou leur genre". Un discours qui, par conséquent, alimente la colère de ses opposants, de plus en plus nombreux à protester à ses meetings. 

La violence est en fait une composante à part entière de "l'idéologie de Donald Trump", a décrypté le site Vox (en anglais) dans un article publié après des incidents de Saint-Louis, dans le Missouri. Promotion de la torture, construction d'un mur pour interdire l'accès du pays aux migrants mexicains, refus d'accueillir des musulmans... "L'essence même du 'trumpisme'", écrit le site américain, consiste en "un nationalisme ravivé et sans complexe", alimenté par l'idée d'une confrontation entre "eux" (les opposants libéraux, les Mexicains, les musulmans, etc.) et "nous", la frange conservatrice de l'Amérique blanche, échaudée par huit ans de présidence démocrate.

Une campagne qui ressemble à celle de 1968

"La présence de Barack Obama à la Maison Blanche a suscité une multiplication des groupes d'extrême droite. Les ventes d'armes à feu ont aussi beaucoup augmenté", explique d'ailleurs Nicole Bacharan. "Par ailleurs, la communauté noire, qui avait placé beaucoup d'espoir dans sa présidence, a constaté que sa situation ne s'était pas améliorée, comme en témoignent les meurtres à répétition de jeunes Noirs par des policiers blancs et l'émergence du mouvement Black Lives Matters." Autant de facteurs qui illustrent les divisions au sein de la société américaine et font des meetings de Donald Trump de véritables cocottes-minute. 

Dans ce contexte, l'historienne relève "des similitudes" avec la campagne présidentielle américaine de 1968. A l'époque, la guerre au Vietnam s'enlise, Martin Luther King et le candidat démocrate Bob Kennedy viennent d'être assassinés : la société américaine est plus fragmentée que jamais. A Chicago (Illinois), des émeutes éclatent en pleine convention démocrate. 

Surtout, le discours des candidats alimente l'analogie. "La campagne du candidat à l'investiture républicaine George Wallace, alors gouverneur de l'Alabama, c'est celle de Donald Trump. A la différence que lui, à l'époque, utilisait un autre vocabulaire, parlant volontiers de 'ségrégation'", analyse Nicole Bacharan. De son côté, l'autre candidat républicain – et futur président – Richard Nixon, lançait le concept de "minorité silencieuse" pour séduire ce même électorat blanc. Quarante-huit ans plus tard, l'expression figure encore sur les pancartes brandies par les soutiens de Donald Trump. 

Le triomphe du sexisme ordinaire 

Les cibles privilégiées de ce discours sans tabou ? Les minorités : musulmans, Noirs, Hispaniques et bien sûr les femmes. Dans la bouche de Donald Trump, les propos sexistes et misogynes ont rythmé la campagne. Mais cette violence s'est manifestée de bien des façons. Dernier exemple en date : quand des supporters de Ted Cruz cherchant à décrédibiliser son adversaire dans l'Utah – l'Etat qui compte le plus de mormons – ont diffusé sur les réseaux sociaux une photo dénudée de Melania Trump accompagnée du message suivant : "Voici la prochaine Première dame. A moins que vous ne votiez Ted Cruz." 

Jeudi, Trump a réagi en relayant sur Twitter un montage montrant côte à côte son épouse et celle de Ted Cruz, le visage grimaçant. Et le magnat de l'immobilier de légender le cliché : "Une photo vaut mieux qu'un millier de mots."

S'ils utilisent les femmes pour tenter de battre leur adversaire au sein de leur propre camp, les candidats républicains n'oublient pas que le vainqueur de cette primaire en aura vraisemblablement une autre face à lui : Hillary Clinton, en tête des primaires au sein du parti démocrate. Ainsi, dans sa dernière publicité de campagne, Donald Trump joue sur la crédibilité à l'international de l'ancienne secrétaire d'Etat. Des plans de la candidate en train d'aboyer – c'est ainsi que dans un meeting elle avait ironisé sur le sexisme dont elle était victime – sont entrecoupés de scènes où l'on voit Vladimir Poutine pratiquant les arts martiaux, puis éclater de rire.

Le camp démocrate pas épargné

"Côté démocrate, il s'agit d'une campagne plutôt traditionnelle, autour d'idées, de propositions", explique Nicole Bacharan. Cependant, le sexisme ordinaire n'a pas épargné le parti d'Hillary Clinton. Si son principal concurrent, Bernie Sanders, n'a pas mené le débat sur le terrain du genre, une frange de son électorat s'en est chargé via les réseaux sociaux. Dimanche 20 mars, lors d'une levée de fonds pour la candidate, en Californie, l'actrice et réalisatrice Lena Dunham a fait part de son amère expérience : "Parce que je soutiens une femme qualifiée, j'ai reçu plus d'hostilité [de la part des démocrates] que je n'en ai jamais reçu de la part de la droite américaine", a témoigné l'auteure de la série Girls. Son tort ? Avoir posté sur Instagram des photos d'elle affichant son soutien à Hillary Clinton plutôt qu'à Bernie Sanders.

Que d'autres membres du parti me traitent comme une enfant mal-informée, parce que j'ai choisi de voter pour quelqu'un qui représente pour moi ce que doit être notre pays, est scandaleux.

Lena Dunham, actrice et réalisatrice

dans le magazine "Variety"

Comme elle, de nombreuses démocrates ont assuré avoir fait l'objet de harcèlement en ligne de la part de jeunes supporters du sénateur du Vermont, rebaptisés les "Bernie Bros", un terme péjoratif pour désigner les membres des fraternités universitaires américaines, souvent blancs et issus de milieux privilégiés. Un surnom comme un rappel : les violences qui s'expriment dans cette campagne sont celles de la société américaine. Des maux qu'un simple scrutin ne saurait guérir.