Présidentielle américaine : Barack Obama a-t-il changé la vie des Noirs américains ?

Premier président noir de l'histoire des Etats-Unis, Barack Obama a été un symbole pour la communauté afro-américaine. Mais a-t-il été plus que cela ? Franceinfo a interrogé le sociologue américain Orlando Patterson. 

Le président Barack Obama prend un enfant dans ses bras lors de la campagne d\'Hillary Clinton à Chapel Hill (Caroline du Nord), le 2 novembre 2016.
Le président Barack Obama prend un enfant dans ses bras lors de la campagne d'Hillary Clinton à Chapel Hill (Caroline du Nord), le 2 novembre 2016. (GERRY BROOME / AP / SIPA)
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Propos recueillis parFrance Télévisions

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C'est la fin d'une ère pour les Américains. Mardi 8 novembre, ils éliront le successeur de Barack Obama. Une chose est certaine : le futur président sera forcément de nouveau blanc. Avant la passation de pouvoirs, et alors que le fossé entre les différentes communautés semble s'accentuer, peut-on dire que celui qui fut le "premier président noir" des Etats-Unis a aussi été le président des Noirs ?

Barack Obama promettait le "changement" à ses électeurs, mais a-t-il changé la vie des Afro-Américains ? Franceinfo a posé la question à Orlando Patterson, professeur en sociologie à l'université d'Harvard et référence sur les questions raciales aux Etats-Unis. Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur la question dont The Cultural Matrix : Understanding Black Youth, sorti en 2015.

Franceinfo : Quand Barack Obama est élu en 2008, il devient le premier président noir des Etats-Unis. Que représentait-il pour les Afro-Américains à l'époque ?

Orlando Patterson : Ce fut un exploit monumental. Pour moi comme pour beaucoup de Noirs américains, sa victoire a été le triomphe ultime du mouvement pour les droits civiques, qui visait à garantir aux Noirs une place égale aux Blancs dans la sphère publique, à savoir les milieux politiques, sportifs, médiatiques. Aucun poste prestigieux ou d'influence n'y étaient accordés avant aux Noirs.

Les huit ans de présidence Obama sont la preuve vivante que, désormais, les Noirs ont une place dans toutes les catégories du pouvoir, même la plus importante.

Orlando Patterson

à franceinfo

Il ne faut pas sous-estimer l'importance que cela a pour les descendants d'une population ayant subi des siècles d'esclavage et donc d'exclusion.

Il a été un symbole, mais il a toujours semblé réticent à mettre en avant sa couleur de peau. Pour quelles raisons ?

Parce que Barack Obama se voit comme un président qui rassemble. Il croyait vraiment en une Amérique unie. Il pensait que le pays était en train de se transformer en une nation multiculturelle, où la question de la race ne serait plus centrale. Ce qui ne signifie pas qu’il ne voyait pas les problèmes dont souffrent les Afro-Américains. 

Son élection, puis sa réélection ont-elles changé le regard des Blancs sur leurs compatriotes noirs ?

A l'origine, le mouvement des droits civiques impliquait un changement d'attitude de la part des Blancs. Et les études montrent que ça bouge : les Blancs pensent que les Noirs doivent être considérés de la même façon qu'eux. Ils vivent ensemble, se marient avec eux. Vous savez, si la majorité des Américains a voté pour Barack Obama, cela signifie qu'il a attiré une part conséquente de l'électorat blanc.

Mais en parallèle, son élection a agité une autre fraction de la population blanche, qui reste conservatrice et raciste. Cette frange continue de considérer les Blancs comme l'"Herrenvolk", "la race supérieure" en allemand. Pour eux, tout repose sur l'exclusion des Noirs. Ce groupe, en sommeil, n'a jamais disparu. Du coup, quand un Noir a accédé à la plus haute fonction de l'Etat, leur haine et leur rancœur se sont réveillées. Ça a commencé avec le mouvement du Tea Party. Il y a aussi eu une alliance entre certains républicains et ces 30 à 40% de Blancs amers. Et puis, bien sûr, Donald Trump les a légitimés.

Huit ans après, le bilan de Barack Obama sur la question de l'intégration des Afro-Américains semble mitigé…

La condition des Noirs aux Etats-Unis est paradoxale. Dans la sphère publique, oui, il y a eu des avancées. Mais à l'échelle locale, dans la sphère privée, la situation a peu progressé. 

L'administration Obama n'a pas essayé de changer grand-chose à cette ségrégation qui existe de facto.

Orlando Patterson

à franceinfo

Le système scolaire, par exemple, reste discriminant car les Blancs ont quitté le public pour aller dans le privé. Le facteur économique fait perdurer cette situation. Ce n'est pas une ségrégation officielle dans le sens où un Noir qui a de l'argent pourra mettre ses enfants dans le privé ou vivre dans les banlieues chics. Mais le fait est que les Noirs sont plus pauvres et vivent davantage dans des cités. Ils vont dans des écoles où il n'y a plus aucun enfant blanc. Et la discrimination positive n'a pas eu d'effet là-dessus.

Pour résumer, les Noirs ont intégré la sphère publique plus que dans n'importe quelle autre société à dominante blanche, comme la France ou le Royaume-Uni. Je ne peux pas imaginer un président noir dans ces pays ou une classe politique où les Noirs ont un tel pouvoir à l'Assemblée, au Sénat... Ce qui s'est passé aux Etats-Unis est une vraie révolution ! Mais dans le même temps, il y a une discrimination en bas de l'échelle.

Sur quels leviers Barack Obama aurait-il pu agir pour aller plus loin ?

Si l'on en croit les spécialistes, il y a deux façons de résoudre les problèmes liés à la race. La première, c'est de mettre en place une politique universelle : si vous voulez résoudre le problème de la pauvreté chez les Noirs, vous devez résoudre le problème de la pauvreté en général. L'autre position, c'est de dire que vous devez cibler la pauvreté chez les Noirs. Mais si vous faites ça, les gens vont vous dire :"C'est juste pour les Noirs donc je ne vais pas investir d'argent là-dedans."

Ce désaccord existe au sein de la classe politique. Barack Obama penchait pour la première option. Sa stratégie a été de ne pas cibler un groupe précis, mais de faire passer des programmes qui, même s'ils bénéficiaient à tout le monde, visaient davantage la communauté noire.

Vous faites référence à l'"Obamacare", sa réforme du système de santé…

L'une des meilleures choses qu'il ait faite, c'est cette réforme. Ce programme est une première aux Etats-Unis, après presque soixante ans d'essais infructueux. Et il s'avère que l'"Obamacare" bénéficie beaucoup plus aux Noirs et aux Hispaniques. C'est d'ailleurs pour cette raison que les républicains s'y sont farouchement opposés. [Lors de son entrée en vigueur, près de 21% des Afro-Américains n'avaient aucune couverture maladie. Ils n'étaient plus que 11,4% début 2016, rapporte le Washington Post (en anglais).]

Mais au-delà de ça, le taux de chômage des Noirs atteignait 9,2% en 2015. C'est deux fois la moyenne nationale. Quelle a été l'action de Barack Obama dans ce domaine ?

Les Noirs subissent les mêmes problèmes que certains électeurs blancs de Donald Trump : la mondialisation, l'industralisation, la fuite des emplois vers les grandes villes, puis leur délocalisation vers des pays comme la Chine… On vit dans une société capitaliste et Barack Obama est un défenseur du libre-échange, contrairement à Bernie Sanders ou la gauche de la gauche en Europe. Il ne pouvait rien faire pour changer cela. N'oubliez pas qu'il a hérité d'une catastrophe économique, en 2008. Et il a fait beaucoup en empêchant que les Etats-Unis – et possiblement le reste du monde – subissent une nouvelle dépression. Au final, le taux de pauvreté chez les Noirs commence à baisser. Doucement, mais sûrement.

C'est aussi sous son mandat que le mouvement "Black Lives Matter" ("Les vies des Noirs comptent") a fait son apparition. N'est-ce pas un aveu d'échec pour un président noir ?

Pour moi, il aurait dû s'occuper bien plus tôt du taux élevé d'incarcération des Noirs. Ce problème englobe tout le système judiciaire, lequel cible beaucoup plus les Noirs, les arrête davantage, les emprisonne plus souvent et les condamne à des peines de prison plus lourdes que les Blancs ayant commis les mêmes infractions. Résultat : les Noirs sont surreprésentés dans les prisons américaines. Le ministère de la Justice commence à se pencher sur la question, mais on arrive à la fin du mandat. Pourtant, même les républicains étaient d'accord pour dire que les prisons étaient surpeuplées. C'est l'un des échecs de l'administration de Barack Obama.

Quant au mouvement "Black Lives Matter", il est né à cause d'un problème précis : les comportements racistes présents au sein de la police. C'est un souci culturel. Son origine remonte au fléau du crack dans les cités, au cours des années 1970. Pour venir à bout du problème, la police, les juges, les procureurs ont eu carte blanche. Tout le système est devenu très punitif. Les policiers ont été récompensés pour le nombre de personnes arrêtées. L'usage de la force s'est banalisé. Désormais, les policiers font ce qu'ils veulent et ce sont les Noirs qui en subissent le plus les conséquences.

Après la mort de Trayvon Martin en 2012, Barack Obama a prononcé un discours remarqué où il a expliqué qu'il aurait pu être à sa place. A part ces paroles fortes, quelles actions a-t-il menées sachant que d'autres Noirs ont encore été abattus ?

Barack Obama a fait le maximum. J'ai été invité à la Maison Blanche pour évoquer ce problème. Il y avait les chefs de la police de plusieurs grandes villes ainsi que le ministre de la Justice. On a discuté du problème pendant des heures. Ils ont fait très attention à ne pas s'aliéner la police, mais ils ont aussi décidé d'envoyer le FBI pour enquêter sur les cas les plus problématiques, comme à St. Louis ou Ferguson. Et c'est tout ce qu'ils pouvaient faire !

En tant que président, vous ne pouvez sanctionner la police que si elle outrepasse les lois fédérales portant sur les discriminations raciales. Pas plus. Vous ne pouvez pas virer le chef de la police… Ce sont les maires qui ont ce pouvoir ! Ce qu'il faut, c'est un changement au sein de la police, dans la façon dont ils sont formés.

Donc vous pensez que c'est le système politique américain qui a empêché Barack Obama d'aller plus loin...

Vous savez, on n'est pas en France où le président a un vrai pouvoir. Aux Etats-Unis, tout est très décentralisé et dépend des Etats. Prenez ce qui est arrivé avec l'"Obamacare", qui était une réforme fédérale. Beaucoup d'Etats du Sud, gouvernés par les républicains, ont préféré priver leurs concitoyens d'un vrai accès à la santé, plutôt que d'accepter les millions de dollars que leur offraient les autorités fédérales ! Cela ne pourrait pas arriver en France. Il faut l'avoir en tête quand on dresse le bilan des mandats de Barack Obama.

Le 8 novembre, les Américains voteront pour remplacer Barack Obama. A la veille de son départ de la Maison-Blanche, quel regard les Afro-Américains portent-ils sur lui ?

Les Noirs ne le tiennent pas pour responsable des violences policières. Barack Obama a été le président le plus confronté aux fusillades de masse et aux deuils. Et il s'est bien débrouillé. Les gens l'adoraient.

Barack Obama est vu comme l'un des nôtres!

Orlando Patterson

à franceinfo

Michelle, sa femme, est une sorte de déesse aux yeux des Noirs. Tous deux ont été des icônes culturelles noires. Si les Afro-Américains restent fidèles aux démocrates, c'est à cause de Barack Obama. Ils veulent qu'Hillary Clinton perpétue son héritage.