Donald Trump est le 45e président des Etats-Unis. 
Donald Trump est le 45e président des Etats-Unis.  (FRANCE INFO)

RECIT. Comment le "bouffon" Donald Trump est devenu le 45e président des Etats-Unis

Du siège arrière de son véhicule présidentiel, Barack Obama voit défiler les gratte-ciel. Pas le temps de faire du tourisme. Le locataire de la Maison Blanche (enfin son sosie) a un rendez-vous important : il est convoqué pour un entretien préalable au licenciement sur la célèbre Cinquième avenue de New York, au numéro 725. Au 26e étage de l'immeuble, derrière son bureau, l'attend l'un de ses opposants les plus tonitruants : le magnat de l'immobilier Donald Trump.

Derrière son bureau, le milliardaire réinterprète l'une des scènes de "The Apprentice", la télé-réalité dans laquelle il joue les recruteurs tyranniques. Dans son rôle, il dresse cette fois-ci un bilan lourdement à charge de l'action de Barack Obama : "Vous avez promis l'espoir et le changement, comment en êtes-vous arrivé là ?" "Le fait est que le peuple américain veut des résultats", lâche Donald Trump, avant de conclure sur la petite phrase qui, de saison en saison, a tenu en haleine des millions de téléspectateurs : "Vous êtes viré !"

Le clip devait être transmis aux délégués de la convention républicaine d'août 2012, chargés d'investir le candidat Mitt Romney. "Trop controversée" à en croire Donald Trump, la séquence est finalement passée à la trappe et le peuple américain a choisi de renouveler le contrat de Barack Obama pour quatre années supplémentaires. Qu'importe, l'homme d'affaires a de la suite dans les idées. Quelques jours après la réélection de son ennemi démocrate, il demande à déposer la marque "Make America Great Again" – "Rendre sa grandeur à l'Amérique".

Donald Trump pose avec sa famille, après avoir annoncé sa candidature aux primaires républicaines, le 16 juin 2015 à New York (Etats-Unis).
Donald Trump pose avec sa famille, après avoir annoncé sa candidature aux primaires républicaines, le 16 juin 2015 à New York (Etats-Unis). (CHRISTOPHER GREGORY / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

"Mesdames et messieurs, je suis officiellement candidat"

Le slogan ressort des cartons trois ans plus tard. En ce mardi 16 juin 2015, les équipes du businessman racolent les touristes, en plein cœur de Manhattan : "Entrez, et faites-vous des souvenirs." Les tee-shirts et les pancartes de soutien sont offerts, le spectacle est gratuit. Rockin' in the Free World, la chanson de Neil Young, résonne dans le clinquant atrium du gratte-ciel – sans l'autorisation de l'artiste. L'heure est venue pour Donald Trump de se lancer à la tribune et de confirmer son entrée en lice dans les primaires républicaines : "Mesdames et messieurs, je suis officiellement candidat à la présidence des Etats-Unis, et nous allons rendre à l'Amérique sa grandeur."

Pendant une heure, le magnat de l'immobilier roule des mécaniques face aux caméras, en élevant sa fortune ou ses talents autoproclamés de négociateur parmi les compétences nécessaires pour s'installer à la Maison Blanche.

Je ne vais pas me vanter, vous savez pourquoi ? Parce que je n'ai pas besoin de le faire.

Donald Trump

Il dénonce "la mort du rêve américain", déclassé face aux assauts de la Chine ou du Japon. Surtout, Donald Trump désigne les boucs émissaires de sa campagne : les immigrés, venus de l'autre côté du Rio Grande. "Quand le Mexique nous envoie ses gens, il ne nous envoie pas les meilleurs, lance-t-il. Il envoie les gens qui ont beaucoup de problèmes. (...) Ils apportent avec eux la drogue, ils apportent le crime. Ce sont des violeurs."

La une du \"New York Daily News\", le 17 juin 2015, après l\'officialisation de la candidature de Donald Trump.
La une du "New York Daily News", le 17 juin 2015, après l'officialisation de la candidature de Donald Trump. (NEW YORK DAILY NEWS)

"Un clown candidat à la présidence"

A ce moment-là, peu de commentateurs l'imaginent avec entre les mains les codes de l'arme nucléaire américaine. Il suffit de lire la presse le lendemain de l’annonce de sa candidature pour s'en convaincre. "Un clown candidat à la présidence", titre le New York Daily News, en grimant le milliardaire en triste saltimbanque à sa une et en le qualifiant de "bouffon" dans ses articles. Plus sérieux, le New York Times évoque la "quête improbable" du businessman, présenté comme un "volubile développeur immobilier dont le nom orne des immeubles d'appartements, des hôtels, des cravates et des steaks". Comment peut-il gagner ? "Vous nous posez une colle", répond le prestigieux quotidien. "Donald Trump a plus de chance de faire une apparition dans un nouveau Maman j'ai raté l'avion avec Macaulay Culkin ou de jouer les finales de la NBA que de remporter l'investiture républicaine", assènent les experts des statistiques du site FiveThirtyEight, visiblement sûrs de leur coup.

Les médias ne sont pas les seuls à ne pas y croire. La candidature Trump est accueillie avec dédain par ses adversaires. "Il apporte le sérieux si nécessaire qui manquait jusqu'à présent au camp républicain, ironise une porte-parole des démocrates. Nous avons hâte d'entendre davantage de ses idées pour le pays." Le favori républicain, Jeb Bush – fils de George H.W. et frère de George W., deux anciens présidents – semble à mille lieues d'imaginer le risque posé par le businessman. Interrogé à la télévision, l'ancien gouverneur de Floride se contente de le décrire comme "un type riche", avant de rire face au présentateur.

De l'argent, Donald Trump en a. Beaucoup. Une dizaine de milliards de dollars, d'après sa propre estimation. Moins selon les médias américains. Suffisamment en tout cas pour posséder son avion privé, un luxueux Boeing 757 aux couleurs du drapeau américain, surnommé "Air Trump One". Parfait pour faire campagne à travers le pays, avec un minimum de confort : boucles de ceinture et robinetterie en plaqué or, armoiries sur les oreillers des chambres et les appuie-tête des sièges, écran plat de 145 centimètres, préréglé sur Fox News, la chaîne d'information conservatrice.

Donald Trump tient un discours sur l\'immigration clandestine, le 23 juillet 2015 à Laredo (Etats-Unis).
Donald Trump tient un discours sur l'immigration clandestine, le 23 juillet 2015 à Laredo (Etats-Unis). (MATTHEW BUSCH / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

Un mur avec le Mexique pour atteindre les sommets des sondages

Bien décidé à faire de l'immigration l'un des thèmes majeurs de sa campagne, il atterrit le 23 juillet à Laredo, au Texas, commune voisine du Mexique. Le déplacement ne se déroule pas sans accroc. Pro et anti Trump s'époumonent derrière les grilles qui entourent le tarmac. Qu'importe, le milliardaire prétend ne pas avoir vu ses opposants. Les gardes-frontières qui devaient le rencontrer annulent la visite guidée prévue. Cela n'empêche pas Donald Trump de marteler une fois de plus la nécessité de construire un mur pour protéger les Etats-Unis : "La première chose à faire, c'est de sécuriser nos frontières."

Ce discours anti-immigrés n'est pas sans conséquences pour le business de Trump. Après ses propos sur les Mexicains, les réprobations pleuvent outre-Atlantique. Univision, le principal réseau de chaînes en espagnol, refuse de diffuser le concours Miss USA, propriété de Donald Trump. Après des années de succès avec l'émission "The Apprentice", NBC met fin à leurs relations professionnelles. Et la chaîne de magasins Macy's arrête la distribution de sa collection de prêt-à-porter, présente dans ses rayons depuis 2004.

Mais la machine médiatique est lancée. Avec ses propos, il s'assure des heures d'antenne sur les chaînes d'information en continu. Soit autant de publicité gratuite. A la veille de l'officialisation de sa candidature, il n'était crédité que d'environ 2,5% des intentions de vote. A peine suffisant pour le hisser à la dixième place parmi la nuée de prétendants à l'investiture républicaine. En quelques jours, tout s'accélère : dès le début du mois de juillet, il s'installe sur la première marche du podium. Il ne la quittera plus jusqu'à la fin de la compétition.

Donald Trump sur la scène du premier débat des primaires républicaines, organisé par Fox News, le 6 août 2015 à Cleveland (Etats-Unis).
Donald Trump sur la scène du premier débat des primaires républicaines, organisé par Fox News, le 6 août 2015 à Cleveland (Etats-Unis). (ANDREW HARNIK / AP / SIPA)

"Pas le temps pour le politiquement correct"

Son nouveau statut de numéro 1 lui offre la place centrale sur la scène du premier débat républicain, le 6 août 2015, à Cleveland, dans l'Ohio. Dans l'ascenseur où se pressent les candidats pour rejoindre le podium, Donald Trump, dans un coin, apparaît détendu, souriant même face à ses adversaires. L'organisateur, Fox News, est moins serein. L'enjeu est de taille : derrière leur petit écran, 24 millions d'Américains s'apprêtent à regarder l'affrontement télévisuel. Mais la très conservatrice chaîne s'inquiète du caractère imprévisible de Donald Trump. En cas de débordement, l'un des animateurs, Bret Baier, a prévu un rappel à l'ordre inspiré de "The Apprentice" : "M. Trump, dans votre entreprise, vous avez des règles. Vous suivez les règles. Nous avons des règles ici. Nous ne voulons pas avoir à vous escorter jusqu'à l'ascenseur en dehors de cette salle."

Le journaliste n'utilise finalement pas ce qu'il appelait "l'option nucléaire". Pourtant Donald Trump assure le spectacle, dès l'entame du débat. "Y a-t-il quelqu'un sur scène qui n'est pas prêt ce soir à promettre son soutien au futur candidat républicain et à s'engager à ne pas monter une candidature indépendante contre lui ?", interroge Bret Baier. Le businessman est le seul à lever la main, sous les huées du public. "J'ai besoin de respecter la personne qui gagnera", répond-il. En coulisses, le patron du parti républicain, Reince Priebus, tente de limiter les dégâts. "Vous ne pouvez pas remporter une élection face à Hillary Clinton, à moins de concourir en tant que républicain, assure-t-il. Donald Trump le sait, nous le savons aussi, et je pense que tout ira bien."

Sur scène, le milliardaire continue de faire l'attraction. L'une des journalistes les plus en vue de Fox News, Megyn Kelly, l'interroge sur son sexisme. "Est-ce que vous pensez que c'est le tempérament dont nous avons besoin pour un président ?" "Franchement, je n'ai pas le temps pour le politiquement correct, élude Donald Trump. Et pour être honnête avec vous, ce pays n'en a pas le temps non plus." L'affaire aurait pu en rester là. Mais le lendemain, le milliardaire accuse Megyn Kelly de lui avoir réservé un traitement "injuste" et déclare n'avoir "pas beaucoup de respect pour elle". "On pouvait voir du sang sortir de ses yeux, du sang sortir de son… où que ce soit." Une allusion claire aux menstruations de la journaliste même si le businessman assure qu'il voulait parler… de son nez.

Donald Trump lors d\'un meeting à Saint Louis (Etats-Unis), le 11 mars 2016.
Donald Trump lors d'un meeting à Saint Louis (Etats-Unis), le 11 mars 2016. (SETH PERLMAN / AP /SIPA)

Le champion des insultes

Nouvelle polémique, nouvelles reprises dans la presse. Le scénario est bien rodé. En un an de campagne, l'homme d'affaires a insulté 239 personnes ou entités, selon un décompte du New York Times. Que ce soit ses adversaires Jeb Bush, Ted Cruz ou Marco Rubio, des journalistes, des experts, voire des pays tout entiers. Personne n'a été épargné. "Trump apparaît dans un show de télé-réalité qu'il a lui-même créé, il traite chaque apparition comme un épisode", analyse un stratège du parti républicain.

Pendant la campagne, il se démarque en jouant la surenchère, notamment sur l'immigration. Dans la foulée des attentats du 13 novembre à Paris, il laisse entendre qu'il est favorable à la création d'une base de données des musulmans présents sur le sol américain, avant de préciser qu'il ne pensait qu'aux réfugiés syriens. Un mois plus tard, après la fusillade de San Bernardino, attribuée à des "partisans" du groupe Etat islamique, il propose purement et simplement d'interdire l'entrée sur le territoire de musulmans étrangers. Autant de propositions qui semblent parfois lui venir sur un coup de tête.

A bord d'Air Trump One, les journalistes découvrent un candidat capable, en moins de trente minutes de vol, de parler de délocalisations, puis d'héroïne, puis du groupe Etat islamique. Sans forcément de lien logique. Avant, au moment d'atterrir, de griffonner deux-trois notes à la hâte : "Bloquer les réfugiés syriens", "deuxième amendement", "Hillary Clinton un désastre". Suffisant pour tenir plusieurs dizaines de minutes à la tribune, sans prompteur. Donald Trump s'enorgueillit d'improviser, sans avoir besoin de s'appuyer sur les notes de multiples conseillers.

Aucune note ne peut vous préparer à ce qui se passe durant ces campagnes ou ces débats. Je dois être moi-même. C'est pour ça que je suis en tête des sondages.

Donald Trump

Etude après étude, le milliardaire continue de grimper dans les intentions de vote. Incrédules au départ, les médias sont bien obligés de prendre la mesure du phénomène. Dès le mois d'août, dans le Hollywood Reporter, Donald Trump évoque l'exemple de Ronald Reagan, ancien acteur devenu président. "Il l'a fait, je peux aussi le faire", proclame-t-il en une. En septembre, Rolling Stone appelle à "prendre Trump au sérieux". "Panique à Wall Street : Donald Trump pourrait gagner", écrit Politico au même moment. Certains restent dubitatifs, mais en janvier, avant même le début des primaires, Time se fait déjà affirmatif, en titrant : "Comment Trump a gagné."

Des militants anti-Trump manifestent devant un hôtel du milliardaire à Washington D.C. (Etats-Unis), le 10 décembre 2015.
Des militants anti-Trump manifestent devant un hôtel du milliardaire à Washington D.C. (Etats-Unis), le 10 décembre 2015. (JEFF MALET / NEWSCOM / SIPA)

Une campagne chahutée

Cela n'empêche pas les protestations de se faire de plus en plus virulentes en dehors du parti républicain. Les meetings de Donald Trump sont quasi systématiquement perturbés par des opposants. A tel point que ses équipes sont obligées de diffuser des consignes à ses supporters, pour éviter tout débordement. "Si des manifestants commencent à protester autour de vous, s'il vous plaît, ne les touchez pas et ne les blessez pas", enjoint le message diffusé avant les rassemblements. Le candidat est moins pacifique. "Je lui mettrais bien mon poing dans la gueule", lance-t-il à Las Vegas après l’irruption d’un perturbateur.

Rose Hamid, une de ces protestataires, dit avoir fait face aux "zombies de la haine", le nom qu'elle donne aux militants pro Trump, galvanisés par le discours de leur champion. "Plus il parlait, plus la colère, la haine, la peur apparaissaient sur le visage de ses supporters", assure cette Américaine. Colère contre les musulmans ? Colère contre les immigrés ? Rien n'est aussi simple. Les partisans de Donald Trump sont surtout en colère contre le système politique, à en croire une étude de la RAND Corporation, réalisée en janvier. Ils ont tendance à penser que "les gens comme [eux] n'ont pas leur mot à dire sur ce que fait le gouvernement". Comme si leur avis ne comptait pas.

Donald Trump dans son bureau à New York (Etats-Unis), le 13 juin 2012.
Donald Trump dans son bureau à New York (Etats-Unis), le 13 juin 2012. (DIANE BONDAREFF / AP / SIPA / AP)

"Je ne veux pas de votre argent"

A ces "sans voix", Donald Trump sert un discours sur le déclin de l'Amérique. "Nous n'avons plus de victoire, explique-t-il à ses supporters. Beaucoup de gens ne peuvent pas trouver d'emploi, parce qu'il n'y en a pas. Parce que la Chine et le Mexique ont nos emplois." A cette Amérique qui craint son déclassement, Donald Trump promet de renégocier les accords commerciaux, en faveur des Etats-Unis bien sûr. Et qui de mieux qu'un homme d'affaires pour s'en occuper ? "Je connais les négociateurs les plus intelligents du monde", promet le milliardaire.

Si le discours séduit, c'est en raison de "la totale révulsion des électeurs américains pour les politiciens et le système politique tout entier", analyse son ancien conseiller Roger Stone. Le milliardaire capitaliserait aussi sur une croyance : "il ne peut pas être acheté". Face à un groupe de républicains juifs, il s'enorgueillit d'avoir refusé beaucoup d'argent. "Je ne veux pas du vôtre", lâche-t-il à ses hôtes. "Il n'est pas payé par des groupes d'intérêts, estime un électeur. Les compagnies d'assurances, les banques…" "Il peut dire ce qu'il pense parce qu'il n'est pas soutenu par des donateurs qui lui disent ce qu'il peut ou ne peut pas dire", abonde un autre.

La stratégie porte ses fruits dans les urnes. Certes, la saison des primaires républicaines s'ouvre le 1er février avec un échec pour Donald Trump : il perd dans l'Iowa, devancé par l'ultraconservateur Ted Cruz. Mais il enchaîne ensuite les victoires. Dans le New Hampshire, en Caroline du Sud, dans le Nevada, en Géorgie, dans le Tennessee, en Virginie… Trump s'en sort particulièrement bien dans les comtés où le niveau de vie a baissé ces dernières années et où les Blancs sont à l'écart du marché du travail, analyse NBC.

Ses adversaires jettent l'éponge les uns après les autres : Rand Paul, Rick Santorum, Carly Fiorina, Chris Christie, Jim Gilmore, Ben Carson, Marco Rubio… Même le favori de l'establishment républicain, Jeb Bush, est poussé à l'abandon dès la fin février. Les millions de dollars investis dans la campagne n'y font rien. Incapables de freiner l'ascension de Donald Trump, certains des plus gros donateurs du parti républicain arrêtent les frais et limitent leurs investissements. "C'est incroyable, explique le milliardaire Stan Hubbard, donateur. Jeb Bush a dépensé 42 millions de dollars [38 millions d'euros] dans le New Hampshire… tout ça pour quoi ? C'est frustrant."

Donald Trump salue ses soutiens, le 3 mai 2016 à New York (Etats-Unis).
Donald Trump salue ses soutiens, le 3 mai 2016 à New York (Etats-Unis). (MARY ALTAFFER / AP / SIPA)

"Nous allons gagner en novembre"

Au bout du compte, ils ne sont plus que deux à contester la mainmise de Donald Trump sur les primaires. Ted Cruz, le conservateur jusqu'au-boutiste, a remporté quelques succès. Mais l'homme est détesté par tous ses collègues du Congrès, ou presque. John Kasich, homme d'expérience, passe pour un modéré à côté d'eux. Mais à l'exception de ses fidèles électeurs de l'Ohio, l'Etat dont il est gouverneur, il ne convainc pas grand-monde. Début mai, les deux hommes sont conscients qu'ils ne peuvent plus rien faire pour barrer la route à Donald Trump. "Depuis le début, j'ai dit que je continuerais tant qu'existerait une voie viable vers la victoire, explique Ted Cruz au moment d'abandonner, le 3 mai. Aujourd'hui, je suis désolé de le dire, cette voie s'est apparemment refermée. (…) Les électeurs ont choisi un autre chemin."

Au même moment, dans le hall de la Trump Tower, les soutiens du milliardaire exultent. Les membres de son équipe de campagne tentent de masquer leur euphorie. Ses plus proches conseillers s'enlacent pour célébrer, discrètement, la victoire. Même le patron du parti, Reince Priebus, est obligé de le reconnaître : Donald Trump sera le candidat républicain. Sur scène, la musique des Rolling Stones a remplacé celle de Neil Young. "Ç'a été une journée, une soirée, une année incroyables", commence à expliquer le milliardaire, avant de faire cette promesse : "Nous allons gagner en novembre." Incrédule, le New York Post titre : "Est-ce que pouvez y croire ?" A la une du tabloïd, une photo de Donald Trump et ces deux petits mots : "Le candidat."

La une du \"Weekly Standard\", début mai 2016.
La une du "Weekly Standard", début mai 2016. (WEEKLY STANDARD)

Tout sauf Trump

Mais Reince Priebus a beau appeler ses troupes à "s'unir pour battre Hillary Clinton", son message a encore du mal à passer. Quelques jours plus tard, le Weekly Standard imagine "l’impensable" en une : Donald Trump la main sur la Bible, en train de prêter serment pour prendre la succession de Barack Obama. Le fondateur du magazine néoconservateur, William Kristol, est l’une des figures du mouvement "Never Trump", "Jamais Trump". De Richard Nixon à Mitt Romney, il a glissé un bulletin républicain dans l’urne à chaque élection, mais il s'y refuse cette fois-ci : "C'est une erreur de l'investir. (...) Il n'a pas la personnalité pour être président."

En coulisses, il s’active pour trouver une alternative. En suggérant l'idée d'une candidature indépendante pour contrer le milliardaire, puis en soutenant le mouvement "Free The Delegates" – "Libérez les délégués". Fin juillet, Donald Trump doit être investi par les délégués du parti républicain, pour la plupart contraints de suivre le résultat des primaires dans leur Etat respectif. William Kristol, comme d'autres, réclame une "clause de conscience" pour ces délégués, afin de leur permettre de choisir un autre candidat.

Donald Trump se rend dans les bureaux du parti républicain, à Washington D.C. (Etats-Unis), le 12 mai 2016.
Donald Trump se rend dans les bureaux du parti républicain, à Washington D.C. (Etats-Unis), le 12 mai 2016. (BRENDAN SMIALOWSKI / AFP)

L'establishment se résigne

Face à la fronde, Donald Trump tente de donner des gages de respectabilité. Plus question d'improviser comme par le passé. Lui qui détestait les prompteurs se résigne à les utiliser sur scène, pour donner des discours plus cadrés. Il commence aussi à courtiser les ténors républicains, à commencer par le patron de la Chambre des représentants, Paul Ryan, pas franchement acquis à sa cause.

Mi-mai, il se rend à Washington D.C., au siège du parti. Les journalistes se pressent à quelques encablures du Congrès, les opposants aussi. Donald Trump est attendu par son double en papier mâché, sacs de dollars à la main et liasses de billets dans les poches. A l'intérieur, les cadors du parti l'attendent. C'est l'occasion d'entendre le candidat "dans un cadre relativement contrôlé, plutôt que devant 30 000 personnes", se réjouit John Cornyn. Le sénateur du Texas en profite pour l'appeler à plus de retenue : "Je lui ai dit qu'il était possible de parler de ces sujets [comme l'immigration] sans être offensant, mais tout en faisant entendre que nous sommes tous pour des frontières sécurisées." De l'avis des participants, l'homme d'affaires se montre à l'écoute.

A la sortie de la réunion, Donald Trump signe un communiqué commun avec Paul Ryan : les deux hommes se disent "confiants" dans la possibilité "d'unifier le parti". Pour un soutien officiel, le patron de la Chambre des représentants le fait patienter quelques semaines. "Ce n'est pas un secret, Donald Trump et moi avons nos différences, écrit-il finalement dans son journal local, début juin. Je ne prétendrais pas le contraire. Et quand j'en ressentirai le besoin, je continuerai à dire ce que je pense. Mais la réalité, c'est que sur les sujets qui font partie de notre programme, nous avons plus de points communs que de désaccords." Un ralliement, oui, mais du bout des lèvres.

Des délégués républicains célèbrent l\'investiture de Donald Trump, à Cleveland (Etats-Unis), le 19 juillet 2016.
Des délégués républicains célèbrent l'investiture de Donald Trump, à Cleveland (Etats-Unis), le 19 juillet 2016. (CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

Un couronnement dans la désunion

Le couronnement officiel de Donald Trump a lieu lors de la convention républicaine, qui se tient à Cleveland du 18 au 21 juillet. En amont, pour apaiser ses adversaires, le candidat a choisi pour potentiel vice-président Mike Pence, gouverneur de l'Indiana, un homme beaucoup plus mesuré et davantage compatible avec l'establishment républicain. Cela n'empêche pas ses opposants de s'époumoner, dès le premier jour de l'événement. Ils interrompent la séance de longues minutes, à l'occasion d'un vote de procédure, mais le cérémonial se poursuit.

Mardi 19 juillet, les 2 472 délégués du parti républicain prennent place dans la Quicken Loans Arena pour introniser Donald Trump. La tradition est respectée. Un à un, les émissaires des 56 Etats et territoires américains prennent la parole. D'abord pour vanter leurs spécialités locales – les pommes de terre de l'Idaho, le bœuf du Nebraska ou le pinot noir et les noisettes de l'Oregon –, puis pour officialiser leur vote. Les délégations qui tournent le dos à Donald Trump sont huées par la salle.

C'est une émission de télévision scénarisée, et nous ne sommes que des figurants.

Beau Correll, délégué de Virginie.

Après un long, très long décompte, le milliardaire atteint la majorité des voix nécessaire. Symboliquement, c'est son fils, Donald Trump Jr., qui lui offre la victoire en annonçant les résultats de New York, son Etat. "Félicitations papa, on t'aime", lance-t-il, avant que les notes de New York, New York ne résonnent dans la salle. Quelques minutes plus tard, Donald Trump intervient dans un court message vidéo. "Ensemble, nous avons obtenu des résultats historiques, avec le plus grand nombre de voix jamais obtenues dans l'histoire du parti républicain", lance-t-il. En réalité, 721 délégués lui ont fait défaut ce soir-là, faisant de lui l'un des candidats les plus mal investis de l'histoire

Fidèle à sa ligne, le New York Daily News se veut caustique : "C'est officiel : le parti républicain monte à bord du train fou de Trump." Direction la Maison Blanche ?

Donald Trump fait face à Hillary Clinton, lors du troisième et dernier débat entre les candidats, le 19 octobre 2016 à Las Vegas (Nevada). 
Donald Trump fait face à Hillary Clinton, lors du troisième et dernier débat entre les candidats, le 19 octobre 2016 à Las Vegas (Nevada).  (MARK RALSTON / AFP)

"Crooked Hillary"

La campagne est rude pour Donald Trump. A un rythme effréné, le milliardaire multiplie les meetings où il joue sur les peurs des Américains et se positionne sur un discours de rejet. Il égratigne toujours plus sa rivale démocrate. "Hillary Clinton est la personne la plus corrompue à avoir jamais brigué la présidence des Etats-Unis", lance-t-il dans chaque Etat qu'il traverse, comme un refrain. Ses militants portent des tee-shirts où l'on peut lire : "Crooked Hillary" ("Hillary corrompue").

Sans surprise, les trois débats entre les candidats à la Maison Blanche sont extrêmement tendus. A peine une poignée de main, contrainte et forcée, et des attaques en veux-tu en voilà. Hillary Clinton accuse Donald Trump d'être "dangereux". Ce dernier refuse de dire s'il acceptera le résultat du scrutin en cas de défaite. Les Américains semblent particulièrement marqués par ce climat tendu : "Plus de huit électeurs sur dix déclarent que la campagne les a laissés plus dégoûtés qu'enthousiastes", résume le New York Times.

Plombé par ses nombreux dérapages sexistes, le candidat républicain est devancé dans presque tous les sondages par sa rivale. "Si Hillary Clinton ne peut satisfaire son mari, comment peut-elle satisfaire l'Amérique ?", écrit-il sur Twitter, avant de supprimer son tweet. Ses affaires ne s'arrangent pas lorsqu'au mois d'octobre, les médias américains exhument une vidéo datant de 2005, dans laquelle Donald Trump tient des propos machistes et vulgaires. "Quand on est une star, elles [les femmes] nous laissent faire. On fait tout ce qu'on veut (...). Les attraper par la chatte... On peut tout faire !" Des mots obscènes qui font le tour du monde et provoquent un tollé général. La plupart des observateurs estiment alors que Donald Trump est définitivement hors-jeu.

Les pontes du parti républicain lui tournent le dos. L'homme d'affaires ne désarme pas, et continue de rencontrer ses partisans les plus fidèles. D'autant qu'à moins de deux semaines du scrutin, le FBI fait trembler la campagne en décidant de rouvrir l'enquête sur les e-mails d'Hillary Clinton. La candidate démocrate est dans le viseur de l'agence fédérale pour avoir utilisé son adresse personnelle, lorsqu'elle était secrétaire d'Etat dans l'administration Obama.

Donald Trump le sait : c'est l'occasion de revenir en force dans cette campagne. "Un vote pour Hillary est un vote pour soumettre notre Etat à la corruption publique, lance le milliardaire lors d'une réunion dans le Colorado. C'est le plus grand scandale politique depuis le Watergate, et tout le monde espère que justice sera enfin rendue." Il est acclamé par des milliers de partisans scandant : "Enfermez-la !" Deux jours avant l'élection, le FBI décide finalement de maintenir sa recommandation initiale de ne pas poursuivre Hillary Clinton. Mais le mal est fait pour la candidate démocrate : pour la première fois depuis le mois de mai, un sondage pour ABC et le Washington Post donne Donald Trump devant Hillary Clinton.

Des supporters de Donald Trump se réjouissent des résultats de l\'élection, à New York, le 8 novembre 2016.
Des supporters de Donald Trump se réjouissent des résultats de l'élection, à New York, le 8 novembre 2016. (CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

"Je serai le président de tous les Américains"

Mardi 8 novembre 2016. Pour Hillary Clinton, cette fin de campagne désastreuse se confirme dans les urnes. Floride, Ohio, Caroline du Nord… Au cours de la soirée, la plupart des "swing-states" – ces Etats particulièrement disputés, où se joue traditionnellement l'élection – sont remportés par son adversaire. Pourtant inimaginable il y a encore quelques semaines, la victoire est bel et bien acquise à Donald Trump.

Au milieu de la nuit, devant ses partisans réunis dans son QG de campagne à New York, le futur président des Etats-Unis monte sur l'estrade pour revendiquer son triomphe. L'émotion autant que l'incrédulité se lisent sur son visage. L'euphorie de ses supporters est à la hauteur de leur surprise. Donald Trump s'avance pour prendre la parole, devant les caméras du monde entier. "Je serai le président de tous les Américains", assure-t-il.