"On ne peut pas se préparer à un missile" : face aux menaces de la Corée du Nord, la vie continue sur l’île de Guam

Tandis que les tensions entre Pyongyang et Washington s’intensifient, l’île de Guam a été menacée nommément par la Corée du Nord. Mais la plupart des habitants de ce petit territoire américain sont loin de céder à la panique.

Malgré les menaces de Pyongyang, la vie suit son court sur l\'île américaine de Guam, ici à Tumon, le 10 août 2017.
Malgré les menaces de Pyongyang, la vie suit son court sur l'île américaine de Guam, ici à Tumon, le 10 août 2017. (ERIK DE CASTRO / REUTERS)
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Alexis MagnavalfranceinfoFrance Télévisions

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"Quand on ne contrôle pas la situation, on ne s’inquiète pas." Il est 18 heures passées, jeudi 10 août et Hillary, 57 ans, grignote dans un bar proche de la base militaire située au sud de l’île de Guam. Pour elle, c'est une journée comme les autres, malgré les relations qui se tendent un peu plus chaque jour entre les Etats-Unis et la Corée du Nord. Elle aurait pourtant des raisons de s'alarmer : ce jour-là, Kim Jong-un a renouvelé ses menaces d’attaquer ce territoire américain. D’ici la mi-août, un tir simultané de quatre missiles pourrait atteindre, en un peu moins de 18 minutes, les eaux territoriales qui entourent l'île, selon Pyongyang.

La veille, le président Donald Trump avait promis "le feu et la fureur" si les Nord-Coréens poursuivaient leurs essais dans le Pacifique. Selon de récentes révélations du Washington Post (en anglais), l’arsenal de Kim Jong-un permettrait de franchir les plus de 3 000 km qui séparent la péninsule asiatique de cette île posée au milieu de l'océan Pacifique. "Encore une fois, qu’est-ce qu’on peut y faire ?", rétorque Hillary

Un missile arriverait en un peu plus de dix minutes, on ne peut pas s’y préparer. Tout ce qu’il nous reste, c’est la foi.

Hillary, habitante de l'île de Guam

à franceinfo

Dans cet avant-poste stratégique, un relais à portée des côtes asiatiques, Washington a placé 3 800 soldats, selon le Guardian (en anglais)"C’est le drame de cette île, explique Nobert, qui habite Agat, au sud-ouest de Guam. On est au milieu de l’océan, avec la Corée du Nord d’un côté et les Etats-Unis de l’autre."

"Ici, c'est 'business as usual'"

Malgré l'escalade entre Donald Trump et Kim Jong-un, les habitants restent placides. "R.A.S." pour Jenny, serveuse dans un fast-food de Santa Rita. "Ça n’arrivera pas, balaye la Guamienne. C’est partout dans les médias, mais on n’y peut rien. On ne panique pas." Même son de cloche dans un autre restaurant de la capitale, Hagåtña : "On ne s’inquiète pas du tout, confirme Jeffrey."On fait confiance à l’armée, qui va gérer la situation comme il faut. On s’en remet à Dieu et on fait confiance aux militaires." Nobert, qui a toujours vécu près de la base militaire, assure ne pas avoir peur : "Ce serait juste triste, mais on ne peut rien y faire. Je n’ai pas le pouvoir d’appuyer sur le bouton."

"C'est 'business as usual' ici", résume Mindy Aguon, journaliste au Guam Daily Post. Les gens se préparent pour la rentrée des classes, vont au travail. Les touristes continuent de profiter de notre île paradisiaque." Autant de flegme dans un moment aussi critique peut surprendre, mais n'est pas inhabituel sur l'île, explique Christopher Harper, journaliste pour la radio locale chrétienne KHMG, lui-même originaire de l'Alaska.

Les habitants font ce qu’ils font normalement. De toute façon, c’est hors de leur contrôle. Rien de nihiliste, mais c’est leur manière de penser.

Christopher Harper, journaliste local

à franceinfo

"Ce sentiment d’impuissance est habituel" et ancré dans les mentalités, confirme Michael Lujan Bevacqua, professeur d'histoire à l’université de Guam. Il y voit le reflet du statut politique de l’île, qui dispose de droits limités : pas de sénateur au Congrès américain, mais un délégué avec des prérogatives restreintes.

"Les gens expriment leur peur sur les réseaux sociaux"

Plus que dans la vie quotidienne, l'inquiétude se mesure sur les réseaux sociaux. "La vie reste à peu près la même, mais c'est là que la tension est surtout visible, explique Michael Lujan Bevacqua. Les gens expriment leurs peurs, leurs frustrations." A tel point que le gouverneur, Eddie Calvo, s'est adressé à ses administrés sur YouTube (en anglais) mercredi matin. "Je veux rassurer la population de Guam sur le fait qu’il n’y a actuellement aucune menace contre notre île, a-t-il expliqué. Et d'ajouter que d'après le ministère américain de la Défense, "le niveau de menace n'a pas changé à la suite des actions Nord-Coréennes".

Le centre d'information de Guam a néanmoins publié vendredi une brochure indiquant comment "se préparer à une attaque de missile imminente", relève le Guam Daily Post. Malgré l'historique extrêmement tendu entre Washington et Pyongyang, Michael Lujan Bevacqua voit dans ce nouvel épisode un moment inédit : "J’ai l’impression que cette fois est différente, parce que c’est Trump." Imprévisible, le nouveau président américain a encore soufflé sur les braises jeudi 10 août, déclarant que ses mots à l'égard de la Corée du Nord – le fameux "feu et la fureur" promis – n'avaient peut-être pas été "assez durs"Certains locaux ne manquent d'ailleurs pas d’ironiser : "Je me sentirais beaucoup plus en sécurité si Trump avait des hôtels à Guam", plaisante un internaute.

"C'est la première fois qu'on est mentionnés explicitement"

"On a déjà vécu une situation comme ça par le passé, c'est une des raisons pour lesquelles je suis inquiet", poursuit Michael Lujan Bevacqua. Le professeur d’histoire évoque l’invasion de l’île par le Japon en 1941, au lendemain de l’attaque de Pearl Harbour. "Les Etats-Unis n’arrêtent pas de dire que tout va bien se passer, mais je me rappelle ce qu'ont vécu mes grands-parents."

Certains seniors de l'île étaient d'ailleurs aux premières loges, précise Christopher Harper, journaliste local. "Il y a toujours quelques survivants de la Seconde Guerre mondiale pour qui tout ça est encore frais." D’autant que l’impression d’être une cible persiste, ce qui attise les velléités des indépendantistes.

Beaucoup de gens sont lassés que notre île soit un instrument de la stratégie militaire américaine.

Manny Cruz, du groupe Independent Guåhan

à franceinfo

"Les Etats-Unis aiment bien nous appeler 'the tip of the spear' [le bout de la lance], explique Manny Cruz, qui milite pour l'indépendance de Guam. Pour nous, l'île est la cible de puissances étrangères à cause de la présence de troupes américaines. Cette fois-ci, c’est alarmant puisque c’est la première fois que Guam a été mentionnée explicitement."