Donald Trump contre la Corée du Nord : pourquoi le président américain montre-t-il les muscles ?

Après que Pyongyang a dit envisager des tirs de missiles près du territoire américain de Guam, le président des Etats-Unis promet "le feu" à la Corée du Nord. Démonstration de force ou menace sérieuse ? Franceinfo fait le point.

Le président américain, Donald Trump, à la Maison Blanche, à Washington (Etats-Unis), le 10 avril 2017.
Le président américain, Donald Trump, à la Maison Blanche, à Washington (Etats-Unis), le 10 avril 2017. (MANDEL NGAN / AFP)
avatar
Elise LambertFrance Télévisions

Mis à jour le
publié le

"La Corée du Nord cherche des ennuis. Si la Chine décidait d'aider, ce serait formidable. Sinon, nous résoudrons le problème sans elle ! USA", écrit Donald Trump sur son compte Twitter personnel, mardi 11 avril. Quarante-huit heures plus tôt, Washington a annoncé qu'un de ses porte-avions faisait route vers la péninsule coréenne.

Annoncé dans la foulée de la frappe américaine en Syrie, ce déploiement militaire a immédiatement provoqué la colère de Pyongyang, qui a dénoncé une décision "insensée". "La République populaire démocratique de Corée est prête à réagir, quel que soit le type de guerre voulu par les Etats-Unis", a déclaré le ministère nord-coréen des Affaires étrangères, cité par l'agence officielle du pays.

Dans ce contexte explosif, que cherche réellement Donald Trump ? S'agit-il d'une démonstration de force de la part du président américain ? Franceinfo tente de faire le point sur ses intentions.

1Répondre aux essais nucléaires et balistiques de Pyongyang ?

"Il faut agir." Dans une interview à la chaîne CBS (en anglais), dimanche, le secrétaire d'Etat américain, Rex Tillerson, a de nouveau exprimé l'exaspération des Etats-Unis face à la Corée du Nord après que Pyongyang a lancé un nouveau missile balistique dans la mer du Japon.

"Depuis plusieurs mois, le régime nord-coréen a considérablement accéléré ses programmes balistique et nucléaire", explique Valérie Niquet, responsable du pôle Asie à la Fondation pour la recherche stratégique, à franceinfo. En 2016, Pyongyang a réalisé ses quatrième et cinquième essais nucléaires. "Selon plusieurs observateurs, il existe de forts risques pour qu'un nouveau tir de missile ou essai nucléaire ait lieu dans les prochains jours", reprend la spécialiste.

L'envoi du porte-avions Carl Vinson, de son escadron aérien, de deux destroyers lanceurs de missiles et d'un croiseur lanceur de missiles vers la péninsule nord-coréenne est donc une "mesure de précaution" face à un régime "paria désormais doté de la capacité nucléaire", affirme le conseiller à la sécurité nationale du président américain, le général H.R. McMaster, sur Fox News (en anglais).

Si vous violez le droit international, si vous violez les accords internationaux, si vous ne respectez pas les engagements, si vous devenez une menace pour les autres, à un moment une réponse sera probablement apportée.

Rex Tillerson, secrétaire d'Etat américain

à ABC

2Faire pression sur la Chine ?

Depuis des années, Washington demande à Pékin, plus proche allié de Pyongyang, d’accentuer la pression sur Kim Jong-un pour qu’il cesse son programme nucléaire. En septembre 2016, lors d'un débat face à Hillary Clinton, Donald Trump avait même suggéré que la "Chine entre en Corée du Nord afin de régler le problème pour [les Etats-Unis]", développe CNN (en anglais)“Les Etats-Unis voudraient que la Chine applique les sanctions votées par l'ONU", décrit Valérie Niquet. Dès 2006, après le premier essai nucléaire nord-coréen, le Conseil de sécurité de l'ONU a interdit à tous les Etats membres de fournir aux Nord-Coréens du matériel et des services liés à l'armement, rappelle Libération.

Mais si la Chine a voté ces sanctions, elle les applique visiblement très peu. "Plusieurs rapports montrent qu'il y a toujours des trafics à la frontière entre la Chine et la Corée du Nord et que Pékin reste complaisant avec son voisin", craignant l'effondrement du régime de Pyongyang, note Valérie Niquet. "Si cela arrivait, la Corée du Nord pourrait se réunir avec la Corée du Sud, alliée des Etats-Unis, et renforcer l'influence américaine dans la zone, ajoute la spécialiste. Pékin a donc besoin de la Corée du Nord comme État tampon."

3Assurer la sécurité des Etats-Unis ?

Selon Séoul, allié de Washington, l’un des engins testés par la Corée du Nord en mars pourrait être un missile balistique intercontinental (ICBM) capable d'atteindre les Etats-Unis, écrit Libération. Et, d’après les services de renseignement américains, Pyongyang pourrait disposer d'un missile à tête nucléaire de même portée dans moins de deux ans. Pour l'instant, "l’arsenal nord-coréen peut atteindre le Japon et la Corée du Sud, mais pas le territoire américain, indique Valérie Niquet, mais si les Coréens poursuivent leur programme nucléaire, cela pourrait être possible." 

Mais il n'est pas certain que la démonstration de force engagée par Donald Trump suffise à faire fléchir le régime de Kim Jong-un. En témoigne la réponse nord-coréenne à l'envoi du porte-avions américain : "Nous prendrons les mesures de contre-attaque les plus fermes contre les provocateurs, afin de nous défendre par la voie des armes", a assuré le porte-parole du chef de la diplomatie de Pyongyang, cité par l'agence officielle KCNA.

Et, si la menace nucléaire inquiète Washington, il ne faut en revanche pas compter sur les Etats-Unis pour favoriser un changement de régime en Corée du Nord : "Ce n'est pas notre objectif", a assuré Rex Tillerson sur ABC. "Les Etats-Unis ont tout intérêt à ce que Pyongyang reste menaçant pour ses voisins, le Japon ou la Corée du Sudanalyse Pascal Dayez-Burgeon, chercheur au CNRS et spécialiste des Corées. Cela justifie leur présence militaire dans ces territoires."

4Maintenir l'influence américaine en Corée du Sud ?

A travers l'offensive contre Pyongyang, Washington cherche également à maintenir son autorité sur ses alliés, notamment la Corée du Sud. "Donald Trump veut faire peur à la Corée du Sud et susciter un 'besoin' de protection américain", explique Pascal Dayez-Burgeon. Depuis mars, et la destitution de Park Geun-hye, il n'y a plus de chef d'Etat officiel dans le pays. "Les Etats-Unis veulent faire peur à l'électorat en agitant la menace du Nord, et favoriser l'élection d'un candidat pro-américain."

La tactique semble déjà porter ses fruits : sur les réseaux sociaux, de nombreux Coréens s'inquiètent de la situation. "Beaucoup sont persuadés qu’il y a un gros complot, qu'une guerre des deux Corées chapeautée par les Etats-Unis se prépare pour relancer l'économie mondiale", note le spécialiste. A l'époque de la guerre de Corée (1950-1953), "beaucoup pensaient que le conflit entre les deux pays était déjà une suite de la seconde guerre mondiale destinée à relancer le monde."

"C'est un jeu classique de la part des Américains, quel que soit leur parti, poursuit Pascal Dayez-Burgeon. La Corée du Nord n'est en réalité qu'une infime partie de la politique américaine envers l'Asie, qui est concentrée sur la Corée du Sud ou la Chine."

5Asseoir son rôle de président ?

En frappant le régime syrien puis en envoyant un porte-avions dans le Pacifique, le nouveau locataire de la Maison Blanche a prouvé qu’il ne craignait pas d’utiliser la force militaire. "Mis en difficulté en interne, Trump essaye de se relancer à l'international, analyse Pascal Dayez-Burgeon, mais il n'est pas certain qu'il puisse gérer une crise au Proche-Orient et en Asie."

Cet acte dissuasif marque la fin de la position américaine dite de "patience stratégique" qui consiste à attendre que la Chine ou la Corée du Sud fassent pression sur le régime de Kim Jong-un pour qu'il cesse son programme nucléaire, détaille LibérationMais ce "jeu de bluff" est plein d'incertitudes. "D'autant plus quand les deux dirigeants sont imprévisibles", reprend Valérie Niquet. 

Ces dernières "gesticulations" militaires entre les deux pays restent donc inquiétantes. "Actuellement, la Chine a placé 150 000 soldats à sa frontière avec la Corée du Nord et les Etats-Unis ont déployé 30 000 militaires en Corée du Sud à la frontière." Si les Etats-Unis ne semblent pas déterminés à "frapper les premiers", il y a toujours "le risque d'erreur, un tir raté à la frontière, un ordre mal exécuté qui part en engrenage..." reprend Pascal Dayez-Burgeon. 

Le 15 avril, Pyongyang fêtera l'anniversaire de la naissance du fondateur du régime, Kim Il-sung. A cette occasion, de nombreuses manœuvres militaires sont prévues. "Qui sait ce qui pourrait se passer ce jour-là si les Etats-Unis continuent leurs provocations ? s'interroge le chercheur. Il faut juste espérer que ça ne soit que des rodomontades."