Brenda, sans-papiers, craint d'être séparée de sa famille : "Donald Trump n'a pas le droit de jouer avec nos vies"

Cette Guatémaltèque vit aux Etats-Unis depuis 13 ans, avec son mari et ses deux enfants, tous trois de nationalité américaine. Plus que jamais, elle s'inquiète de la perspective d'une expulsion, qui briserait sa famille. Franceinfo l'a rencontrée.

Brenda Barrios, avec ses deux fils, Francarlo et Kevin, mardi 17 janvier 2017, à Hyattsville (Maryland), aux Etats-Unis. 
Brenda Barrios, avec ses deux fils, Francarlo et Kevin, mardi 17 janvier 2017, à Hyattsville (Maryland), aux Etats-Unis.  (MARIE-ADELAIDE SCIGACZ / FRANCEINFO)
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Marie-Adélaïde ScigaczFrance Télévisions

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Le soir du 8 novembre, Brenda Barrios a cru "à un mauvais rêve". "Encore aujourd'hui, je n'arrive pas à y croire", confie-t-elle. Installée à Hyattsville, dans le Maryland, elle vit avec son mari et ses deux enfants à quelques minutes de voiture de Washington et de sa célèbre Maison Blanche, bientôt occupée par Donald Trump. Un nouveau voisin plus qu'hostile pour cette sans-papier de 32 ans née à Salcaja, au Guatemala, et installée aux Etats-Unis depuis 2003.

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Car pendant toute sa campagne, Donald Trump a fait de Brenda Barrios et des quelque 11 millions d'autres "illégaux" installés outre-Atlantique ses principales cibles. "Quand le Mexique nous envoie ses gens, ils n'envoient pas les meilleurs éléments. Ils envoient ceux qui posent problème", déclarait ainsi le milliardaire dans son tout premier discours de candidat, le 16 juin 2015.

Construction d'un mur à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, expulsions massives et attaques à l'égard des "bad hombres", les "hommes mauvais", "criminels" et "violeurs" qu'il suspecte de vouloir envahir le pays... La perspective du mandat de Donald Trump angoisse Brenda, sa famille et sa communauté, déjà éprouvées par des années de clandestinité et les espoirs déçus des années Obama. Il ravive surtout de douloureux souvenirs.

Séparée de ses parents depuis le plus jeune âge

Dans le manoir qui sert de QG à We Are Casa, une association d'aide aux sans-papiers, Brenda garde un œil sur Francarlo, 11 ans, et Kevin, 4 ans. Les deux enfants viennent de sortir de l'école et s'amusent sur les marches de l'escalier, de plus en plus impatients à mesure qu'approche l'heure de goûter. Leur mère pose sur eux un regard doux, mais assez déterminé pour qu'un simple froncement de sourcils en leur direction suffise à rétablir le calme. Des instants ordinaires que Brenda a appris à chérir, n'ayant pas eu la chance d'en profiter elle-même. "Quand j'étais toute petite, mes parents nous ont confié mes sœurs et moi à ma grand-mère et ont rejoint clandestinement les Etats-Unis", raconte-t-elle dans un anglais parfait, coloré par son accent.

Au Guatemala, mes parents ne trouvaient pas de travail et vivaient dans la misère, alors ils se sont dit qu'en partant, ils pourraient gagner assez d'argent pour nous faire venir.

Brenda Barrios

à franceinfo

Pendant 13 ans, les contacts qu'elle entretient avec sa mère se résument à un coup de téléphone par mois. "C'était il y a 20 ans, nous n'avions pas internet ni de cartes prépayées comme aujourd'hui. Chaque appel coûtait une fortune !" Ses parents jonglent chacun entre deux boulots : sa mère travaille dans une usine de porcelaine, son père sur des chantiers, et tous deux font le ménage dans des bureaux à la nuit tombée. Mais malgré leur aide, l'argent manque cruellement au Guatemala, où les enfants sont privés de tout. La grand-mère de Brenda lui refuse "même un verre de lait" et répète à l'envi à la fillette que leurs parents les ont abandonné, explique-t-elle aujourd'hui, profondément marquée. 

Elle rejoint ses parents... qui se font expulser

A 18 ans, Brenda entre aussi dans la clandestinité. A peine majeure, elle débarque dans le New Jersey, où elle rejoint ses parents. "Je n'oublierai jamais le jour où j'ai revu ma mère pour la première fois depuis 13 ans", se souvient-elle, émue. Elle s'installe brièvement avec eux avant de rencontrer son futur mari, un Américain d'origine guatémaltèque, avec qui elle part tout de suite, direction l'état du Maryland à quelques heures de voitures de là. "Aujourd'hui, je regrette d'avoir quitté leur maison si vite", soupire Brenda.

Brenda Barrios, avec ses deux fils, Francarlo et Kevin, mardi 17 janvier 2017, à Hyattsville (Maryland), aux Etats-Unis. 
Brenda Barrios, avec ses deux fils, Francarlo et Kevin, mardi 17 janvier 2017, à Hyattsville (Maryland), aux Etats-Unis.  (MARIE-ADELAIDE SCIGACZ / FRANCEINFO)

"Quelques mois plus tard, je rentrais de mes cours quand ma mère m'a appelé en larmes, complètement paniquée, raconte-t-elle. Elle m'a expliqué que mon père était détenu par la police. C'était le 22 décembre 2003 et il était parti acheter des cadeaux de Noël, quand une patrouille lui a demandé de se ranger sur le bas-côté à cause d'un phare défectueux. En tapant son numéro de permis de conduire dans leur base de données, les policiers ont vu qu'il n'était pas en règle."

"Trois officiers l'ont embarqué. Il n'est jamais rentré à la maison", poursuit-elle en passant rapidement sa main sous ses yeux humides. Ses parents sont expulsés des Etats-Unis.  "Finalement, dans ma vie, je n'ai vraiment passé qu'un mois avec eux, confie-t-elle. Cela fait à nouveau 13 ans que je ne les ai pas vus." Sans papier, impossible pour elle de prendre le risque de voyager à l'étranger pour les retrouver.

"Je ne laisserai personne me séparer de mes enfants"

Si monsieur Trump ne veut pas que nous devenions citoyens américains, soit. Mais qu'il ne sépare pas les familles, qu'il ne fasse pas vivre à des milliers de familles ce que j'ai vécu.

Brenda Barrios

à franceinfo

Pour elle, hors de question que l'histoire ne se répète. Son mari et ses deux fils bénéficient de la nationalité américaine, mais elle est expulsable. Il n'empêche, Brenda assure qu'elle ne "laissera personne [la] séparer de [ses] enfants" : "Chaque jour, je leur répète qu'ils doivent être heureux d'avoir leur deux parents auprès d'eux." Optimiste, elle rêve de pouvoir partager toutes les étapes de la vie de ses fils. "Voir Franky obtenir son bac, puis un diplôme, commence-t-elle à énumérer en souriant. Fêter avec lui son premier contrat de travail. Le voir réussir dans un métier qu'il aime et qui lui permet de vivre heureux, de s'acheter une maison... Le rêve de tout parent." Et peut-être aussi "obtenir un diplôme" elle aussi. Brenda souhaite "étudier les sciences politiques pour pouvoir venir en aide à la communauté (...) et les aider à se défendre comme moi-même on m'a aidé ici".

"Nous sommes plus vulnérables que jamais"

A We Are Casa, les sans-papiers, d'où qu'ils viennent, peuvent suivre des cours, recevoir des conseils juridiques ou faire garder leurs enfants gratuitement après l'école. Une aide précieuse, car la vie dans la clandestinité constitue une épreuve quotidienne, confie Brenda, approchée par un salarié de l'association il y a deux ans, alors qu'elle attendait le retour de son fils à l'arrêt du bus scolaire.

Chaque jour, il faut rester vigilant, toujours regarder derrière ton épaule, te méfier des gens que tu ne connais pas... On n'est jamais vraiment libre.

Brenda Barrios

à franceinfo

D'un point de vue plus pratique, cette mère au foyer déplore la situation des sans-papiers qui "travaillent et payent des impôts, mais ne reçoivent rien en contre-partie". "Je n'ai pas de numéro de Sécurité sociale donc je n'ai pas intérêt à tomber malade", poursuit-elle. Un temps, elle a pensé que sa situation pourrait s'améliorer avec Barack Obama. "Il avait l'occasion de faire quelque chose pour nous, mais il n'a rien fait. Il a préféré se concentrer sur 'Obamacare', sa réforme du système de santé. C'est important, certes. Mais aujourd'hui, avec l'élection de Trump, nous sommes plus vulnérables que jamais." 

"Il y a toujours eu des expulsions, y compris pendant le mandat d'Obama. Mais un des problèmes avec monsieur Trump, c'est qu'il est imprévisible, s'agace-t-elle. Un jour, il déclare qu'il va expulser tout le monde et revient sur ses déclarations le lendemain. Et encore une nouvelle fois. Et ainsi de suite."

Il parle, il parle, mais ce ne sont pas que des mots : pour nous, ce sont nos vies. Il joue avec nos vies !

Brenda Barrios

à franceinfo

"Nous sommes des êtres humains, qu'il le veuille ou non, poursuit-elle, en colère. Nous contribuons à l'économie de ce pays. Nous contruisons ses hôtels, nous y faisons le ménage. Il n'a pas le droit de nous traiter de la sorte." Et de rappeler que les Etats-Unis sont une nation d'immigrés, y compris la famille Trump. Pendant la campagne, au fur et à mesure que le candidat républicain attaquait les immigrés, dépeints en dangereux criminels, ses amis et elle ont beaucoup questionné cette rhétorique qu'elle juge outrancière, à des années lumières de sa réalité. "Il sait que les immigrés sont utiles, affirme-t-elle. Je ne vois donc aucune raison pour qu'il fasse de telles déclarations... si ce n'est du racisme, pur et simple."  

Des immigrés parfaitement intégrés

La résistance s'organise déjà. Le 14 janvier dernier, des rassemblements se sont tenus dans tous les Etats-Unis pour protester contre la politique annoncée de Donald Trump en matière d'immigration. Brenda y a pris part, avec de nombreux membres de We Are Casa. "L'année qui vient s'annonce intense", explique Erika Hernandez, responsable de la communication au sein de l'organisation.

Mexicaine, elle a la chance d'avoir un visa pour travailler, mais connaît beaucoup de "Dreamers", les bénéficiaires d'un programme lancé par l'administration Obama en 2012 et qui permet aux sans-papiers arrivés enfants aux Etats-Unis d'y poursuivre leurs études. Des immigrés qui, souvent, n'ont plus de souvenirs de leur pays d'origine et se sentent parfaitement intégrés à la société américaine. "Pour eux, c'est terrible. Ils ne savent pas s'ils pourront poursuivre leurs études, travailler, ou bénéficier des mêmes opportunités" sous Donald Trump, explique-t-elle.

Erika Hernandez travaille pour l\'organisation \"We are Casa\", qui vient en aide aux clandestins, à Hyattsville (Maryland), aux Etats-Unis. 
Erika Hernandez travaille pour l'organisation "We are Casa", qui vient en aide aux clandestins, à Hyattsville (Maryland), aux Etats-Unis.  (MARIE-ADELAIDE SCIGACZ / FRANCEINFO)

Depuis l'élection, Erika Hernandez dit croiser tous les jours des familles inquiètes d'une éventuelle séparation. "Des mères me disent que leurs jeunes enfants ont pleuré quand ils ont appris la victoire de Trump, affirme-t-elle. Ils sont petits, mais ils comprennent bien que leurs parents sont inquiets." Pour affronter la nouvelle présidence et les quatre années qui viennent, elle assure que tous veulent rester soudés et combattifs. Brenda, elle, est prête à se battre.

Trump nous surveille, mais nous aussi, nous l'avons à l'œil. Et nous ne cesserons jamais de nous battre pour l'égalité.

Brenda Barrios

à franceinfo