Médocs, provoc' et escroquerie : pourquoi tout le monde déteste Martin Shkreli

Après avoir provoqué un tollé en augmentant le prix d'un médicament de plus de 5 000%, le PDG de Turing Pharmaceuticals a démissionné le 18 décembre de son poste après son inculpation pour fraude. 

Martin Shkreli (au centre) après son arrestation à New York, le jeudi 17 décembre 2015. 
Martin Shkreli (au centre) après son arrestation à New York, le jeudi 17 décembre 2015.  (ANDREW BURTON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

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"Martin The God", Martin le dieu. C'est le surnom qu'ont trouvé un ou plusieurs hackers pour Martin Shkreli, ex-directeur général de la start-up Turing Pharmaceuticals, en piratant son compte Twitter, dimanche 20 décembre. L'homme, qui a démissionné de son poste après son inculpation trois jours plus tôt pour fraude, s'est fait connaître au mois de septembre dernier en faisant grimper de 5 400% le prix du Daraprim, un médicament prescrit notamment à certains patients atteints du VIH. Face au tollé provoqué par cette décision, Martin Shkreli n'avait exprimé aucun remords, ce qui lui avait rapidement valu le surnom d'"homme le plus détesté des Etats-Unis". 

"Je suis Dieu, désormais", "Je suis si moche que je dois aller sur Ok Cupid [un site de rencontres en ligne américain]", "Quelqu'un a besoin d'argent ? Je suis prêt à donner des centaines de milliers de dollars à des associations avant d'aller en prison." Les messages postés sur le compte Twitter de Martin Shkreli n'ont pas été revendiqués, mais Craig Stevens, le porte-parole de Turing Pharmaceuticals, en a confirmé la nature frauduleuse. S'ils restent inoffensifs, ils illustrent néanmoins une nouvelle fois la colère que les agissements de l'ex-PDG de l'entreprise pharmaceutique ont suscitée aux Etats-Unis. 

Une pilule qui passe de 13,50 à 750 dollars

Au mois d'août 2015, Turing Pharmaceuticals fait l'acquisition du Daraprim pour 55 millions de dollars. Le médicament existe depuis soixante-deux ans et est principalement utilisé pour traiter la toxoplasmose, une infection parasitaire dangereuse pour les individus aux défenses immunitaires faibles, comme les malades du sida et certains patients atteints de cancer. Jusqu'alors commercialisé au prix de 13,50 dollars, le comprimé de Daraprim passe à 750 dollars l'unité.

Martin Shkreli est, d'après le New York Times (en anglais), rompu à cet exercice : chez Turing Pharmaceuticals comme chez Retrophin (un laboratoire qu'il avait lui-même créé) dans le passé, il rachète les brevets de médicaments "négligés" à faible coût et s'assure de confortables bénéfices grâce à une augmentation délirante des prix de vente. 

De l'autre côté de l'Atlantique, l'annonce suscite la colère des associations de malades, qui appellent à l'interdiction de tels modes d'action et au boycott de l'entreprise, mais indigne également les responsables politiques. Sur Twitter, Hillary Clinton, candidate à la primaire démocrate en vue de la présidentielle 2016, qualifie cette augmentation d'abusive, et promet de lancer dès le lendemain un plan d'action contre cette pratique plutôt courante dans l'industrie pharmaceutique américaine. Au début du mois de décembre, Martin Shkreli déclare qu'il est même prêt à vendre le médicament à un prix encore plus élevé, un "devoir auprès de ses actionnaires" (en anglais)

Un ancien requin de la finance incompris ?

Si l'ex-PDG de Turing Pharmaceuticals a repris lundi le contrôle de son compte Twitter, les messages postés par les hackers n'étaient pas si éloignés de la vraie personnalité de Martin Shkreli, qui semble n'avoir rien perdu de ses années de requin de la finance. Sur Twitter, il y a quelques jours, il affirmait encore être, avec entre 50 et 100 propositions de rendez-vous par jour, "le célibataire le plus demandé". Interrogé au lendemain de l'augmentation du prix du Daraprim sur ce qui avait justifié sa décision, il répondait sur Twitter à un journaliste en le traitant d'"idiot"

Le jeune PDG s'était ensuite ravisé, et avait affirmé que le Daraprim était l'un des médicaments les moins utilisés au monde et que les faibles profits qu'il dégageait n'encourageaient pas la recherche de médicaments plus efficaces, proposant même de "s'arranger" avec ses clients afin de fournir gratuitement le médicament aux patients non-couverts par une assurance. Au début du mois de décembre, il avait été interviewé par une journaliste croisée sur l'application de rencontres Tinder (en anglais). Pour le site américain Mic, elle avait profité de cette occasion pour lui demander sa version de l'histoire. Il avait alors affirmé que les gens ne l'avaient pas compris, et voulaient simplement "être énervés contre quelqu'un"

Accusé d'avoir arnaqué des investisseurs

Sa mise en cause dans une autre affaire rend toutefois bancale l'idée selon laquelle Martin Shkreli ne souhaiterait que le bien de son prochain. Jeudi 17 décembre, l'homme a été arrêté par le FBI dans son appartement new-yorkais et inculpé pour fraude. Il aurait menti aux investisseurs de deux fonds dont il était le gérant entre 2009 et 2014. Le Monde rapporte qu'en "décembre 2010, il avait notamment assuré que MSMB Capital Management avait environ 35 millions de dollars d’actifs sous gestion, alors qu’il ne détenait plus que 700 dollars au total". L'homme de 32 ans aurait en outre fait perdre plus de 11 millions de dollars aux actionnaires de Retrophin.

Facétieux, l'homme le plus détesté des Etats-Unis s'est également illustré en acquérant l'unique exemplaire du dernier album du Wu-Tang Clan, Once Upon A Time In Shaolin, pour deux millions de dollars. Une nouvelle qu'il ne s'était pas privé de partager sur Twitter : le 11 décembre, Martin Shrekli se demandait s'il devait "renommer l'une de ses entreprises 'Wu-Tang Pharmaceuticals'".

Aujourd'hui en liberté sous caution (et après avoir déboursé cinq millions de dollars), l'ex-PDG n'a pas perdu de son esprit. Au lendemain de son arrestation, il s'est filmé dans son appartement en train de jouer de la guitare, et a diffusé les images en direct sur YouTube. Dans un article du Washington Post (en anglais) publié lundi, il déclare à cet égard que son comportement sur internet, pour lequel il estime en partie avoir été inculpé, n'est rien de plus qu'une "expérience sociale"