Des spectateurs tentent de s\'abriter lors de la fusillade survenue à Las Vegas (Nevada, Etats-Unis), le 1er octobre 2017.
Des spectateurs tentent de s'abriter lors de la fusillade survenue à Las Vegas (Nevada, Etats-Unis), le 1er octobre 2017. (DAVID BECKER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

RECIT. Las Vegas : comment un festival de country a viré au carnage

L'air doux de Las Vegas est empli de notes de musique et de rires, le soir du dimanche 1er octobre. Le festival de musique country Route 91 Harvest se termine. Comme pour les deux jours précédents, la troisième journée de cette quatrième édition est sold out : la totalité des quelque 40 000 billets ont été vendus.

"Las Vegas et la musique country ont toujours eu une relation spéciale et je pense que le large succès du Route 91 Harvest est un produit de cela", a estimé, cet été (en anglais), Brian O'Connell, l'un des co-organisateurs de l'événement. Si l'histoire du festival est désormais endeuillée par la fusillade la plus meurtrière de l'histoire contemporaine des Etats-Unis, ses responsables ne comptent pas baisser les bras. "Nous n'oublierons jamais ce jour (...) Nous ne laisserons pas la haine l'emporter sur l'amour (...) Nous allons persévérer et honorer les âmes qui ont été perdues. Parce que c'est important", écrivent-ils (en anglais).

Le chanteur de country Jason Aldean sur la scène du festival Route 91 Harvest, à Las Vegas (Nevada, Etats-Unis), le 1er octobre 2017.
Le chanteur de country Jason Aldean sur la scène du festival Route 91 Harvest, à Las Vegas (Nevada, Etats-Unis), le 1er octobre 2017. (LAURA FARR / ADMEDIA / SIPA)

"C'était vraiment, vraiment une bonne journée"

Pour cette ultime soirée, dimanche, on compte environ 22 000 personnes dans le public. Sur scène, comme prévu, les artistes se succèdent sans incident. Jason Aldean a l'honneur de clore le festival, comme lors de la première édition, en 2014.

Le chanteur est peu connu en France, mais c'est une star aux Etats-Unis. Ses trois derniers albums se sont hissés en tête des ventes outre-Atlantique. En avril, il a été sacré artiste de l'année par l'Académie nationale de musique country, et ce pour la deuxième année consécutive. Alors, lorsque le musicien de 40 ans se produit, les fans savourent.

Bière à la main, le public écoute, danse. Les amoureux s'enlacent pendant que d'autres prennent des selfies.

"C'était vraiment, vraiment une bonne journée", commente Jaelyn Duran, 18 ans, auprès d'ABC News (en anglais). Elle a quitté un peu plus tôt le restaurant où elle travaille pour se rendre au concert avec sa sœur Sarah, le premier auquel elles assistent ensemble. Après avoir regardé de loin plusieurs artistes au cours de la soirée, elles s'approchent le plus près possible de la scène : Jason Aldean est le chanteur préféré de Sarah.

Des gens s\'enfuient et tentent de se protéger, lors de la fusillade survenue à Las Vegas, le 1er octobre 2017.
Des gens s'enfuient et tentent de se protéger, lors de la fusillade survenue à Las Vegas, le 1er octobre 2017. (DAVID BECKER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

"Il y avait du sang partout"

Jason Aldean enchaîne les chansons. Il est rejoint sur scène par Jake Owen, une autre star de la country qui a également joué pendant le festival, pour quelques titres. A 22h07, de premiers tirs sporadiques se font entendre à la fin d'une chanson (vers 9 secondes dans la vidéo qui suit). Jason Aldean entame ensuite When She Says Baby. Après quelques instants, alors qu'il commence à chanter, des rafales continues retentissent (vers 41 secondes dans la vidéo). Ce n'est qu'après onze secondes de tirs nourris qu'il quitte la scène en courant, comme on le voit dans cette vidéo relayée par le quotidien américain USA Today. "Personne ne sait ce qui se passe", entend-on.

A cet instant précis, tout est encore flou. "On a entendu pop-pop-pop-pop. On a pensé que c'était des feux d'artifice ou des pétards", raconte Monique Dekerf à la chaîne CNN. Sandra Galvan, elle, pense que c'est "du verre. Comme si quelqu'un avait cassé du verre", rapporte le Washington Post (en anglais). Il y a eu des problèmes de son plus tôt dans la journée, et le public ne s'inquiète pas davantage. Mais ce calme relatif ne dure qu'une seconde. "Les bruits recommencent, toute la scène est plongée dans le noir et tout le monde crie 'à terre, à terre !'", raconte un couple à la BBC (en anglais).

C'est la panique. Le public, affolé, court dans tous les sens en hurlant. "Nous ne savions pas d'où venaient les tirs, donc on courait sans savoir où aller", se souvient Ralph Rodriguez, venu de Los Angeles pour le festival.

On se jette au sol. On tente de se protéger tant bien que mal. D'autres prennent leurs jambes à leur cou. "Je n'ai jamais couru aussi vite et je n'ai jamais eu aussi peur de toute ma vie", témoigne Jackie Hoffing auprès du Guardian (en anglais). "Les gens montaient sur les barrières et sur les autres personnes. Il y avait du sang partout", relate Melissa Ayala. Malgré les balles qui fusent et ricochent sur le sol, certains spectateurs remarquent que les tirs proviennent d'une fenêtre du Mandalay Bay (à 54 secondes dans la vidéo).

Sonny Melton, un infirmier du Tennessee, meurt en protégeant sa femme  Heather. "Il m'a attrapée par derrière et a commencé à courir, quand j'ai senti qu'il avait été touché par une balle dans le dos", raconte-t-elle à USA Today (en anglais)"Les gens tombaient les uns sur les autres, qu'ils soient morts ou vivants. Il fallait rester à terre car à chaque fois que les gens se levaient, ça recommençait", relate une rescapée. Un autre survivant explique comment il a réussi à se frayer un chemin entre les balles.

A chaque fois qu'il s'arrêtait de tirer pour recharger, on se levait et on s'enfuyait. Puis il tirait à nouveau. Alors on se jetait à terre.

Un rescapé

"Nous avons couru en nous baissant aussi loin que nous le pouvions, renchérit, auprès de l'agence Associated Press, Jason Sorenson, 33 ans, venu avec sa petite amie depuis Newport Beach, en Californie. Je m'attendais à recevoir une balle à chaque seconde."

"Ç'a été horrible, mais tout le monde aidait tout le monde", souligne Ralph Rodriguez.

On a emmené des gens qui saignaient. On ne savait pas pourquoi. On n'a pas eu le temps de leur demander. On leur disait : "Si vous pouvez tenir, tenez bon" et on continuait à avancer.

Ralph Rodriguez, un rescapé

D'autres trouvent refuge dans des hôtels voisins. "Des gens ont commencé à courir vers le Tropicana, alors nous avons décidé de courir vers le MGM", se souvient Brandon Clack, 21 ans, qui était en compagnie de sa mère et de son frère. Comme beaucoup de spectateurs, ils y restent en sécurité.

Des véhicules de pompiers et de police à Las Vegas (Nevada, Etats-Unis), peu après la fusillade du 1er octobre 2017.
Des véhicules de pompiers et de police à Las Vegas (Nevada, Etats-Unis), peu après la fusillade du 1er octobre 2017. (GOTPAP / STAR MAX / IPX / AP / SIPA)

Un bilan qui ne cesse de croître

Dans la panique, des spectateurs trouvent refuge dans un camion frigorifique et s'y enferment. "On devait être entre 23 et 30 à l'intérieur", raconte un musicien à CNN (en anglais). Eux ignorent d'où viennent les tirs et s'il y a plusieurs tireurs. Ils craignent d'être découverts. "Je me suis adressé à des personnes qui étaient là, derrière moi, et j'ai dit : 'Nous devons partir. S'il y a des gens dans le coin avec des armes, ils vont nous trouver.'" Ils attendent alors une accalmie pour sortir du camion… et tombent sur des policiers qui leur indiquent dans quelle direction fuir.

Les forces de l'ordre et les secours sont désormais sur place. A 22h38, une demi-heure après les premiers tirs et la fin du concert, la police de Las Vegas poste un message sur Twitter, évoquant un tireur aux abords de l'hôtel-casino Mandalay Bay. Elle demande à la population d'évacuer le secteur.

Les premiers blessés sont pris en charge. Et les premiers morts constatés sont recouverts d'un drap blanc.

Un corps est recouvert d\'un drap blanc, à Las Vegas, (Nevada, Etats-Unis), le 1er octobre 2017.
Un corps est recouvert d'un drap blanc, à Las Vegas, (Nevada, Etats-Unis), le 1er octobre 2017. (STEVE MARCUS / AP / SIPA)

Un large périmètre est bouclé. Des policiers lourdement armés se déploient dans le quartier. Objectif : retrouver le ou les tireurs.

La police annonce, à 23h58, qu'"un suspect a été neutralisé" et que les investigations se poursuivent. Une demi-heure plus tard, elle affirme penser qu'il n'y a pas d'autres tireurs. Dans la foulée, Joseph Lombardo, le shérif du comté de Clark, qui englobe Las Vegas, annonce un premier bilan lors d'une conférence de presse : "Nous avons plus de 100 blessés et plus de 20 personnes qui sont mortes à ce stade."

Selon lui, le tireur, qui se trouvait au 32e étage du Mandalay Bay, a été abattu par la police. Il a été identifié. C'est un habitant de la ville, poursuit-il, précisant que les forces de l'ordre sont à la recherche d'une femme identifiée comme sa compagne : Marilou Danley. Deux heures après, le shérif annonce un nouveau bilan provisoire beaucoup plus élevé que le précédent : plus de 50 morts et plus de 200 blessés. Il précise que le tireur, un homme de 64 ans, s'appelle Stephen Paddock. Mais il ne donne aucune précision sur son mobile.

Habituellement prompt à réagir, notamment sur Twitter, Donald Trump se fait remarquer par son silence. Vers 2 heures du matin, la Maison Blanche annonce l'avoir prévenu. Quelques instants plus tard, le président américain poste un message particulièrement sobre : "Mes sincères condoléances et mes pensées pour les victimes et les familles de la terrible fusillade de Las Vegas. Que Dieu vous bénisse !"

Des fenêtres brisées sur la façade du Mandalay Bay, le 2 octobre 2017, là où Stephen Paddock a tiré sur la foule du festival Route 91 Harvest.
Des fenêtres brisées sur la façade du Mandalay Bay, le 2 octobre 2017, là où Stephen Paddock a tiré sur la foule du festival Route 91 Harvest. (DAVID BECKER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

"Rien ne nous permet d'expliquer ce qu'il a fait"

Le lendemain de l'attaque, alors que l'enquête avance, le nombre de blessés grimpe à plus de 406. La police de Las Vegas annonce "qu'au moins dix armes à feu" ont été découvertes dans la chambre de Stephen Paddock et que ce dernier, contrairement à ce qui avait été affirmé auparavant, s'est tué avant l'arrivée des forces de l'ordre. Ses motivations demeurent énigmatiques. "Nous n'avons aucune idée de ses croyances [religieuses]. Nous pensons pour le moment qu'il est le seul agresseur", déclare le shérif, évoquant un "loup solitaire". Il précise que la compagne du suspect, initialement recherchée, se trouve à l'étranger et est mise hors de cause.

De son côté, le frère de Stephen Paddock se dit sous le choc. "C'est comme si un astéroïde nous était tombé dessus", déclare-t-il à la chaîne NBC. "Rien ne nous permet d'expliquer ce qu'il a fait", poursuit-il, précisant que son frère n'avait pas de "convictions religieuses" connues.

Une allocution du président américain est annoncée. Dans l'intervalle, le groupe Etat islamique revendique l'attaque avec deux communiqués. L'organe de propagande de l'organisation terroriste, l'agence Amaq, présente Stephen Paddock comme l'un de ses "soldats". Et affirme qu'il s'est converti à l'islam "il y a quelques mois", sans davantage de détails.

Le FBI écarte pourtant aussitôt l'implication du groupe jihadiste, estimant n'avoir établi "aucun lien à ce stade avec un groupe terroriste international". Dans les minutes qui suivent, Donald Trump prend la parole depuis la Maison Blanche. Le visage grave, le président dénonce "un acte qui représente le mal absolu""Dans des moments comme celui-ci, nous cherchons tous un sens au milieu du chaos, la lumière au milieu de la nuit, et les réponses ne sont pas faciles, déclare-t-il. Aux familles des victimes : nous prions pour vous et nous sommes avec vous. Melania et moi-même prions (...) pour que le pays tout entier trouve l'unité et la paix."

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Notre unité ne peut pas être brisée par le mal, nos liens ne peuvent pas être défaits par la violence et, bien que nous ressentions de la colère face à l'assassinat insensé de nos compatriotes, c'est l'amour qui nous définit aujourd'hui.

Donald Trump

Tout au long des 4 minutes et 53 secondes de son allocution, Donald Trump ne mentionne pas une seule fois la revendication du groupe Etat islamique. Une stratégie de communication dans la lignée de ce qu'a laissé entrevoir le FBI. Mais qui ne va pas pour autant mettre la Maison Blanche à l'abri de sujets brûlants. L'enquête continue, et si la revendication de l'organisation terroriste pose question, la fusillade remet sur le devant de la scène le thème sensible de la législation sur les armes à feu aux Etats-Unis. Un débat que Donald Trump a repoussé à plus tard, mais qu'il ne va pas pouvoir éviter.