Attentat à Istanbul : "On entre dans une dimension nouvelle"

Jean Marcou, enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble spécialiste de la Turquie, analyse les conséquences de cette nouvelle attaque terroriste, qui a tué au moins dix personnes, ce mardi.

Des policiers montent la garde à Istanbul (Turquie), le 12 janvier 2016, après un attentat-suicide.
Des policiers montent la garde à Istanbul (Turquie), le 12 janvier 2016, après un attentat-suicide. (OSMAN ORSAL / REUTERS)
Propos recueillis parFrance Télévisions

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Le Premier ministre turc a désigné le coupable. Le kamikaze qui s'est fait exploser mardi 12 janvier dans le centre historique et touristique d'Istanbul, tuant au moins dix personnes, serait un jihadiste syrien d'une vingtaine d'années appartenant au groupe Etat islamique.  

Jean Marcou, enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble, spécialiste de la Turquie, répond aux questions que soulève cette nouvelle attaque terroriste sur le sol turc.

Francetv info : La responsabilité de l'Etat islamique est-elle certaine ? 

Jean Marcou : On a de fortes raisons de penser qu'on est dans une continuité d'attentats jihadistes en Turquie, compte tenu des similitudes qu'il existe entre cette attaque terroriste et les trois dernières survenues dans le pays : à Diyarbakir en juin, Suruç en juillet et à Ankara en octobre, la plus meurtrière de l'histoire du pays [plus de 100 morts]. Le mode opératoire est similaire, avec à chaque fois un attentat-suicide. Aucun d'entre eux n'a été revendiqué par l'Etat islamique, mais ils lui ont bel et bien été attribués.

Des touristes ont été visés en Turquie. Est-ce nouveau ?

Un attentat de ce type était redouté. Le fait qu'il se produise n'est donc pas une complète surprise. Mais on assiste tout de même à une sorte de déplacement. A Diyarbakir et à Suruç, les attentats se sont produits dans des zones kurdes. A Ankara, c'est encore les Kurdes et leurs sympathisants qui ont été visés, mais aussi la capitale et le siège du pouvoir turc, où se tenait la manifestation. Là, à Istanbul, on entre dans une dimension nouvelle : c'est la vitrine internationale et touristique de la Turquie qui a été frappée, un des endroits les plus connus et des plus fréquentés des touristes, et donc l'un des plus symboliques.

Cet attentat porte-t-il aussi un coup à l'économie turque ? 

Il y a déjà eu ces derniers mois une baisse du tourisme en Turquie, et notamment une diminution du nombre de touristes russes, qui représentent le deuxième contingent touristique du pays, en raison de la crise en Ukraine et de l'affaire de l'avion de chasse russe abattu à la frontière entre la Syrie et la Turquie. Cela va entamer l'économie touristique turque, mais l'effet ne sera sans doute pas aussi radical qu'en Egypte. Car la population touristique turque est assez diversifiée : elle vient principalement d'Europe et du Moyen-Orient, et la part de touristes intérieurs n'est pas négligeable.

L'Etat turc paie-t-il le prix de sa complaisance à l'égard des jihadistes ? 

Ce n'est pas nouveau. Depuis l'été dernier, les jihadistes frappent la Turquie parce que l'Etat turc a décidé de s'attaquer à eux. Le gouvernement a un lourd passif à assumer. Pendant quelques années, il a laissé aller sa frontière avec la Syrie. Et la Turquie est devenue la base arrière du conflit syrien. Il essaie depuis quelques mois de reprendre la main. C'est d'autant plus nécessaire que l'opinion publique turque a peur, notamment en raison de l'afflux de millions de réfugiés.

Cet attentat fragilise-t-il le gouvernement ? 

Cet attentat n'est pas une bonne chose pour le président Recep Tayyip Erdogan qui va de nouveau être mis en cause pour sa politique étrangère syrienne. En ce moment, la grande affaire du président turc est la relance de sa réforme constitutionnelle afin d'instaurer un régime présidentiel. Le gouvernement va-t-il se servir de cet attentat pour accentuer le sentiment d'urgence de sa réforme ? Je ne le crois pas. J'ai plutôt l'impression que cela va le conduire à reporter son projet.

Lors des élections législatives de novembre, les Turcs ont reconduit les islamo-conservateurs. Mais ils l'ont fait avec le sentiment d'urgence qu'il fallait redonner une majorité pour gouverner le pays après l'attentat historique d'Ankara, un mois plus tôt. Et un grand nombre d'électeurs de l'AKP [le parti au pouvoir] ne sont pas d'accord avec ce projet de présidentialisation du régime.

Il va se retrouver confronté au même problème : gérer le risque de déstabilisation lié au conflit syrien. D'autant que cet attentat survient dans un contexte lourd de déstabilisation. Il y a, dans le Sud-Est, une guerre civile larvée avec les rebelles kurdes du PKK. Des combats de rue sont apparus. On parle de scènes de guerre avec plus de 150 victimes civiles depuis septembre dernier et, à en croire les autorités turques, 500 combattants du PKK tués.

A quelle réaction faut-il s'attendre de la part du pouvoir turc ?

A l'heure actuelle, il y a en Turquie une tendance à l'autoritarisme. Mais je ne crois pas à une accentuation de cette ligne politique après l'attentat.

Il y a déjà un changement de politique assez net depuis l'été dernier et surtout depuis les derniers mois. Sur le plan intérieur, la police turque multiplie les raids contre des cellules jihadistes avec, à la clé, de nombreuses arrestations. Sur le plan extérieur, il y a aussi un renforcement des contrôles aux frontières.

Depuis janvier, les Syriens arrivant par avion ou par bateau ont l'obligation de présenter un visa pour entrer en Turquie. Or ces moyens de transport sont empruntés par de nombreux Syriens réfugiés en Jordanie et au Liban qui transitent par la Turquie avant de gagner l'Europe. Il va désormais être plus difficile pour eux de venir en Turquie.

Il devient beaucoup plus difficile de passer sur le plan terrestre – y compris dans les deux sens – alors que c'était, auparavant, une route très empruntée par les combattants syriens de tous bords. A sa frontière avec la Syrie, la Turquie pratique la politique de la frontière ouverte. Mais elle y a déroulé des barbelés et les passages aux postes frontières sont contrôlés plus régulièrement. L'idée est de limiter les passages aux seules urgences humanitaires. Il y a beaucoup moins d'entrées sur le sol turc. Les derniers afflux de réfugiés sont ceux provoqués par les bombardements russes sur les Turkmènes syriens.