Jihad en Syrie : comment nos voisins européens empêchent-ils leurs jeunes de partir ?

Avec de nouvelles mesures annoncées le 23 avril, la France essaie de rattraper son retard dans la lutte contre l'embrigadement des jeunes par les filières jihadistes sur son territoire. Mais comment s'y prennent les autres pays d'Europe ?

Entre 1 500 et 2000 jeunes Européens seraient présents dans les rangs des groupes jihadistes en Syrie, ont révélé les autorités françaises et belges en décembre 2013.
Entre 1 500 et 2000 jeunes Européens seraient présents dans les rangs des groupes jihadistes en Syrie, ont révélé les autorités françaises et belges en décembre 2013. (AFP)

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Le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, a annoncé mercredi 23 avril un éventail de mesures destinées à lutter contre l'embrigadement de jeunes Français et les filières jihadistes qui les envoient combattre en Syrie. Des mesures qui demeurent "essentiellement administratives", selon Jean-Charles Brisard, consultant international et spécialiste des questions de terrorisme.

"Il est clair que nous sommes en retard", affirme le spécialiste. Comment agissent nos voisins européens dans ce domaine ? Quelles mesures ont inspiré le gouvernement français ? Mise en perspective avec quelques exemples représentatifs des mesures prises en la matière.

Ils mettent en place des plans de prévention très en amont

Dans certains pays comme le Royaume-Uni, l'Autriche, la Belgique ou les Pays-Bas, de nombreux acteurs se mobilisent (bailleurs sociaux, psychologues, police, services sociaux, éducation nationale ou encore responsables religieux), comme l'expliquent notamment ces documents officiels de la commune de Bradford en Angleterre ou de l'administration locale de Moray en Ecosse. Ces acteurs s'associent pour constituer un maillage local et suivent une formation spécifique. Cela permet d'identifier plus facilement les personnes susceptibles de se rapprocher de mouvements extrémistes, de procéder à leur signalement de manière précoce, mais aussi de les accompagner.

Avec ses nouvelles mesures, la France s'inspire notamment du plan Prevent mis en place outre-Manche en 2007, à la suite des attentats de Londres. "La stratégie Prevent a plusieurs volets, explique sur France Info Raffaello Pantucci, spécialiste de l'antiterrorisme à l'institut Rusi. Il s'agit, d'une part, de stopper la propagation d'idéologies extrémistes et, d'autre part, d'identifier les personnes vulnérables avant leur radicalisation et de faire en sorte qu'elles retrouvent une place dans la société." Toujours en vigueur pour le cas de la Syrie, la stratégie vise par exemple à sensibiliser les jeunes à d'autres moyens d'action, comme l'humanitaire.

Pour l'heure, il n'est pas sûr que la France aille aussi loin. "Comparé aux mesures mises en place dans ces pays, un numéro vert ne constitue pas en soi un plan de prévention de la radicalisation, estime Jean-Charles Brisard. La prise en charge ou la réinsertion fonctionne en Europe lorsque le problème est traité très en amont, donc très tôt. En revanche, les programmes mis en œuvre sont globalement inefficaces pour les personnes déjà radicalisées."

Ils sont plus stricts envers les contenus web suspects

Dans certains pays comme le Royaume-Uni, les contenus soupçonnés d'alimenter les filières peuvent être supprimés plus facilement, comme en témoigne le site du gouvernement britannique. En France, la législation limite cette possibilité, notamment parce qu'elle touche à la liberté d'expression.

Dans notre pays, "ces sites et ces contenus sont appréhendés dans le cadre du travail des services de renseignement, explique Jean-Charles Brisard. Nous ne sommes pas dans une conception répressive comme dans certains pays. Nous sommes plutôt dans l'optique de laisser faire afin de pouvoir récolter des informations et identifier des réseaux."

Ils n'hésitent pas à confisquer les passeports

En Allemagne, aux Pays-Bas (comme le rapporte Dutch News.nl) et au Royaume-Uni, les autorités peuvent retirer ou refuser le renouvellement des pièces d'identité des personnes soupçonnées de représenter une menace pour la sécurité intérieure ou extérieure du pays. En Allemagne, l'individu peut même se voir interdire de quitter le pays. "Onze passeports ont été retirés aux Pays-Bas depuis le début de l'année et plusieurs dizaines en Grande-Bretagne", affirme Jean-Charles Brisard.

Au Royaume-Uni, un projet de loi prévoit de rendre possible la déchéance de nationalité des personnes soupçonnées de mener des activités terroristes, même dans le cas où cela les rendrait apatrides, explique The Independent (en anglais). Actuellement, seuls les binationaux peuvent perdre leur passeport britannique. En 2013, 20 personnes ont été déchues de leur nationalité, rappelle Le Monde.fr. Une mesure que voudraient mettre en place les Pays-Bas, selon le site du gouvernement.

"En France, on peut confisquer les documents de voyage, mais on doit attendre que la personne soit effectivement condamnée", précise Jean-Charles Brisard. Le FN s'est prononcé en faveur de la destitution de nationalité pour les binationaux. 

Ils suppriment les droits sociaux

Dans les villes d'Anvers, de Vilvorde et de Maaseik, en Belgique, les maires ont décidé de radier d'office des registres les habitants qui ont choisi de se rendre en Syrie pour faire le jihad, indique La Libre Belgique. Cela entraîne la perte de leurs droits sociaux (allocations familliales et chômage).

Ils punissent la préparation individuelle au terrorisme

En Allemagne (section 129A du Code pénal), en Belgique (article 140 quinquies du Code pénal) et au Royaume-Uni (section 8 du Terrorism Act 2006), l'entraînement terroriste est un crime, qu'il ait lieu dans le pays ou à l'étranger. En Belgique, par exemple, les personnes qui s'en rendent coupables risquent cinq à dix ans de prison. Le pays possède même une loi qui interdit de combattre à l'étranger, même si elle n'a jamais été appliquée. "Le gouvernement belge pense à la réactiver en raison des récents événements", précise Jean-Charles Brisard.

En Espagne, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, il est interdit d'inciter quelqu'un à un acte terroriste ou de rechercher des informations et de se procurer les moyens d'agir soi-même, même seul. Au Royaume-Uni, toute infraction est passible d'une peine d'emprisonnement à vie. Pour le spécialiste en terrorisme, "il s'agit d'une vraie mesure préventive puisqu'elle s'applique très bien à quelqu'un qui cherche des informations devant son ordinateur ou achète son billet pour la Syrie sur internet..."