Farid Benyettou, le mentor des frères Kouachi passé pro en déradicalisation

Dounia Bouzar a décidé de faire confiance à Farid Benyettou, "l'émir des Buttes Chaumont", et l'a embauché pour s'adresser aux jeunes endoctrinés dans le jihadisme.

 Farid Benyettou assis près d\'une pancarte lors de la manifestation du 4 février 2004 contre le projet de loi sur les signes religieux à l\'école. 
Farid Benyettou assis près d'une pancarte lors de la manifestation du 4 février 2004 contre le projet de loi sur les signes religieux à l'école. (JACK GUEZ / AFP)
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Alice MaruaniFrance Télévisions

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La boucle est bouclée. Il y a dix ans, Farid Benyettou a contribué à endoctriner plusieurs terroristes, dont Chérif Kouachi, un des tueurs de Charlie Hebdo. Il prêche toujours aujourd'hui. Mais dans l'autre sens.

Au côté de Dounia Bouzar, figure médiatique et quasi-institutionnelle de la lutte contre le recrutement jihadiste en France, il est devenu "formateur en déradicalisation", révèle Libération jeudi 20 octobre. Au grand dam du ministère de l'Intérieur et des autorités, qui se seraient catégoriquement et à plusieurs reprises opposés aux requêtes de Dounia Bouzar depuis janvier 2016. Pourtant, celui qui arborait partout un badge "Je suis Charlie" au lendemain des attentats du 7 janvier est loin d'être un repenti de la dernière heure.

Famille pieuse et beau-frère sulfureux 

Farid Benyettou, né en 1981 dans le XXème arrondissement de Paris, a grandi dans une famille d'origine algérienne fortement empreinte de culture religieuse. Petit délinquant à l'adolescence, il arrête l'école en seconde et devient agent d'entretien. Mais ce bon orateur, qui parle et écrit l'arabe littéraire et possède un arsenal de livres impressionnant, est décrit comme particulièrement intelligent par son entourage. Bénéficiant aussi de la réputation sulfureuse de son beau-frère Youssef Zemmouri, fondamentaliste algérien mis en cause dans un projet d'attentat en 1998, il devient rapidement un "gourou" dans son quartier parisien des Buttes-Chaumont.

A 20 ans, il donne des cours de religion tous les week-ends dans une salle de la mosquée du quartier, puis, quand celle-ci le met dehors, dans le salon familial. "Mes cours attiraient des jeunes du quartier en recherche identitaire", confie-t-il à Mediapart.

Obsédé par la guerre en Irak et sensible aux thèses complotistes sur le 11-Septembre, il défend le jihad et ceux qui meurent en martyrs, décrits comme des "résistants" à "l'illégitime invasion américaine en terre d'islam". Parmi ces élèves, plusieurs feront carrière dans le jihadisme international, en Irak ou en Syrie. Dont Chérif Kouachi.

Keffieh, chemise afghane et lunettes de soleil

A son arrestation puis lors de son procès avec six autres prévenus de la filière des Buttes-Chaumont en 2005, les photographes n'ont d'yeux que pour le jeune homme, alors âgé de 23 ans. Keffieh rouge et blanc et kemi, longue chemise afghane blanche, Farid Benyettou porte des lunettes à verre fumés, des cheveux longs aux épaules et un duvet sur un visage juvénile. Un an auparavant, il s'était fait repérer par les Renseignements généraux, en organisant une prière de rue géante en marge d'une manifestation contre la loi sur le port du voile à l'école.

Farid Benyettou assis près d\'une pancarte lors de la manifestation du 4 février 2004 contre le projet de loi sur les signes religieux à l\'école. 
Farid Benyettou assis près d'une pancarte lors de la manifestation du 4 février 2004 contre le projet de loi sur les signes religieux à l'école.  (JACK GUEZ / AFP)

L'aura particulière de "l'émir des Buttes-Chaumonts" fait qu'il a régulièrement été présenté comme le leader et le recruteur de la filière, mais il n'en a pas été un opérationnel. Et n'a jamais prévu lui-même de partir au Moyen-Orient.

Sans contester sa culpabilité, il a assuré au magazine "Pièces à conviction" que son rôle de "leader" avait été "très exagéré".

Il affirme s'être déradicalisé en prison

Dix ans plus tard, il est méconnaissable, a coupé ses cheveux et adopté un look plus passe-partout. Il est toujours musulman pratiquant, porte la barbe, mais assure que sa vision de l'islam a complètement changé.

C'est en prison qu'il s'est déradicalisé, à l'inverse de ce qui se dit de l'univers carcéral, propice au recrutement jihadiste. Il continue son prosélytisme pendant deux ans, à la maison d'arrêt de Fresnes (Val-de-Marne). Puis, il change, petit à petit. Il raconte que la prison le sort de son milieu clos des Buttes-Chaumont, le met en contact avec des profils divers. "Je me suis ouvert", résume-t-il à Mediapart. Il prend tous les cours à sa portée, passe le Bac et, poussé par un éducateur, forme le projet de devenir infirmier.

Infirmier aux urgences qui accueillent les victimes des attentats

En sortant de prison en 2009, il retrouve le chômage et ses anciens amis des Buttes-Chaumont. Il continue à donner des cours de religion, mais ne parle plus de jihadisme. En 2012, après l'attentat de Mohammed Merah, il arrête tout. A Mediapart, il explique son "dégoût" :

"Des élèves me demandaient : 'Est-ce qu’on a le droit de tuer des femmes et des enfants ?' Je leur répondais. Mais le soir, quand je rentrais chez moi, ça me dérangeait qu’on en arrive à me poser ces questions." 

Quand il obtient une bourse pour faire ses études d'infirmiers, il en profite pour couper les ponts avec ses anciennes connaissances.

Les jours qui suivent les attentats de janvier 2015, la France découvre, stupéfaite, cette ironie macabre : l'ex-mentor des Kouachi travaille aux urgences de la Pitié-Salpêtrière, celles-là même qui accueillent les victimes des massacres commis par ses anciens protégés. La direction de l'hôpital, au courant de son passé judiciaire, lui demande de partir. Il ne moufte pas. "C'est légitime", ajoute-t-il. C'est avec un badge Charlie Hebdo qu'il vient chercher le diplôme qu'il a obtenu malgré tout.

 "L'islam condamne tout ce qui a été fait"

Quand il entend parler des attentats, Farid Benyettou appelle plusieurs fois le numéro vert "Stop Djihadisme" pour donner des informations aux enquêteurs. Faute de réponses, il se rend par lui-même au siège de la DGSI. Les autorités croient d'abord à un attentat-suicide et le plaquent au sol. Pendant des heures, il leur raconte ses relations avec les frères Kouachi et qu'il a reconnu leur voix sur BFMTV.

Farid Benyettou, interrogé par les médias, condamne publiquement les attentats comme étant le "pire crime". Il martèle devant les caméras d'i-Télé que "l'islam condamne tout ce qui a été fait". Dans son ancien quartier, il dit qu'il fait, depuis, "profil bas" et qu'il est "tricard". Son badge "Je suis Charlie", qu'il balade partout, a choqué ses correligionnaires. "Il y en a qui vont dire que je suis une balance, mais j'assume", lâche-t-il à Mediapart.

Il n'a pas vu venir l'attentat de ses "amis"

Quand on lui reproche d'avoir gardé contact, même après la prison, avec Chérif et Saïd Kouachi, il répond qu'ils étaient "ses amis". Avant leur arrestation, il avait exprimé son désaccord quand Chérif parlait de commettre un attentat en France, affirmant que ce n'était pas "une terre de jihad".

Après la prison, ses liens avec Chérif s'étaient distendus. Il lui arrivait régulièrement de se disputer avec lui à propos de religion. Il a expliqué à i-Télé qu'il ne s'attendait pas à ce qu'il commette un attentat, quand il est venu le voir deux mois avant son passage à l'acte.

"Des fois, je culpabilise... Si seulement j’avais vu quelque chose (...) Le fait est que, les dernières années, les discussions que j’avais avec Chérif, j’avais l’impression qu’il évoluait. J’avais parlé avec lui de la guerre au Mali, du fait que la population était heureuse d’être délivrée par l’armée française d’Aqmi, cela l’avait fait cogiter. Est-ce qu’il m’a berné ?"

Etonnant duo avec Dounia Bouzar

Après les attentats, Farid Benyettou cogite. Les portes de la profession médicale lui sont fermées à cause de son passé et son avocat lui a conseillé de "se rendre utile". A l'automne 2015, il contacte Dounia Bouzar, dont il a entendu parler dans les médias. Il veut lui apporter ses connaissances théologiques. 

Avec son association fondée en 2014, le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam ou CPDSI, la chercheuse en anthropologie s'est imposée auprès des pouvoirs publics et, malgré des méthodes souvent critiquées, comme experte ès déradicalisation. 

 Elle explique à Libération que, contre l'avis de ses proches, qui craignent la taqiya de Farid Benyettou – technique de dissimulation des jihadistes qui se font passer pour repentis pour mieux frapper ensuite – elle a décidé de lui faire confiance. Contre l'avis de la place Beauvau, aussi.

Dès le printemps 2016, le repenti participe bénévolement aux ateliers du CPDSI. D'après elle, ça marche : Farid Benyettou aurait déjà "sauvé" une trentaine de jeunes. Dounia Bouzar reconnaît que si sa méthode touche les adolescentes converties, elle atteint ses limites avec des profils plus durs. Que l'histoire de Benyettou, ex-icône du jihadisme français, permet d'approcher.

Après avoir rompu avec l'Etat, pour ne pas "servir d'alibi à Valls" après la polémique sur la déchéance de nationalité, Dounia Bouzar lui propose un vrai contrat pour écrire des contenus pour l'association. En plus de ses sessions avec les jeunes, Farid Benyettou s'occupe donc de rédiger un livre blanc et d'alimenter une future plateforme de e-learning. Prochainement, Dounia Bouzar et Farid Benyettou vont publier un livre à quatre mains, raconte Libération. Il s'appellera "Mon jihad".