Euro 2016 : les "fan zones", ce casse-tête en matière de sécurité

Est-ce bien raisonnable de rassembler plusieurs milliers de supporters devant un écran géant dans un espace ouvert, sept mois à peine après les attentats qui ont ensanglanté Paris et Saint-Denis ?

La foule des supporters français massés devant l'hôtel de ville de Paris, pour voir le quart de finale de la Coupe du monde France-Allemagne, le 4 juillet 2014. 
La foule des supporters français massés devant l'hôtel de ville de Paris, pour voir le quart de finale de la Coupe du monde France-Allemagne, le 4 juillet 2014.  (MIGUEL MEDINA / AFP)
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"Quand j'ai appris pour les attentats de Paris, ma première réaction a été d'envoyer un texto à Sylvain Robert [le maire PS de Lens] en lui demandant : 'comment on va faire pour 'la fan zone' ?'", raconte Sébastien Humez, directeur de cabinet de l'édile lensois. Comme la cité du Pas-de-Calais, neuf autres villes sont confrontées au casse-tête de ces grands rassemblements voulus par l'UEFA pour l'Euro 2016, qui se déroule en France du 10 juin au 10 juillet. De grandes esplanades devant un écran géant, où peuvent se masser des dizaines de milliers de spectateurs, une cible tentante pour les terroristes. 

Sécurité renforcée

L'UEFA a inventé le concept des "fan zones" en 2008. Dans chacune des villes accueillant la compétition, les municipalités doivent mettre à disposition un écran géant pour les milliers de spectateurs qui n'ont pas eu la chance d'avoir un billet. C'est gratuit, à l'exception du snack et des boissons. Un succès considérable : lors de l'Euro 2012, en Pologne et en Ukraine, 1,4 million de spectateurs s'étaient rendus dans les stades, 7 millions dans les "fan zones". Aucun autre écran géant municipal n'est autorisé dans le pays pendant toute la durée de la compétition.

Quand a été signée la convention entre l'organisateur et les villes hôtes, la capacité minimale des "fan zones" était fixée à 20 000 personnes. Et puis sont arrivés les attentats contre Charlie Hebdo en janvier, puis ceux du 13 novembre. Le ministère de l'Intérieur a réuni les parties prenantes de l'évènement, mardi 24 novembre, et annoncé un renforcement de la sécurité. Mais pas question de supprimer les "fan zones". "Il n'en a jamais été question", assure Jacques Lambert, patron du comité d'organisation.

Des supporters italiens et espagnols dans la fan zone de Kiev lors de la finale de l'Euro 2012, le 1er juillet 2012. 
Des supporters italiens et espagnols dans la fan zone de Kiev lors de la finale de l'Euro 2012, le 1er juillet 2012.  (GENYA SAVILOV / AFP)

"C'est important de montrer qu'on tient bon"

Sur le terrain, les choses sont plus compliquées. "Maintenir les 'fan zones', c'est un message politique, affirme Gaël Perdriau, le maire Les Républicains de Saint-Etienne (Loire). C'est important de montrer qu'on tient bon. Il y va de l'image de cette manifestation suivie dans le monde entier." Sur le principe, l'édile est partant. A condition que les coûts de sécurité supplémentaires ne soient pas à la seule charge des municipalités. Bernard Cazeneuve a émis l'idée de partager les coûts supplémentaires entre les villes, l'Etat et l'UEFA. Insuffisant pour Gaël Perdriau : "L'UEFA a fait 700 millions d'euros de bénéfices à l'issue de l'Euro 2012, et n'en a redistribué que 20 millions aux villes hôtes. Elle peut faire un effort."

A Saint-Etienne, le budget sécurité s'élève à un million d'euros, tout compris. A Bordeaux (Gironde), on parle de 700 000 euros rien que pour sécuriser la "fan zone" de la place des Quinconces. Et ce, avant une nouvelle circulaire gouvernementale. "Si on décide d'équiper tous les agents de sécurité d'un gilet pare-balles, ça coûte dans les 1 000 euros par personne, et ça va forcément être répercuté sur les clients", illustre Olivier Duran, du Syndicat national des entreprises de sécurité.

Possibilité d'installer des portiques aux entrées

A Nice (Alpes-Maritimes), Laurent Ciubini affiche son optimiste. Le directeur des sports de la ville, gérée par la droite, détaille les mesures de sécurité déployées autour de la "fan zone", qui sera installée dans le jardin Albert Ier, une coulée verte de 500 mètres qui reçoit chaque année le Nice Jazz Festival. "On est sur un ratio de 120 agents de sécurité pour 10 000 personnes, le plus haut des villes de l'Euro, et au-dessus des recommandations de l'UEFA. Avec, en plus, la police municipale et la police nationale en renfort."

Le site sera fermé par deux barrières, formant une zone tampon, pour éviter toute intrusion. "On avait déjà prévu les palpations et l'ouverture des sacs avant les attentats. On verra si on doit installer des portiques", poursuit Laurent Ciubini, que la perspective d'avoir à gérer ces "fan zones" n'angoisse pas outre mesure. "Si ça nous empêchait de dormir, on les fermerait aussitôt."

A Lens, "on réfléchit à un plan B"

D'autres villes se demandent si le jeu en vaut la chandelle. Le maire Les Républicains de Toulouse (Haute-Garonne), Jean-Luc Moudenc, "penche pour ne pas installer de 'fan zone'", dans une interview au Parisien. A Lens aussi, la question se pose. "On réfléchit à un plan B, confie Sébastien Humez, dont la ville pensait accueillir 10 000 personnes sur la place de l'hôtel de ville. Un espace plus petit, plus facile à sécuriser, où on ne diffuserait que les matchs se déroulant à Lens et ceux des Bleus. On ne peut pas faire l'impasse sur la présence d'un écran géant dans une ville qui accueille l'Euro." 

Outre les coûts qui explosent, le tirage au sort précipitera la décision des villes. "Si on a un match explosif, genre Russie-Ukraine, notre dispositif de sécurité sera bien sûr adapté", poursuit Sébastien Humez.

Un supporter français devant l'écran géant de l'hôtel de ville de Paris, lors du quart de finale de la Coupe du monde France-Allemagne, le 4 juillet 2014.
Un supporter français devant l'écran géant de l'hôtel de ville de Paris, lors du quart de finale de la Coupe du monde France-Allemagne, le 4 juillet 2014. (MIGUEL MEDINA / AFP)

Dans une interview au site Localtis, le criminologue Alain Bauer se prononçait en faveur d'une suppression pure et simple des "fan zones". "La COP21 arrive. L'Etat lui-même a pris des positions extrêmement simples en annulant tout ce qui devait avoir lieu autour de cet événement. Nous sommes exactement dans la même logique avec l'Euro 2016." Principal argument : les sociétés de sécurité privées fonctionnent à flux tendu, et n'auront pas le temps d'augmenter leur personnel pour assurer la sécurité de l'évènement. Il faut six mois pour devenir agent de sécurité, entre l'enquête de moralité et la formation de 140 heures – ramenée à 57 heures pour les besoins de l'Euro... qui commence dans sept mois.

Le risque zéro impossible

Les professionnels du secteur s'inquiètent aussi du retard pris en matière de coordination entre forces de police et prestataires privés. "La sécurisation d'un évènement comme la Fête des Lumières, à Lyon, est préparée trois à six mois en avance, pour quelque chose de déjà rodé. Pour l'Euro 2016, nous sommes dans l'exceptionnel, avec de multiples lieux à protéger (stades, hôtels, aéroports, 'fan zones', etc.). Nous sommes proches de la 'deadline', nous n'avons plus de marge", s'inquiète Olivier Duran, du Syndicat national des entreprises de sécurité.

Même avec des moyens renforcés, il sera impossible de garantir la sécurité à 100% sur les lieux. "Les 'fan zones' ne sont pas totalement contrôlables, explique le directeur d'une société de sécurité privée. Qu'est-ce qui empêche quelqu'un de louer un appartement donnant sur une grande place où se trouve une "fan zone" quinze jours avant l'Euro et de faire un carnage ? Seuls les services de renseignements peuvent le détecter." Sauf si l'on partage le solide optimisme de Patrick Kanner, le ministre des Sports, dans La Voix du Nord : "Qui nous dit que Daech ne sera pas vaincu d'ici au début de l'Euro ?"