Manuel du bon lanceur d'alerte à l'attention d'Edward Snowden

Ceux qui dénoncent scandales d'Etat ou sanitaires livrent souvent un combat inégal. Francetv info a recueilli pour eux quelques conseils inspirés de leurs prédecesseurs.

Un panneau du musée consacré au président américain Richard Nixon, à Yorba Linda, en Californie (Etats-Unis), revient sur le scandale des écoutes du Watergate, révélé par le plus célèbre des "whistleblowers", le directeur adjoint du FBI de l'époque, William Mark Felt Sr., alias "Deep Throat".
Un panneau du musée consacré au président américain Richard Nixon, à Yorba Linda, en Californie (Etats-Unis), revient sur le scandale des écoutes du Watergate, révélé par le plus célèbre des "whistleblowers", le directeur adjoint du FBI de l'époque, William Mark Felt Sr., alias "Deep Throat". (GABRIEL BOUYS / AFP)
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Les Américains parlent de "whistleblowers" (littéralement, "ceux qui émettent le coup de sifflet"), les Français ont choisi le terme de "lanceurs d'alerte". Edward Snowden, l'ex-consultant de la NSA qui a révélé au monde le système de surveillance de son ancien employeur, se revendique de ces hommes et femmes qui ont mis au jour affaires d'Etat et autres scandales sanitaires.

Les couloirs du Pentagone n'en ont pas l'apanage : d'Irène Frachon, qui a dénoncé le scandale du Mediator, à Pierre Condamin-Gerbier, témoin-clé de l'affaire Cahuzac, le terme de lanceur d'alerte a été appliqué à des personnalités de tous horizons.

Idéalistes têtus ou professionnels aux motivations troubles, ils ont en commun d'avoir connu les rudes lois du genre. Car leur choix n'est pas sans risque : certains payent leur geste très cher. Francetv info s'est penché sur le parcours du combattant des lanceurs d'alerte, et livre quelques conseils à ceux qui ont, dans leur placard, un dossier brûlant...

Conseil n°1 : préparer sa sortie

Les soutiens d'Edward Snowden ont prévenu : s'il est rattrapé par la justice, ou qu'on attente à sa vie, "plusieurs personnes à travers le monde disposent des archives complètes" des informations qu'il a collectées, et en feront "bon usage".

Ce type de garde-fous est loin d'être le seul mis en place par l'informaticien dissident. Pour ses révélations, Edward Snowden a choisi des journalistes familiers de ce genre d'affaire, qui ont pris par le passé fait et cause pour de célèbres whistleblowers, à l'instar de Glenn Greenwald, du Guardian. En outre, les précautions demandées à ses contacts "dépassaient largement tout ce que j'avais utilisé auparavant pour garantir la sécurité et l'anonymat de mes sources", a raconté la documentariste Laura Poitras sur le site Salon.

S'il a aujourd'hui à ses trousses rien moins que la première puissance mondiale, Edward Snowden peut se prévaloir d'avoir échappé - jusqu'ici - à la case prison. Bradley Manning, la "taupe" de WikiLeaks, ne peut pas en dire autant : arrêté en juin 2010, le soldat, qui a reconnu avoir envoyé à l'organisation de Julian Assange plus de 700 000 documents militaires et diplomatiques confidentiels, risque la prison à perpétuité.

Le soldat de l'armée américaine Bradley Manning, lors de son procès à Fort Meade, dans le Maryland (Etats-Unis), le 25 juin 2013.
Le soldat de l'armée américaine Bradley Manning, lors de son procès à Fort Meade, dans le Maryland (Etats-Unis), le 25 juin 2013. (YURI GRIPAS / REUTERS)

Conseil n°2 : savoir s'entourer

A l'origine des malheurs de Bradley Manning, il y a une trahison. Celle d'Adrian Lamo, un pro du piratage informatique auquel s'était confié le soldat. Effrayé par l'ampleur prise par l'affaire, il a fini par dénoncer le militaire au FBI. Tous ceux qui se sont penchés sur le destin des lanceurs d'alerte le disent : le rôle joué par les personnes dont ils s'entourent est crucial. Et ce, qu'ils s'attaquent à l'armée américaine ou à des groupes d'intérêts puissants. 

"La vraie question pour ces gens, c’est 'est-ce qu’ils vont être suivis par d’autres'", confirme à francetv info Francis Chateauraynaud, sociologue à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, et l'un des premiers en France à avoir formalisé la notion de lanceur d'alerte. L'enjeu : "trouver des appuis auprès d'organisations, d'associations, voire d'instances officielles ou d'entreprises, en rivalité avec celles qui sont attaquées", explique le chercheur.

Un pompier équipé d'une combinaison protectrice, lors d'une simulation d'accident industriel sur un site chimique classé Seveso à Saint-Fons, près de Lyon (Rhône), le 5 mai 2004.
Un pompier équipé d'une combinaison protectrice, lors d'une simulation d'accident industriel sur un site chimique classé Seveso à Saint-Fons, près de Lyon (Rhône), le 5 mai 2004. (PHILIPPE MERLE / AFP)

Ce réseau de soutiens est d'autant plus important que la bataille est, très souvent, de longue haleine. Le chercheur André Cicolella le sait bien : au début des années 1990, il tente d'alerter sur les risques pour la santé des éthers de glycol, des composés chimiques utilisés notamment dans la fabrication des peintures. Attaqué par plusieurs de ses pairs, qui remettent en cause ses travaux, il est licencié par l'INRS, l’Institut national de recherche et de sécurité au travail, pour faute grave en mai 1994. Un choc "d'une violence inouïe", se rappelle a posteriori l'intéressé dans Paris Match

Si Cicolella a tenu, c'est qu'il n'était pas seul. "Heureusement, mes collègues suédois, américains, m’ont encouragé. (...) Des hommes politiques de tous bords m’ont ­soutenu", souligne-t-il. "Ses réseaux l’ont aidé à ne pas péter un plomb, à choisir les bons avocats, à lancer les bonnes procédures", confirme Francis Chateauraynaud. Il lui faut attendre six ans après son licenciement, en 2000, pour qu'un arrêt de la Cour de cassation donne tort à l'INRS. La toxicité des éthers de glycol est aujourd'hui largement reconnue et Cicolella, lui, travaille à l’Ineris, l'institut national de l’environnement industriel et des risques.

Conseil n°3 : avoir les nerfs solides

"Un lanceur d’alerte rentre dans un jeu de pouvoir, résume Francis Chateauraynaud. Ce qu'il ignore, c'est la puissance des forces qui vont se déchaîner contre lui." Dans le cas des scandales d'Etat impliquant de puissantes administrations, les récits de ceux qui ont livré bataille sont parfois dignes d'un roman de John Le Carré.

Dans son livre Traitor : The Whistleblower and the 'American Taliban' ("Traître : la lanceuse d'alerte et le 'Taliban américain"), l'avocate Jesselyn Radack, qui s'est élevée contre l'avis dominant de son administration alors qu'elle était fonctionnaire au ministère de la Justice américain, raconte comment elle a un jour trouvé un de ses dossiers de travail vidé. Il contenait des copies d'e-mails attestant de sa bonne foi, primordiaux pour assurer sa défense dans une procédure la visant.

"Pour la plupart des 'whistleblowers', il y a ce moment où vous sentez soudain le vide sous vos pieds, où vous vous dites : 'Quelque chose est en train de sérieusement déraper'", se rappelle-t-elle aujourd'hui pour francetv info.

Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest (Finistère) et auteure de "Mediator 150 mg : combien de morts ?", le 16 mai 2013 dans son hôpital.
Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest (Finistère) et auteure de "Mediator 150 mg : combien de morts ?", le 16 mai 2013 dans son hôpital. (FRED TANNEAU / AFP)

Pour supporter la pression, mieux vaut avoir un mental à toute épreuve. "On a affaire à des personnages qui ont des structures assez solides. En général, c'est ce qui fait leur force", confirme Francis Chateauraynaud. Certains s'appuient sur des valeurs fortes, issues de leur éducation ou de leur croyances. Irène Frachon, partie en croisade dès 2007 contre les laboratoires Servier, cite ainsi dans un entretien à L'Express son héritage familial et sa foi protestante comme moteurs de son combat, évoquant "une tradition de résistance".

Conseil n° 4 : ne pas (trop) jouer les mégalos

Mieux vaut prendre gare, cependant, à ne pas tomber dans le travers du "seul contre tous". La séparation entre la cause et son défenseur est d'autant plus importante que les lanceurs d'alerte n'échappent pas toujours à l'ambiguïté.

Hervé Falciani, un ancien informaticien de la banque HSBC, qui a livré à la France les noms de centaines d'exilés fiscaux, aurait eu, selon certains, des motivations avant tout pécuniaires. Julian Assange, fondateur de WikiLeaks et chevalier blanc autoproclamé du "droit de savoir", voit quant à lui son message brouillé par les poursuites pour agression sexuelle qui le visent en Suède.

Comment échapper à cet écueil ? "Les lanceurs d’alerte qui réussissent sont ceux qui parviennent à détacher leur cause de leur personne", explique Francis Chateauraynaud, cette dissociation étant plus facile lorsque la cause défendue touche de manière évidente à l'intérêt public (santé, environnement...). "Le jugement sur la personne devient alors secondaire par rapport à la cause qu’elle porte."