RÉCIT. La cavale de Yoann Barbereau, le Français qui a fui la Russie

L'ancien directeur de l'Alliance française d'Irkoutsk (Russie), Yoann Barbereau, a fui la justice russe après avoir été condamné à 15 ans de camp. Il a livré un récit romanesque de sa fuite.

L\'ancien directeur de l\'Alliance française d\'Irkoutsk (Russie) Yoann Barbereau, lors d\'une conférence de presse à Nantes (Loire-Atlantique), le 10 novembre 2017. 
L'ancien directeur de l'Alliance française d'Irkoutsk (Russie) Yoann Barbereau, lors d'une conférence de presse à Nantes (Loire-Atlantique), le 10 novembre 2017.  (LOIC VENANCE / AFP)
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Sa cavale a duré 14 mois. Plus d'un an pendant lesquels il a parcouru 8 000 kilomètres. Yoann Barbereau, l'ancien directeur de l'Alliance française d'Irkoutsk, en Sibérie (Russie), est rentré jeudi 9 novembre dans sa ville, Nantes (Loire-Atlantique). Arrêté le 11 février 2015 par la police russe, accusé d'actes à caractère sexuel sur sa fille de 5 ans, il a démenti et pris la fuite. 

Son périple pour revenir en France est rocambolesque. En 2016, après 71 jours de détention et un internement en hôpital psychiatrique pendant "près de trois semaines", son procès débute, puis est suspendu pour vérifier si son ordinateur a été piraté. Il est placé en résidence surveillée. 

Je n'avais le droit de sortir qu'une heure par jour.

Yoann Barbereau

lors d'une conférence de presse, le 10 novembre

Lui reste déterminé à échapper à ce qu'il affirme être un complot. Au fil des mois, il obtient la sympathie de ses gardiens, qui le laissent libre de ses mouvements le dimanche. Le 11 septembre 2016 au matin, il s'enfuit, "sachant que l'alerte ne serait donnée que le soir, détaille-t-il. J'avais 12 heures d'avance sur eux." Pour se rendre invisible, il enveloppe son bracelet électronique dans du papier aluminium, puis abandonne son téléphone portable dans un bus pour mettre la police russe sur une fausse piste. Il quitte Irkoutsk en voiture et disparaît.

"J'ai utilisé Blablacar"

Le 21 septembre 2016, un message énigmatique est posté sur la page Facebook de Yoann Barbereau. La publication est localisée à Oulan-Bator, en Mongolie. C'était une diversion. Pendant une semaine, l'homme de 39 ans patiente dans une ville de Sibérie. "Sous une fausse identité, j'ai utilisé l'application Blablacar." La plateforme de covoiturage lui permet de se diriger vers l'ouest, et vers la France, son objectif ultime.

Sur la route, "il y a énormément de contrôles de sécurité, donc il était hors de question pour moi de conduire", justifie-t-il. Avec le covoiturage, et "un peu de stop", il fait escale dans des grandes villes, pour se "perdre dans la masse" et passer incognito. Il arrive finalement à Moscou, raconte-t-il. L'ambassadeur accepte immédiatement de le recevoir. Des gendarmes français protègent son entrée.

"J'avais en face de moi des lâches"

Le représentant de la France en Russie vient le rencontrer, dans une chambre de l'ambassade, vingt minutes après son arrivée.

L'ambassadeur me dit à ce moment-là : 'Il est impossible de cacher votre présence aux Russes, c'est trop dangereux pour nous. On a appelé le ministre (...). Les Russes savent.'

Yoann Barbereau

lors de sa conférence de presse

"J'avais en face de moi des lâches, accuse-t-il. L'ambassadeur de France en Russie, il protège avant tout ses arrières. Il ne veut pas que les Russes lui posent problème." Grâce à une messagerie chiffrée, il demande à l'ambassade de France s'il peut s'installer dans ses locaux. A France 2, jeudi 9 novembre, Yoann Barbereau confirme qu'il s'est finalement caché pendant un peu plus d'un an à l'ambassade. Il cite le cardinal de Retz, qui s'est échappé de sa résidence surveillée du château de Nantes en 1654.

Son comité de soutien se met en place. Dans le même temps, la Russie émet une fiche rouge d'Interpol, le service mondial de coopération policière, afin de demander son arrestation par tous les pays qui y participent. Une équipe de France 2 prépare un reportage sur son histoire. L'annonce de sa diffusion décide Yoann Barbereau à quitter sa cache.

"Passer une frontière ne se fait pas comme ça"

"J'ai pris la décision ces derniers jours de partir de l'ambassade et, par mes propres moyens, de franchir la frontière de manière illégale, se remémore-t-il. Passer une frontière ne se fait pas comme ça. C'est vrai que ces derniers mois, j'ai étudié des cartes satellite, je me suis préparé, j'étais équipé, j'ai eu des complicités."

L'ancien directeur de l'Alliance française déplore ne pas avoir été assez aidé par le ministère des Affaires étrangères. "C'est le cuisinier (...) et l'intendant" de l'ambassade de France à Moscou qui l'ont aidé, explique-t-il lors de sa conférence de presse à Nantes. Le lendemain, Yoann Barbereau achète un sac à dos, du matériel tel qu'un couteau, une lampe de poche et de nouveaux téléphones, pour la suite de son voyage. Avec l'aide d'un ami russe, il part de nouveau vers l'ouest, direction l'Europe. Le Français rejoint alors un pays balte et traverse la frontière "à pied", selon Tristan Waleckx, réalisateur du reportage d'"Envoyé spécial" le concernant.

J'ai rencontré des loups et des ours dans la forêt (...) Je naviguais au GPS et à la boussole.

Yoann Barbereau

face à la presse, vendredi 10 novembre

Malgré la peur et le danger, il décrit "un incroyable sentiment de liberté" au passage de cette frontière avec l'Europe. Il échappe aux chiens des gardes-frontières et aux tireurs. "J'ai vraiment risqué ma vie", estime-t-il. 

"J'étais en terrain ami"

Une fois arrivé à proximité d'habitations, Yoann Barbereau croise des gardes-frontières. "Ils vont m'arrêter à mon initiative", explique le Français, racontant que son GPS ne fonctionnait plus et qu'il ne se sentait pas bien. La police locale le place en garde à vue, avant de le relâcher et de le laisser rejoindre la France. Bien qu'arrêté, "j'étais en terrain ami, avec des amis", confie-t-il. 

"Soulagé" d'être rentré en France, le fugitif critique néanmoins vivement le traitement de son affaire par les autorités françaises. "C'est une faillite diplomatique assez visible", lance-t-il. Jeudi après-midi, le ministère des Affaires étrangères a réfuté toute inertie, soulignant avoir "régulièrement évoqué sa situation avec les autorités russes". Le quai d'Orsay a également assuré qu'il avait informé l'entourage de Yoann Barbereau des actions entreprises. "Nous observons toujours la plus grande discrétion pour protéger au mieux les droits de nos compatriotes en difficulté à l'étranger", a ajouté le ministère.

Aujourd'hui bloqué en France, Yoann Barbereau demande que toutes les charges contre lui "soient effacées". "Je demande à être jugé en France, dit-il. Je suis pour qu'un magistrat français mette le nez dedans."