Crise du rouble : cinq raisons de ne pas vendre la peau de l'ours russe

Effondrement de la monnaie nationale, mise au ban diplomatique, fuite de capitaux... La Russie est dans une situation qui semble critique. Mais Moscou possède encore des moyens de redresser la barre.

Le président russe Vladimir Poutine, le 28 mai 2014 à Moscou (Russie).
Le président russe Vladimir Poutine, le 28 mai 2014 à Moscou (Russie). (MIKHAIL KLIMENTYEV / RIA-NOVOSTI)
avatar
France Télévisions

Mis à jour le
publié le

En russe, le mot panique s'écrit "паника", prononcé "panika". Un terme que ni le Kremlin, ni les journaux officiels russes n'ont encore utilisé pour commenter l'effondrement du rouble, qui fait craindre au pays une récession. Car si les causes sont identifiées (chute du prix du pétrole, attaques spéculatives et sanctions économiques), les conséquences, elles, sont plus incertaines.

Alors que de nombreux observateurs estiment que l'avenir de la Russie dépendra de décisions politiques, Vladimir Poutine doit tenir une conférence de presse très attendue, jeudi 18 décembre, devant des centaines de journalistes. Lors de cette intervention, le président russe devrait tenter de rassurer l'opinion publique.

Francetv info liste cinq raisons qui démontrent que le pays n'est pas encore au bord de l'abîme.

La Russie a les ressources nécessaires pour faire face

Après un "lundi noir" et un "mardi de la peur", la Bourse de Moscou a connu un mercredi 17 décembre plus positif. En effet, quelques heures après avoir connu son plus bas historique - 100 roubles pour 1 euro et 80 roubles pour 1 dollar - la monnaie russe a repris des couleurs à 81 roubles pour 1 euro et 65 roubles pour 1 dollar.

Un regain de forme directement lié à l'annonce par le gouvernement russe de la vente de devises étrangères. "Le pays dispose des ressources monétaires nécessaires pour atteindre ses objectifs économiques", a assuré dans la foulée le Premier ministre Dmitri Medvedev, en direct à la télévision, après une réunion d'urgence avec ses ministres.

Si les marchés ont réagi positivement, c'est parce qu'ils savent que Moscou possède une réserve suffisante pour soutenir son économie face à la dépréciation du rouble : les 420 milliards de dollars, en monnaies étrangères et en or, que contiennent les coffres de la Banque centrale russe, pourraient sans problème couvrir les 120 milliards de dollars de dettes que les entreprises russes doivent à leurs créanciers internationaux. La Russie, l'un des pays les moins endettés au monde, ne pourra donc pas se retrouver en défaut de paiement, du moins pas à court terme.

La crise monétaire pourrait n'être que temporaire

Comme l'explique l'économiste Anne-Sophie Fèvre à La Tribune, les autorités russes sont intervenues, mercredi, pour faire face à "une crise de change". A cause des sanctions internationales, et de la fuite des capitaux, les dollars sont devenus une denrée rare en Russie. Le ministère des Finances a donc injecté des devises étrangères sur les marchés financiers, pour faire remonter la valeur du rouble. Un levier déjà activé à de nombreuses reprises par la Banque centrale russe, à hauteur de 82 milliards de dollars depuis janvier 2014, sans grand succès. Mais Moscou compte aujourd'hui sur une nette amélioration de cette pénurie de dollars dès janvier.

En effet, comme le détaille l'économiste Jacques Sapir sur son blog Russeeurope, les entreprises russes, qui empruntent principalement en dollars, sont rattrapées par leurs créances en cette fin d'année : "Les sociétés et les banques russes, confrontées à l’importance des remboursements d’emprunts à faire en décembre, ont massivement acheté du dollar, faisant baisser le rouble.(...) La situation va se détendre dès le début de 2015. La question est de savoir jusqu’à quel point."

La Russie a des alliés

La crainte de voir la Russie s'enfoncer dans la récession, comme lors de la crise de 1998, fait trembler les marchés. Pourtant, le statut international du pays n'est plus le même aujourd'hui. En seize ans, Moscou s'est, en effet, employée à multiplier les accords commerciaux. Les derniers en date engagent notamment des pays comme l'Inde, qui se fera livrer 12 réacteurs nucléaires russes d'ici à 2035, ou encore la Chine, qui compte sur le gazoduc russe géant lancé en septembre.

Ces liens commerciaux marquent la volonté de Moscou de se tourner vers l'Asie, se défaisant ainsi de la dépendance à des pays occidentaux hostiles à sa politique étrangère. Comme l'explique Jacques Sapir sur Europe 1, "les sanctions internationales ont pu entraîner une pénurie de dollars, mais les Russes peuvent sans problème retrouver des prêts en demandant de l'argent à des banques chinoises ou de Singapour."

Le pays ne coulerait pas tout seul

Si la Russie a des alliés prêts à l'aider à l'Est, sa situation périlleuse pourrait également mobiliser des pays à l'Ouest. L'Allemagne, tête de pont de la zone euro, s'attend ainsi à voir ses exportations vers la Russie baisser d'au moins 20%, si la chute du rouble se poursuit, comme le détaille le quotidien économique Handelsblatt (en allemand). Une perspective catastrophique pour des secteurs stratégiques comme l'automobile ou les machines-outils, qui ont beaucoup misé sur la Russie.

D'après Jacques Sapir, les Etats-Unis devraient également s'attacher à lutter contre la chute du baril de pétrole, principale cause de la crise russe : "La baisse du prix du baril de pétrole peut avoir des conséquences extrêmement graves sur l'industrie américaine des gaz de schiste. En dessous d'un baril à 80 dollars, elles ne sont plus rentables. Or, elles ont emprunté des sommes considérables aux banques américaines, ce qui veut dire qu'il y a une potentialité de crise bancaire aux Etats-Unis."

Moscou peut encore sortir "l’arme nucléaire financière"

En 1998, pour sortir de la crise, les autorités russes avaient été forcées d'instaurer un contrôle des capitaux. Certains observateurs ne voient pas d'autre solution pour empêcher le bateau russe de couler. Cette "arme nucléaire financière" consisterait, par exemple, à plafonner les sommes convertibles en devises étrangères, à limiter les transferts d'argent sortant ou entrant en Russie, ou encore à contrôler le taux de change du rouble.

Vladimir Poutine s'oppose, pour l'heure, à cette solution radicale. Le président russe ne veut pas prendre le risque de ternir l'image financière de la Russie, chèrement entretenue depuis le virage libéral opéré en 2006 : "C’est un peu la dernière arme qu’il reste à la Russie, mais ce n’est pas un très bon signal car c’est un message de fermeture, et cela ne redonnera pas confiance en la monnaie russe", analyse François Chevallier, en charge de la stratégie de la banque Leonardo, dans Challenges.

Pourtant, ce serait le meilleur moyen de "déconnecter les taux d’intérêts internes et ceux des marchés internationaux", affirme Jacques Sapir, cité par Ria Novosti. La Russie échapperait ainsi aux attaques spéculatives néfastes, comme celles qui ont anticipé et aggravé la chute du rouble ces derniers jours. Reste à savoir si Vladimir Poutine, qui tire son énorme popularité de la stabilité financière qu'il a su jusque-là imposer au pays, changera brutalement de direction pour éviter un possible crash.