Royaume-Uni : qu'est-ce que le DUP, ce parti nord-irlandais chargé de décider du sort de Theresa May ?

Ce parti protestant ultraconservateur peut, grâce à ses dix députés, permettre à la Première ministre britannique de revendiquer une majorité absolue et de se maintenir au 10, Downing Street. 

La cheffe du DUP et Première ministre d\'Irlande du Nord, Arlene Foster, et son adjoint, Nigel Dodds, évoquent les négociations avec les conservateurs de Theresa May, le 12 juin 2017, à Belfast (Royaume-Uni).
La cheffe du DUP et Première ministre d'Irlande du Nord, Arlene Foster, et son adjoint, Nigel Dodds, évoquent les négociations avec les conservateurs de Theresa May, le 12 juin 2017, à Belfast (Royaume-Uni). (PAUL FAITH / AFP)
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Marie-Adélaïde ScigaczFrance Télévisions

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L'avenir du Royaume-Uni est entre les mains d'une poignée de députés nord-irlandais membres d'un parti sulfureux. Après avoir perdu la majorité absolue au Parlement à l'issue des élections législatives anticipées du 8 juin, la Première ministre conservatrice Theresa May espère reprendre la main à la Chambre des communes en s'alliant avec le Parti unioniste démocrate (DUP). Les dix élus de cette formation protestante controversée, partisane du maintien de l'Irlande du Nord au sein du Royaume-Uni et pro-Brexit, permettraient en effet aux Tories d'atteindre les 326 sièges requis pour former une majorité. La cheffe de file du DUP et Première ministre d'Irlande du Nord, Arlene Foster, rencontre Theresa May mardi.

"Qu'est-ce que le DUP ? Quel est son programme ? Qui sont ses députés ?" Depuis l'annonce des résultats vendredi, les Britanniques demandent à Google de les éclairer sur les positions des possibles futurs alliés des conservateurs au Parlement. Et ce qu'ils ont appris au sujet de cette formation, méconnue au-delà des frontières de l'Ulster, les a parfois fait bondir : lundi, plus de 735 000 personnes dénonçaient cette alliance dans une pétition réclamant la démission de Theresa May au motif que ses nouveaux amis défendraient des politiques homophobes, hostiles à la science ou en faveur de la peine de mort.

Car le DUP, premier parti d'Irlande du Nord, n'est pas (mais alors pas du tout) un parti comme les autres. Franceinfo vous fait les présentations.

Des élus homophobes, créationnistes, climato-sceptiques, anti-IVG…

Fondé en 1971 par le pasteur Ian Paisley, alors à la tête de l'Eglise presbytérienne libre d'Ulster créée par ses soins, le DUP ne semble guère avoir avancé depuis 1977. Cette année-là, le parti lance une campagne baptisée "Sauver l'Ulster de la sodomie" pour s'opposer à la dépénalisation de l'homosexualité. Vingt ans plus tard, son fils, Ian Paisley Jr., réélu jeudi dans sa circonscription d'Antrim, confiait sa "répulsion" envers les gays et les lesbiennes, tandis que l'Irlande du Nord reste, en 2017, la seule nation du Royaume-Uni où les couples de même sexe sont privés de mariage. "Dans le jardin d’Eden, il y avait Adam et Eve, pas Adam et Steve", argumentait en 2013 un autre député du parti, David Simpson, à la Chambre des communes. En 2016, un parlementaire du DUP a par ailleurs reconnu qu'il pensait jusqu'alors que les hétérosexuels ne pouvaient pas contracter le virus du sida, rappelle la BBC (en anglais)

La science n'est pas non plus en odeur de sainteté au DUP, détaille The New Scientist (en anglais). Ainsi, plusieurs élus du parti militent pour que le créationnisme – la théorie religieuse selon laquelle la Terre a été créée en six jours par Dieu – soit enseigné dans les écoles nord-irlandaises à la place de la théorie de l'évolution, accusée de "corrompre les enfants". A la manière d'un Donald Trump (que Ian Paisley Jr. assure rencontrer chaque année à l'occasion d'un tournoi de golf en Irlande du Nord), un autre membre du DUP, Sammy Wilson, jadis ministre de l'Environnement nord-irlandais, estime également que le réchauffement climatique est une "escroquerie géante"

Les élus du parti, majoritaire à l'Assemblée d'Irlande du Nord, ne cessent d'entraver les mesures en faveur de l'environnement, mais pas seulement. Ils refusent aussi systématiquement toute réforme, même mineure, visant à ouvrir l'accès à l'avortement. En Irlande du Nord,  l'IVG n'est possible que si la mère est en danger de mort. Si la cheffe du parti, Arlene Foster, s'est déclarée prête en 2016 à débattre de la possibilité d'accorder le droit à l'avortement aux victimes de viol, le DUP a finalement renoncé à revoir sa position, sur la base de la religion. Toujours par respect pour le culte, les négociations entre le DUP et les conservateurs ont été interrompues dimanche : pas de discussions politiques le jour du Seigneur, explique The Guardian (en anglais). 

Certains craignent les conséquences d'un éventuel soutien du DUP aux Tories. La cheffe des conservateurs écossais, Ruth Davidson, lesbienne sur le point d'épouser sa compagne, a d'ores et déjà "demandé à Theresa May l'assurance catégorique qu'en cas d'accord avec le DUP, les droits de la communauté LGBT seront respectés dans le reste du Royaume-Uni". Pour le professeur Jon Tonge, spécialiste de la politique irlandaise cité par The Guardian"hormis conserver son droit de veto sur le mariage gay et l'avortement", le DUP n'ambitionne pas d'exporter son conservatisme social à Westminster : "Tout ce qui compte, c'est combien d'argent les conservateurs peuvent offrir à l'Irlande du Nord."

Une histoire violente au cœur du conflit nord-irlandais

Lorsqu'il crée le DUP, Ian Paisley est un anticatholique radical plutôt sanguin. Dans sa longue carrière, il a ainsi lancé une boule de neige sur un ministre britannique, manifesté en tenue de milicien unioniste ou qualifié le pape d'"Antéchrist" (et l'Eglise catholique romaine de "pute de Babylone"). Né pendant le conflit qui a ensanglanté l'Irlande du Nord de 1969 à 1998, le parti milite pour que l'Ulster reste attaché au Royaume-Uni. Or, à l'époque, Ian Paisley estime que le parti unioniste existant, l'UUP, n'est pas assez intransigeant avec les catholiques républicains, qui souhaitent intégrer la République d'Irlande. Le DUP s'oppose donc à tous les accords et discussions proposés pour sortir du conflit dans les années 1970, 1980 et 1990. 

Décidés à répliquer aux actions de l'Armée républicaine irlandaise (IRA), les membres du DUP tentent dès 1981 de former une milice armée loyaliste pour appuyer la police britannique. En 1986, des membres du parti créent le mouvement loyaliste paramilitaire Ulster Resistance (URM). Certains sont pris la main dans le sac par les services de renseignement français en train de vendre des secrets militaires au régime sud-africain en échange d'armes, rapporte The Guardian (en anglais). Si le DUP assure alors avoir pris ses distances avec la milice, le parti vante une ligne dure jusque dans les années 1990, où il soutient une nouvelle partition de l'Irlande afin de "maintenir la spécificité de l'identité protestante".  

En vertu de l'accord du Vendredi saint, signé en 1998, le DUP finit par partager le pouvoir avec ses ennemis jurés, les nationalistes du Sinn Féin, en 2007. Ian Paisley devient Premier ministre d'Irlande du Nord, avec pour adjoint Martin McGuinness, ancien leader de l'IRA. Non seulement les deux hommes acceptent des compromis pour sauvegarder le processus de paix, mais ils sympathisent. Cette improbable amitié, portée à l'écran en 2017, a contribué à forger l'image d'un DUP plus modéré qu'autrefois. Mais le spectre de l'action violente n'a pas disparu du paysage politique nord-irlandais. Une députée fraîchement élue du parti, Emma Little-Pengelly, a d'ailleurs bénéficié du soutien des trois plus importants groupes paramilitaires loyalistes dans cette nouvelle campagne. 

Une ligne pro-Brexit et contre l'unification de l'Irlande

Dans les années 1970, le DUP a milité contre l'adhésion du Royaume-Uni à l'Union européenne. Et depuis, il a soutenu le Brexit (même avant l'invention du terme). Au cours de ses négociations avec Theresa May, le parti espère cependant limiter les éventuelles conséquences négatives d'un "Brexit dur" pour l’Irlande du Nord. Son objectif : ni frontière, ni poste de douane entre l'Ulster et la République d'Irlande.

Pendant ce temps, à Belfast, le DUP protestant et le Sinn Féin catholique tentent depuis janvier de former une coalition capable de gouverner l'Irlande du Nord. Or, une alliance avec les conservateurs britanniques permettrait au DUP d'obtenir des contreparties mal vécues par le camp adverse. Ainsi, le gouvernement britannique pourrait garantir aux unionistes qu'il n'y aura pas, dans les années à venir, de scrutin sur l'unification de l'Irlande, comme le réclame le Sinn Féin (qui dispose de 7 sièges à Westminster, contre 10 pour le DUP), avance The Guardian (en anglais).

Autre point de discorde, l'Ordre d'Orange, un groupe protestant auquel appartiennent certains députés du DUP, demande à Theresa May d'autoriser sa parade traditionnelle annuelle autour de l'église de Drumcree, rapporte The Independent (en anglais). Ce défilé, qui existe depuis 1807, traverse une zone catholique de la ville. Mais, perçu comme "sectaire" et "suprémaciste" par les habitants du quartier, il en a été banni en 1996. Des manifestations réclamant l'accès au quartier ont été émaillées de violences puis interdites en 1998 après la mort de trois enfants catholiques dans leur maison incendiée par des unionistes. 

Un accord entre les conservateurs et le DUP pourrait menacer la paix dans la province, s'inquiète même Stewart Wood, ancien conseiller sur l'Irlande du Nord de l'ex-Premier ministre britannique Gordon Brown. Sur Twitter, il raconte avoir assisté à l'époque à 72 heures de négociations entre le DUP et le Sinn Féin avant d'aboutir à un accord. "Cela aurait été impossible si le gouvernement britannique avait été soupçonné d'avoir un intérêt autre que celui d'être un intermédiaire honnête", écrit-il. Une position difficile à tenir dès lors que le DUP sauverait la peau de Theresa May.