Zaina Erhaim, journaliste en Syrie en dépit des risques

Cette jeune reporter vit à Alep, une ville étranglée par le régime de Bachar Al-Assad et l'organisation Etat islamique, où elle forme des citoyens au journalisme. Rencontre.

Zaina Erhaim, journaliste syrienne, à Gaziantep, en Turquie, le 21 décembre 2014.
Zaina Erhaim, journaliste syrienne, à Gaziantep, en Turquie, le 21 décembre 2014. (GAEL COGNE / FRANCETV INFO)

De notre envoyé spécial

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"Je travaille comme journaliste depuis neuf ans. J'ai étudié le journalisme à l'université de Damas, ensuite j'ai fait mon master en journalisme international à Londres." Précise, concise, rapide, Zaina Erhaim égraine dans un anglais parfait son parcours comme si elle était à un entretien d'embauche. Cette jeune Syrienne de 29 ans est assise dans le sofa du hall d'un luxueux hôtel de Gaziantep, en Turquie, samedi 20 décembre.

La scène ne colle pas avec son quotidien. Zaina Erhaim est un ovni. Journaliste diplômée avant la révolution, elle a choisi de retourner vivre en Syrie quand tous cherchent à fuir. Une anomalie. Depuis huit mois, elle s'est installée définitivement à Alep, la grande ville du nord de la Syrie, après avoir sillonné le pays le plus dangereux au monde pour sa profession. Pour venir assister à la première assemblée générale de l'Association des journalistes syriens indépendants, elle a dû sortir de la ville et emprunter une route de plus en plus dangereuse, comme elle le décrivait sur son blog en octobre. Cette voie vitale pour Alep est étranglée par le régime de Bachar Al-Assad et l'organisation Etat islamique.

"Je me sens responsable"

Elle a quitté Londres et la BBC pour revenir travailler en Syrie en 2012 afin de "documenter le conflit, ce que peu de personnes ont les moyens de faire". Non pas qu'elle se sentait une âme de reporter de guerre ("Je pensais qu'ils étaient fous"). Plutôt par sens du devoir : "Je ne le ferais pas si ce n'était pas mon pays. Je le fais pour mes convictions. Je me sens obligée, responsable. Mais mon chef vous dirait que je suis folle." Une large part de sa famille a dû quitter la Syrie à cause de son activisme. Sa mère, enseignante, a perdu son travail et sa retraite. Elle le dit d'une phrase. Relancée, elle balaye : "C'est ce que vivent tous les Syriens."

Depuis 18 mois, Zaina Erhaim a presque abandonné son métier pour l'enseigner aux autres. Alors que les journalistes désertent la Syrie, elle s'efforce de former de l'intérieur les "citoyens journalistes" aux ficelles du métier. Elle coordonne un projet de formation pour IWPR (Institute For War And Peace Reporting), une fondation qui aide des médias locaux à se développer. "Je fais des formations et j'ai un gros projet avec des femmes qui consiste à décrire leurs difficultés dans les zones libérées" du régime d'Assad, dit-elle, sans que son débit ne faiblisse. Elle cherche à toucher ceux que personne d'autre n'atteint. "Hors de la Syrie, nous avons beaucoup de radios, de magazines, de sites internet et ils n'arrivent pas à joindre ceux qui sont à l'intérieur. Aider ceux-là à avoir les aptitudes nécessaires pour communiquer ce qui se passe, c'est essentiel."

Menacée de toutes parts

Essentiel mais risqué. A Alep, ses formations se déroulent dans des caves pour se protéger des barils d'explosifs que larguent les hélicoptères d'Assad, "mais ce n'est pas une protection suffisante". Ailleurs, elle est recherchée par trois branches de la sécurité du régime et elle ne peut plus mettre les pieds dans les zones tenues par l'organisation Etat islamique. Quand le groupe terroriste était dans Alep, "personne ne devait amener de caméra avec lui, on ne devait pas se rassembler dehors et je donnais le point de rendez-vous au dernier moment, jamais par internet, toujours face à face".

Pour le reste, elle arrive encore à se faire oublier du Front Al-Nosra (Al-Qaïda en Syrie) et de l'Armée syrienne libre. "J'ai toujours des altercations aux barrages, sur la route, mais pas parce que je suis une journaliste, parce que je suis une femme qui sort. Mais, déjà, à Idleb, d'où je viens, dans ma petite société, je n'étais pas une femme exemplaire", dit-elle en riant.

"C'est la vie"

N'est-elle jamais fatiguée ? "Il m'arrive d'en avoir marre, surtout après de gros massacres, des scènes horribles, la perte d'un ami." Mais elle parle aussi des moments de joie, de la pièce de théâtre jouée sur la ligne de front devant 400 personnes, de la musique dans la rue, du jardin où elle aime se reposer, même s'il a été transformé en cimetière et des quatre mariages auxquels elle a assisté en six mois. "Mes amis attendent mon retour pour célébrer le cinquième."

Elle affirme se sentir plus à l'aise à Alep qu'ici, sur le gros divan de l'hôtel de Gaziantep. "A Alep, j'ai toujours des amis qui viennent, on mange, on discute, on regarde beaucoup de films d'animation sur mon grand écran que je fais fonctionner avec une batterie de secours. On se plaint de tout, on pleure, on chante, on danse, c'est la vie. On apprécie chaque moment parce que ça pourrait être le dernier." Son débit s'arrête une seconde. "A l'extérieur, même les Syriens exilés pensent que nous sommes suicidaires. Mais la vérité c'est que nous sommes plus en vie que beaucoup d'entre eux."