Syrie : les dizaines de civils tués dans un bombardement embarrassent la coalition

Une ONG locale et des témoins sur place accusent la coalition d'avoir tué des dizaines de civils lors de frappes menées lundi 18 juillet dans la province d'Alep, mettant à mal la stratégie des frappes chirurgicales.

Un avion de chasse américain, engagé dans la lutte contre les forces jihadistes en Syrie, embarqué sur le porte-avion USS Dwight D. Eisenhower, en pleine Méditerranée, le 6 juillet 2016.
Un avion de chasse américain, engagé dans la lutte contre les forces jihadistes en Syrie, embarqué sur le porte-avion USS Dwight D. Eisenhower, en pleine Méditerranée, le 6 juillet 2016. (ALBERTO PIZZOLI / AFP)
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Quatre jours après l'attentat ayant fait 84 morts à Nice, revendiqué par l'organisation Etat islamique, la coalition internationale a mené des raids aériens, lundi 18 juillet, près de la ville de Manbij, dans le nord de la Syrie. Les objectifs étaient des cibles terroristes selon le Pentagone, mais des ONG et des témoins locaux évoquent des dizaines de morts civils

Ces opérations aériennes de la coalition ont été menées lundi à l'aube, dans le cadre du soutien apporté aux Forces démocratiques syriennes, une alliance de combattants arabes et kurdes de Syrie, en passe de s'emparer de ce carrefour stratégique pour les jihadistes.

Quelques heures plus tard, un premier bilan humain est annoncé : l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH, ONG proche de la rébellion syrienne) évoque dans un premier temps "au moins 21 civils tués", puis rapidement, "56 civils morts, dont 11 enfants". L'organisation évoque alors "vraisemblablement une erreur" de la coalition, mettant à mal la stratégie des frappes chirurgicales.

"Beaucoup d'autres corps sont apparus"

Dans les heures qui suivent, des témoins locaux ne cessent de revoir le bilan à la hausse, notamment un responsable municipal de Manbij, interrogé par Le Monde. "Quand les membres de la défense civile sont intervenus mardi matin, ils ont récupéré 85 cadavres dans les décombres, principalement des femmes et des enfants. Mais lorsqu’ils ont pu faire venir leur matériel de déblaiement, beaucoup d’autres corps sont apparus. Nous sommes à plus de 200 morts et le décompte n’est pas terminé."

Des chiffres qui varient selon les sources, qui sont impossibles à vérifier de façon indépendante, mais qui ont provoqué une vague d'indignation sur place comme dans la région. Au milieu des bilans chiffrés, Amaq, l'agence de communication de l'organisation Etat islamique, en a profité pour fournir son propre bilan, évoquant là encore plus de 200 civils tués.

Très rapidement, des clichés montrant des cadavres, notamment d'enfants, à peine sortis des décombres, envahissent les réseaux sociaux et sont massivement relayés par des comptes soutenant les organisations jihadistes. En pleine crise politique en Turquie, certains fustigent le président Erdogan et exiger la fermeture de la base aérienne d'Incirlik, d'où décollent des bombardiers américains.

Les partisans de l'organisation Etat islamique ne sont pas les seuls à utiliser l'émotion suscitée par ces bombardements. Le ministère des Affaires étrangères syrien a ainsi adressé une lettre au secrétaire général de l'ONU Ban Ki-Moon, pour dénoncer "l'injuste agression française", attribuant le bombardement à la France.

Pas de commentaire des autorités françaises

Des militants syriens ont également appelé à manifester dimanche à Damas, et dans d'autres villes du monde, notamment Istanbul (Turquie) et Paris, pour dénoncer les frappes occidentales. D'après des témoins joint par Libération, les forces françaises ne seraient pas liées aux opérations aériennes conduites à Manbij, mais les accusations lancées par le régime de Bachar Al-Assad lui permettent de s'en prendre à la France, tout en travaillant à son but ultime : avoir son mot à dire dans les frappes de la coalition.

La Russie, principal allié de la Syrie, a également qualifié "d'horrible nouvelle" l'annonce du bilan des pertes civiles, par la voie de la porte-parole du ministère des Affaires étrangères russe, citée par l'agence officielle TASS : "Des enquêtes doivent avoir lieu sur ces informations, et leurs conclusions doivent être rendues publiques. Si ces horribles faits sont confirmés, des conclusions adéquates doivent en être tirées, et les mesures nécessaires doivent être prises pour que cela n'arrive plus à l'avenir."

Les autorités françaises n'ont, elles, pas encore réagi aux informations venant de Manbij. Interrogé par France 2 sur le bilan humain brandi par l'OSDH, Jean-Yves Le Drian, le ministre de la Défense, a refusé tout commentaire, laissant l'ONG syrienne avec "la responsabilité de [sa] communication".

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De leur côté, les Etats-Unis ont annoncé dans un rapport officiel avoir mené à Manbij "18 frappes sur 15 unités tactiques de l’EI et avoir détruit 13 positions de combat de l’EI" . "Nous allons enquêter" sur les accusations attribuant à la coalition la mort de dizaines de civils et "nous serons transparents là-dessus", a assuré le chef du Pentagone, Ashton Carter.

Un ultimatum pour mettre fin au siège de Manbij

Une affirmation qui contraste avec l'habituel silence des Etats-Unis sur les morts de civils provoquées par les bombardements en Syrie. A ce jour le Pentagone ne reconnaît que 41 personnes tuées, quand le collectif Airwars, groupe de travail spécialisé sur cette question, comptabilise 1 422 civils tués lors d'opérations menées par la coalition.

Ce défaut de transparence laisse le champ libre aux organisations jihadistes pour instrumentaliser, avec leur arsenal communicationnel, ce type de bombardements meurtriers. Mardi, face au tollé, les Forces démocratiques syriennes ont annoncé une fin temporaire des hostilités à Manbij, donnant 48 heures aux jihadistes pour quitter la région avec leurs armes.

L'objectif de cette mesure proposée par des chefs de tribus locaux est de "préserver les vies des civils" mais aussi de ne plus fournir d'images profitables à l'adversaire, comme l'explique un membre des FDS : "Nous l'acceptons maintenant, après que l'EI a utilisé les civils comme boucliers humains, et en raison de la pression médiatique sur nous."