Pas d'infidélité en vue entre Moscou et Damas. Alors que des enquêteurs de l'ONU se sont rendus, lundi 26 août, sur les lieux d'une attaque chimique présumée, le chef de la diplomatie russe a redit son inquiétude quant à une possible intervention armée en Syrie. "C'est un terrain glissant et très dangereux" et "une grossière violation du droit international", a prévenu Sergueï Lavrov, au cours d'une conférence de presse convoquée en urgence. Deux ans après le début du conflit, les Russes restent toujours le meilleur allié du régime syrien. Pour quelles raisons ? Eléments de réponse. 

Maintenir des liens historiques

La loyauté de Moscou vis-à-vis du régime syrien tient d'abord aux liens entretenus de longue date, dès les années 1950, sous l'époque soviétique. Les relations entre les deux pays se sont renforcées à partir de 1980, au moment "où la Syrie était le seul pion de la diplomatie soviétique dans la région", explique à francetv info Frédéric Pichon, spécialiste de la Syrie et chercheur à l'université de Tours.

"Les Russes mettent beaucoup en avant ce rapport à l'histoire et défendent le fait qu'ils connaissent très bien la région", note pour francetv info Julien Nocetti, de la cellule Russie à l'Institut français des relations internationales (Ifri). Leur soutien trouve notamment sa source dans des questions religieuses, et plus précisément dans la présence de minorités chrétiennes en Syrie : 7 à 9% des Syriens seraient chrétiens. Or, "les Russes se posent en défenseur des chrétiens d'Orient et veulent jouer leur rôle de protecteur", précise Julien Nocetti.

Préserver une position stratégique

Damas constitue aussi une position stratégique pour Moscou dans la région. Depuis 1971, la Russie dispose d'une base navale dans le port de Tartous, ville située sur la côte ouest de la Syrie. Hors de question pour Moscou de la perdre : après une longue période d'abandon, le pays souhaite désormais en faire une véritable base de ravitaillement, abritant des navires lourds, tels des frégates ou des croiseurs.

Tartous est d'autant plus précieuse aux yeux des Russes qu'il s'agit de leur seul accès sur la Méditerranée. "Il ne faut pas la surestimer, mais c'est leur seule ouverture sur les mers chaudes", analyse Frédéric Pichon. "L'endroit rêvé pour installer des radars et prendre la Turquie en tenailles", précisait en 2012 le spécialiste Fabrice Balanche, sur Europe 1

Conserver un atout commercial

La Syrie reste aussi un partenaire économique de poids pour la Russie, indique Hélène Blanc, spécialiste de la Russie, sur RFI. Elle "est un très bon client de [Moscou] qui n'exporte plus rien sinon des matières premières et des armes". Depuis 2005, les échanges entre les deux pays se sont envolés, atteignant le pic des 2 milliards de dollars en 2008, détaille un rapport de l'Ifri (PDF).

Outre les contrats d'armements, souvent signés "à crédit" selon Frédéric Pichon, les Russes possèdent aussi des intérêts énergétiques en Syrie. "Il y a plusieurs acteurs  russes qui y exploitent du pétrole et du gaz. Un grand jeu énergétique se joue là-bas", précise Julien Nocetti. La question du gaz, surtout, n'est pas négligeable. Depuis des années, Russes et Syriens s'opposent en effet à un projet de pipeline "poussé par le Qatar et qui doit traverser la Syrie". "On peut voir dans le soutien de Moscou à Damas une manière de bloquer ce projet qatari", analyse Frédéric Pichon.  

S'opposer par principe

Pour Agnès Levallois, spécialiste du monde arabe interrogée par Europe 1, la Russie entend "montrer [aux Occidentaux] qu'elle est une puissance, qu'elle a toute légitimité à être présente au Moyen-Orient, car c'est le dernier pays où elle a une influence dans la région." Et pour cela, Moscou brandit la carte de l'intervention en Libye, déclenchée par les Occidentaux en 2011, et toujours pas digérée. 

"Les Russes, qui se sont abstenus de voter la résolution 1973 de l'ONU, considèrent que les Occidentaux sont allés trop loin. Pour eux, l'intervention ne devait pas aboutir à la chute du régime de Kadhafi. Ils ont l'impression d'avoir été floués", résume Frédéric Pichon. "Ils ont fait du cas libyen un exemple pour dire qu'une intervention armée en Syrie ne fera qu'empirer la situation", renchérit Julien Nocetti. Face à cela, Moscou reste donc inflexible, au nom de "la souveraineté territoriale et du principe de non-intervention dans la vie des Etats"