Rifaat Al-Assad n'est pas un grand bavard. L'oncle de Bachar Al-Assad partage sa vie entre la France, le Royaume-Uni et l'Espagne et accorde peu d'entretiens. Ancien rouage essentiel du régime syrien, il est aujourd'hui un opposant déclaré. S'il ne fait l'objet d'aucune sanction internationale, il reste cependant discret. Seulement, depuis quelques semaines, son nom est, bien malgré lui, cité de plus en plus fréquemment pour ses luxueux biens immobilliers en Ile-de-France.

Ce soudain regain d'attention, il le doit notamment à deux conseillers municipaux du 16e arrondissement. "J'ai été intrigué par une parcelle de terrain située près d'Auteuil, à l'angle des rues Henri-Heine et Jasmin", se souvient David Alphand (divers droite), contacté par francetv info. Depuis plus de vingt ans, ce bout de terrain dans les quartiers chics est inoccupé. Abandonné aux ordures et aux rats, malgré les tentatives de la mairie pour mettre la main dessus. "Le bruit courait que ce terrain était la propriété d'un dictateur ou de sa famille située de l'autre côté de la Méditerranée. Avec l'aide de Laurence Dreyfuss [conseillère municipale UMP] et de quelques amis qui ont une réelle expertise, j'ai remonté la piste et la trace de Rifaat Al-Assad." L'élu décrit un "véritable travail d'investigation dans des méandres juridico-financiers".

Le terrain vague appartenant à Rifaat Al-Assad, à l'angle des rues Jasmin et Henri-Heine, dans le 16e arrondissement de Paris.
Le terrain vague appartenant à Rifaat Al-Assad, à l'angle des rues Jasmin et Henri-Heine, dans le 16e arrondissement de Paris. (GOOGLE MAPS)

De nombreux biens immobiliers

"De fil en aiguille, j'ai ensuite appris qu'il n'était pas seulement propriétaire de ce terrain, mais d'une série de biens à Paris", poursuit David Alphand. Selon un récent article du Monde, Rifaat Al-Assad possède un hôtel particulier avenue Foch, deux immeubles dans le 15e arrondissement (quai André-Citroën) et le 16e arrondissement (avenue du Président-Kennedy). D'après Paris Match, il faut encore y ajouter un hôtel particulier avenue de Lamballe. Le tout serait géré par des holdings au Panama et au Luxembourg. Reste enfin, écrit La Gazette du Val-d'Oise, une imposante demeure sur un domaine de 45 hectares à Bessancourt, en lisière de la forêt de Montmorency.

A Paris, "ce sont des biens exceptionnels et on n'est certainement pas loin de la centaine de millions d'euros", estime David Alphand. "Le problème posé ici est très simple : la France, Paris, et le 16e arrondissement n'ont pas vocation à accueillir tous les dictateurs ou leurs proches qui souhaitent une virginité à bon compte", s'insurge l'élu, qui accuse Rifaat Al-Assad d'être responsable d'"exactions" en Syrie.

Le bâtiment avenue Foch, à Paris, qui appartiendrait à Rifaat Al-Assad.
Le bâtiment avenue Foch, à Paris, qui appartiendrait à Rifaat Al-Assad. (SIPA)

Le massacre de Hama

En février 1982, le président Hafez Al-Assad, le père de l'actuel chef d'Etat syrien, a lancé une répression féroce contre une révolte des Frères musulmans, dans la ville sunnite de Hama. L'opération a eu lieu à huis clos. Aucun bilan précis n'a jamais pu être établi. Les chiffres oscillent entre 15 000 et 40 000 morts. Dans une enquête en 2000, Libération décrivait une punition collective contre la ville, orchestrée par le frère du président : Rifaat Al-Assad.

Ce dernier vit en exil forcé depuis 1984, depuis sa tentative de ravir le pouvoir à son aîné. Il nie avoir participé à la répression de Hama. "C'était Hafez le président et le chef des armées, c'est lui qui donnait les ordres. Quand l'attaque de Hama s'est produite, j'avais des responsabilités politiques et non militaires à Damas", a-t-il assuré dans un entretien à Slate il y a un an. Aujourd'hui, alaouite comme son clan mais proche du roi d'Arabie Saoudite et donc des sunnites, il aimerait faire figure de rassembleur, être une alternative au régime du neveu.

"Ambiance western"

Une possibilité qu'ont aussi dû envisager les services de renseignement, qui l'ont choyé. Selon un habitant du 16e, "à une certaine époque, il bénéficiait manifestement d'une protection de la DST". Le maire de Bessancourt, Jean-Christophe Poulet, a ajouté auprès de La Gazette du Val d'Oise avoir été prévenu par les renseignements généraux, après son élection en 2001, qu'il valait mieux "le laisser tranquille et ne pas trop chercher le conflit. Mais nous avons exigé que ses gardes armés se fassent discrets, ils effrayaient les randonneurs". A France Inter, le maire a précisé que ces gardes faisaient régner une "ambiance de zone de non-droit, une ambiance western" dans la commune, chassant à l'arme de guerre, par exemple. Autre problème : des étrangers en situation précaire seraient logés dans les anciens haras "insalubres".

Pour "frapper là où ça fait mal", David Alphand a réclamé à Nicolas Sarkozy dès 2012 le gel des avoirs du Syrien. Demande réitérée au président François Hollande, au Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, et au ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. "Je m'étonne de n'avoir reçu aucun retour. Dans ce pays, quand un élu local saisit un ministre, il va au minimum recevoir un accusé de réception et une kyrielle de conseillers vont traiter le sujet. Mais là, silence absolu. Je trouve cela pour le moins troublant."

De son côté, l'ONG Sherpa, investie dans les dossiers des "biens mal acquis", a déposé plainte, aux côtés de Transparence International France, vendredi 13 septembre. "Comment Rifaat Al-Assad a pu avoir ce type de biens, dont les montants s'élèvent à plusieurs millions ? Comment cet argent a-t-il été obtenu ?", s'interroge sa directrice, Sophia Lakhdar. "Nous souhaitons relancer la procédure et porter à la connaissance du juge qu'il y a potentiellement un enrichissement illicite". Finie la discrétion. Rifaat Al-Assad préfère Londres désormais, et son entourage se contente de démentir anonymement les rumeurs persistantes selon lesquelles il chercherait à solder ses biens en France. Joint par Le Monde, un de ses conseils "conteste les 'allégations' des élus et dénonce 'une folie médiatique' autour du nom Assad".