Guerre en Syrie : que cherche la Turquie en bombardant les Kurdes ?

Après la revendication de l'attentat d'Ankara par un groupe dissident kurde, francetv info décrypte la stratégie de la Turquie sur le front syrien. 

Le Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, le président Recep Tayyip Erdogan et le général Hulusi Akar, le 17 février 2016, après l'attentat contre un convoi militaire à Ankara (Turquie). 
Le Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, le président Recep Tayyip Erdogan et le général Hulusi Akar, le 17 février 2016, après l'attentat contre un convoi militaire à Ankara (Turquie).  (AYKUT UNLUPINAR / ANADOLU AGENCY / AFP)

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Un groupe dissident du Parti des travailleurs kurdes (PKK) a revendiqué, vendredi 19 février, l'attentat contre un convoi militaire qui avait fait 28 mort à Ankara, deux jours plus tôt.

Ce dernier élément risque de décider la Turquie à entreprendre une opération militaire contre les Kurdes, qu'elle bombarde déjà dans le nord de la Syrie. Jusqu'où ira cette escalade de la violence ? Francetv info décrypte la stratégie turque sur le front syrien, à travers trois objectifs. 

Empêcher la création d'un Etat kurde à n'importe quel prix

Mais qui visent réellement les Turcs en Syrie ? "Ce qui guide la position turque dans ce conflit est avant tout la question kurde. Ankara est obsédé par l'idée d'empêcher qu'un Etat kurde se constitue à sa frontière", explique le journaliste spécialisé Guillaume Perrier, auteur de La Turquie et le fantôme arménien. Sur les traces du génocide (Actes Sud/Solin), à francetv info. Depuis le 13 février, la Turquie concentre en effet sa force de frappe sur les combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), le bras armé du Parti de l’union démocratique (PYD), principal parti kurde syrien.

Ces derniers sont alliés à la bête noire d'Ankara depuis des décennies : les séparatistes kurdes de Turquie du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ankara a affirmé à plusieurs reprises qu'il envisageait le déploiement de forces au sol avec l'Arabie saoudite, puissance sunnite décidée à faire tomber le régime de Bachar Al-Assad, soutenu par le Hezbollah et l'Iran chiites. Si aucun soldat turc n'a été déployé pour le moment, 500 combattants syriens alliés à Ankara ont déjà passé la frontière pour aller combattre les Kurdes, raconte L'Orient-Le Jour.

Si le gouvernement d'Ankara ne cesse de répéter qu'il empêchera la constitution d'un Etat kurde par tous les moyens, les militaires turcs tentaient jusque-là de limiter les vélléités du président Recep Tayyip Erdogan. "Ils ont averti à plusieurs reprises qu'une opération terrestre serait une folie, explique Guillaume Perrier. Mais ce sont ces mêmes militaires qui ont été visés par l'attentat du 17 février", revendiqué par les Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK), un groupe de dissidents du PKK.

Montrer les muscles face à la Russie, l'alliée de ses ennemis

Les ambitions guerrières d'Ankara ne plaisent pas à Moscou. La Russie et Bachar Al-Assad ont déposé, auprès du Conseil de sécurité de l'ONU, une plainte contre la Turquie après les bombardements dans des zones kurdes. En réponse, Ankara n'a pas hésité à défier Moscou : "Si ces actes terroristes continuent, [la Russie] sera tenue pour responsable", a affirmé le Premier ministre, Ahmet Davutoglu.

Les deux puissances ont des intérêts diamétralement opposés dans cette crise. La Russie souhaite maintenir son allié Bachar Al-Assad. Elle soutient aussi les miliciens kurdes du YPG qui luttent contre les milices jihadistes, elles-mêmes ennemies de Damas. A l'inverse, Ankara fait des Kurdes sa cible prioritaire et est décidé à renverser le régime syrien.

"Les pouvoirs turc et russe sont similaires en de nombreux points. Très nationalistes et héritiers d'empires, ils sont tous deux décidés à entretenir leurs intérêts et à peser sur la politique moyen-orientale", explique Guillaume Perrier. Ce bras de fer a pris une dimension toute nouvelle depuis qu'un avion russe a été abattu par la Turquie, en novembre dernier. "Dès lors, les Russes ont commencé à cibler expressément les intérêts turcs en Syrie, c'est-à-dire les combattants armés sous l'influence d'Ankara."

Profiter de l'Otan pour défendre ses intérêts

La situation peut-elle dégénérer en conflit ouvert entre Moscou et Ankara ? La Turquie est membre de l'Otan. Une agression russe impliquerait donc une riposte de tous les signataires du traité. "Il y a une politique de la carotte et du bâton entre la Turquie et l'Otan, analyse le journaliste Guillaume Perrier. Depuis le début du conflit, Ankara joue sur cette alliance pour défendre ses intérêts face à la Russie." 

Difficile de savoir à quel point les Occidentaux peuvent "tenir" diplomatiquement la Turquie, tant celle-ci semble déterminée à anéantir les milices kurdes."Nous avons exhorté et continuerons à exhorter la Turquie à ne pas bombarder de l'autre côté de la frontière", a assuré John Kirby, le porte-parole du département américain de la Défense.

Washington se retrouve ainsi dans une position délicate, tiraillé entre l'intérêt stratégique que lui apportent sur le terrain syrien les combattants kurdes dans la lutte contre l'Etat islamique et son alliance militaire historique avec la Turquie. "Il est impensable pour les pays occidentaux de se passer de la Turquie aujourd'hui, tranche Guillaume Perrier. Et c'est cette position qui permet à Ankara de mener sa politique contre les Kurdes.Tant géographiquement que stratégiquement, la Turquie est le dernier rempart entre l'Europe et le chaos syrien.