En Syrie, les rebelles se déchirent

Affrontements, enlèvements, meurtres : islamistes et rebelles laïcs semblent irréconciliables. La haine de Bachar Al-Assad ne suffit plus à les unifier. 

Des combattants du front Al-Nosra dans un village du nord de la Syrie, le 4 avril 2013.
Des combattants du front Al-Nosra dans un village du nord de la Syrie, le 4 avril 2013. (GUILLAUME BRIQUET / AFP)
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Le calcul des Occidentaux était simple. La pression des rebelles et les défections au sein du régime syrien devaient le conduire à sa perte. C'était inéluctable : Bachar Al-Assad allait se trouver contraint de négocier ou bien son régime s'effondrerait, rappelle l'ONG International Crisis Group (en anglais).

Mais depuis plus de deux ans, le régime tient bon. Après avoir perdu de vastes zones, dans le nord, le régime d'Assad a même repris la main quand le Hezbollah a permis la reconquête, début juin, de la région de Qousseir. Finalement, c'est la rébellion qui n'en finit plus de sombrer, minée par des dissenssions internes entre "rebelles modérés" de l'Armée syrienne libre (ASL) et islamistes radicaux, pour certains affiliés à Al-Qaïda.

Un chef rebelle assassiné

Jeudi 11 juillet, elles ont éclaté au grand jour, relate Le Monde (article payant). Kamal Hamami, dit "Abou Bassir Al-Jeblaoui, (...) chef rebelle le plus craint du djebel turkmène, une région accidentée du nord-ouest de la Syrie qui surplombe la côte méditerranéenne et la ville de Lattaquié (...) circule en convoi dans la montagne quand il tombe sur un barrage dressé par les hommes de l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL)". Ce mouvement est une émanation d'Al-Qaïda en Syrie.

La rencontre se passe mal. Le ton monte rapidement. Le chef rebelle exige la levée du barrage. "Vous venez dans notre pays pour nous aider ou pour nous créer des problèmes ?", lance aux jihadistes Kamal Hamami, d'après des propos rapportés plus tard par un lieutenant colonel rebelle sur Facebook. L'Irakien qui dirige l'EIIL dans la région s'avance. Hamami s'emporte : "Vous n'avez rien à voir avec l'islam." En guise de réponse, il est abattu.

Des combats entre opposants à Assad

A l'aube, samedi 13 juillet, des combats éclatent entre l'ASL et des jihadistes d'Al-Qaïda, dans la province d'Idleb. Ces derniers ont tenté de mettre la main sur un stock d'armes de l'ASL. Quelques jours plus tôt, déjà, des dizaines de militants de l'ASL ont été tués dans des combats face à l'EIIL. Un nouveau front est en train de s'ouvrir. Les troupes de Bachar Al-Assad en sont absentes. D'un côté, la rébellion "modérée" et laïque de l'ASL, de l'autre, les islamistes du front Al-Nosra ou de l'EIIL, affiliés à Al-Qaïda. 

Fini le temps où l'ASL accueillait à bras ouverts ces combattants étrangers aguerris et dotés d'armes sophistiquées. L'engouement a laissé progressivement la place au rejet en raison de leur pratique extrême de l'islam et d'arrestations arbitraires. Sans compter que le regard courroucé des puissances occidentales, réticentes à livrer des armes à une ASL jugée trop complaisante envers les jihadistes, a fini par peser. Aujourd'hui, les enlèvements, meurtres et combats se multiplient entre ces deux parties que la haine du régime d'Assad ne suffit plus à réunir.

Sans ambages, dans un entretien téléphonique avec le quotidien Al-Hayat, repris en partie par Al-Monitor (en anglais), le chef salafiste jordanien Abou Sayyaf dit s'attendre "à une intensification de la lutte entre combattants islamistes et laïcs après la chute de Bachar Al-Assad". Pour lui, "c'est un mal nécessaire", car "il y a une grande différence de vue et d'objectif entre les combattants laïcs et les islamistes. Par exemple, l'ASL veut qu'un Etat démocratique laïc soit imposé et n'aura pas de problème à se soumettre aux diktats de l'Occident quand le régime tombera".

De plus en plus de combattants étrangers

Depuis le début de l'insurrection, les jihadistes affiliés à Al-Qaïda ont pris une part prépondérante dans les combats. "Certains observateurs voient dans ce phénomène le résultat inévitable d'une radicalisation idéologique alimentée par la violence du régime et la polarisation confessionnelle entre sunnites et alaouites. D'autres mettent en exergue l'influence des Etats-parrains de l'insurrection, et en particulier de l'Arabie saoudite et du Qatar", analyse le chercheur Thomas Pierret dans Le Monde (article payant). Il souligne que les salafistes ont aussi bénéficié d'un contexte favorable lors des premiers mois de l'insurrection, grâce aux financements privés de "donateurs du Golfe".

Parmi ces combattants, des Européens (Manuel Valls avait avancé le chiffre de 600), comme Nicolas, qui se fait désormais appeler Abou Abdelhramane et appelle ses frères musulmans à le rejoindre en Syrie.

Mais ils ne sont pas les seuls. Un chef des talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliban Pakistan - TTP) a affirmé à Reuters que des centaines de ses hommes avaient gagné la Syrie et qu'ils y avaient des bases pour mener la guerre sainte contre les chiites et les alaouites de la confession d'Assad. "Nos frères arabes étant venus nous soutenir, nous sommes tenus de les aider dans leurs pays respectifs et c'est ce que nous avons fait en Syrie", a expliqué un autre commandant du TTP.

Vers un jihad global ?

Après l'Afghanistan, la Syrie va-t-elle devenir le pays du jihadisme global des années 2010, comme l'avance Libération ? "Ils sont tous là, affirme le politologue Khattar Abou Diab au journal, les talibans pakistanais, mais aussi des sunnites irakiens, des islamistes du Cachemire". 

Arif Rafiq, spécialiste du Moyen-Orient, nuance un peu dans Foreign Policy (article payant, en anglais). Pour lui, cette migration de combattants majoritairement arabes en provenance du Pakistan est "exagérée". Les talibans pakistanais sont accaparés par la guerre qu'ils mènent sur des fronts plus proches. "Nous soutenons la cause des moudjahidines en Syrie, mais nous avons déjà énormément de travail comme ça au Pakistan et en Afghanistan, a d'ailleurs indiqué un membre du conseil central du TTP à l'AFP. Nous sommes déjà en lutte contre l'armée pakistanaise, et le grand Satan [les Etats-Unis] (...) attaque des innocents en Afghanistan, alors Bachar Al-Assad n'est pas notre priorité."

Et puis les jihadistes ne forment pas un camp homogène en Syrie. Les dissensions gagnent jusqu'au sein du camp islamiste, note Libération : "Notamment au sein du front Al-Nosra, entre sa branche jihadiste liée à Al-Qaïda et celle nationaliste."