L'article à lire pour comprendre ce qu'il se passe entre l'Iran et l'Arabie saoudite

Une ambassade saccagée, des manifestations dans plusieurs pays, des relations diplomatiques rompues… Francetv info vous aide à mieux comprendre la détérioration des relations entre l’Iran et l’Arabie saoudite.

Des manifestants brandissent un portrait du dignitaire chiite Nimr Al-Nimr, exécuté par l'Arabie saoudite, à Téhéran (Iran), le 4 janvier 2016.
Des manifestants brandissent un portrait du dignitaire chiite Nimr Al-Nimr, exécuté par l'Arabie saoudite, à Téhéran (Iran), le 4 janvier 2016. (FATEMEH BAHRAMI / ANADOLU AGENCY)
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Entre l'Iran et l'Arabie saoudite, la rupture est consommée. Riyad a annoncé, le 4 janvier, qu'elle suspendait ses relations diplomatiques avec l’Iran. Le Bahreïn et le Soudan lui ont emboîté le pas. Cette nouvelle crise entre les deux puissances du golfe Persique fait suite à l'exécution, deux jours plus tôt, d'un dignitaire chiite, le cheikh Nimr Al-Nimr en Arabie saoudite. Depuis ce samedi, les Iraniens ne décolèrent pas. Que se passe-t-il entre ces deux puissances régionales ?

C'est parti d'où tout ça ? 

La République islamique d'Iran s'est enflammée dès samedi 2 janvier lorsque l'Arabie saoudite a annoncé qu'elle allait exécuter Nimr Baqer Al-Nimr avec 46 autres prisonniers. Ce cheikh saoudien de 56 ans est de confession chiite, une branche de l'islam à laquelle appartiennent majoritairement les Iraniens. Cet imam s'était fait le porte-parole des intérêts de la minorité chiite opprimée, vivant dans l'est de la monarchie saoudienne, qui s'est soulevée en 2011.

Le prédicateur chiite avait appelé l’est du royaume à faire sécession et à rejoindre le Bahreïn voisin (royaume peuplé à 70% de chiites, mais gouverné par des sunnites). Les autorités saoudiennes l'ont arrêté en 2012 pour sédition, désobéissance au souverain et port d’arme. Puis elles l'ont condamné à mort en 2014.

On m’a dit que c’était la guerre entre l’Iran et l’Arabie saoudite, c'est vrai ?

Ce n’est pas une guerre rangée. Mais il y a tout de même eu des affrontements violents. A la suite de l’annonce de l’exécution de Nimr Baqer Al-Nimr, des Iraniens ont saccagé l’ambassade d’Arabie saoudite à Téhéran. Des manifestants ont lancé des cocktails Molotov contre le bâtiment, qui a été en partie incendié. Ils ont ensuite pénétré dans l’ambassade dont ils ont brisé les vitres et les meubles avant d’être chassés par la police.

Les autorités saoudiennes ont également essuyé des tirs dans le village natal de l’imam chiite, faisant un mort et un blessé, rapporte France24. Et des manifestations de chiites ont également eu lieu dans plusieurs villes d'Irak, un pays dont la majorité de la population est, elle aussi, chiite.

Le guide suprême de la République islamique d'Iran, Ali Khamenei, a aussi assuré que "sans aucun doute, le sang de ce martyr [Al-Nimr] versé injustement portera ses fruits et la main divine le vengera des dirigeants saoudiens." Mais malgré ces discours virulents, la situation n’en est pas à la déclaration de guerre.

Attendez, le cheikh était saoudien... Pourquoi l’Iran s'en mêle ?

En exécutant un chef religieux chiite, c’est son grand rival, l’Iran, que l’Arabie saoudite visait. Cette exécution ne pouvait passer inaperçu auprès du plus grand pays chiite du Golfe. "Dans cette exécution, on sent que c’est une décision réfléchie de franchir un seuil symbolique fort, affirme Hamit Bozarslan, islamologue et directeur de recherches à l’EHESS. C’est ce qui confère un caractère exceptionnel à cette exécution car Nimr Al-Nimr n’était pas une figure chiite radicale et il n’y avait pas eu de violences dans la communauté chiite. Il aurait pu servir d’outil de négociation." 

Il s'agit d'un nouvel épisode dans la guerre d'influence que se livrent les deux grandes puissances dans la région. L'Arabie saoudite se sent acculée par ce qu'on appelle parfois le "croissant chiite", selon un terme utilisé par le roi de Jordanie Abdallah en 2004 pour désigner la zone d'influence de Téhéran dans les pays de la région où vit une importante communauté chiite : l'Irak, la Syrie (à majorité sunnite mais dirigée par la communauté alaouite proche du chiisme) et le Liban. 

L'Arabie saoudite, sunnite et gardienne des lieux saints (dont Médine et La Mecque), voit en l'Iran un rival chiite sur le point de revenir sur le devant de la scène régionale. Chacun compte ses alliés parmi les régimes voisins. "On est en face d’une situation de guerre froide avec communautés interposées", observe l’islamologue Hamit Bozarslan. Riyad peut ainsi compter sur le soutien du Koweït, du Bahreïn, des Emirats arabes unis et du Soudan. Suivant l'exemple de l'Arabie saoudite, ces pays ont rompu leurs relations avec Téhéran. 

Sunnites, chiites, c’est quoi la différence déjà ?

Les sunnites s’attachent à la charia, la loi islamique léguée par le prophète et laissent peu de place à l’interprétation. Pour les chiites, la révélation ne s’arrête pas à la mort du prophète et continue avec celui qu’ils considèrent comme son hériter, Ali. Ce premier imam aurait eu une connaissance cachée du Coran transmise par Mahomet lui-même et qu’il convient d’entretenir. Les chiites croient également que le douzième et dernier imam reviendra à la fin des temps pour rétablir la justice. Néanmoins, tous sont musulmans et ils partagent un grand nombre de pratiques, notamment la lecture du Coran et le pèlerinage à La Mecque.

"C’est une interprétation spirituelle qui les oppose puisque les sunnites auraient une religion partielle aux yeux des chiites", explique Pierre Lory, islamologue de l’Ecole pratique des Hautes études, interrogé par francetv info. Les deux communautés cohabitent dans de nombreux pays du Moyen-Orient, non sans tensions dans certains cas.

Pourquoi l'Arabie saoudite a-t-elle provoqué cette escalade ? 

L'une des explications serait que la monarchie saoudienne est aux abois économiquement, contrairement à son rival iranien. L'Arabie saoudite perdrait "87 milliards de dollars, soit 20 % de son PIB" d'après la vice-présidente de la Commission aux affaires étrangères Nathalie Goulet, interrogée par L'Opinion, en raison de la chute des cours du pétrole. 

Ce qui n'est pas le cas de Téhéran, qui est sur le point de sortir de sa stagnation économique. "L’accord sur le nucléaire iranien [conclu en juillet 2015] va permettre à l’Iran de revenir sur la scène régionale, rappelle Mansouria Mokhefi, politologue et conseiller spécial Moyen-Orient et Maghreb à l’Ifri. Mais aussi d’avoir beaucoup plus d’argent, puisqu’il va entraîner la levée des sanctions et le retour des fonds gelés pendant l’embargo." 

Par ailleurs, la chute des prix des hydrocarbures a fragilisé la situation de la monarchie saoudienne. Les budgets de l’Etat sont restés basés sur un baril de pétrole à 100 dollars, alors qu'il est plutôt vendu aujourd'hui entre 37 et 40 dollars. Riyad a déjà réalisé des coupes financières drastiques, mais cela ne suffit pas à redresser la barre. "Créer des tensions dans la région pourrait faire augmenter le prix du baril de pétrole, ce qui ferait les affaires de l’Arabie saoudite", analyse la spécialiste du Moyen-Orient.

S’il s’agit sans doute d’une provocation intentionnelle, pour l’islamologue Hamit Bozarslan, les Saoudiens n’avaient pas envisagé les conséquences de cette exécution. "On a l’impression que les acteurs agissent dans une très grande intensité et sur une durée très courte, sans prendre en considération les conséquences de leurs actes."

Finalement, c'est l'Iran ou l'Arabie saoudite, le plus fort des pays du Golfe ?

Ces dernières années, Téhéran était un pion isolé sur l’échiquier politique et économique. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Après une longue période de tension, l'accord sur le nucléaire iranien a  scellé la réconciliation avec Washington.

Allié naturel de l’Arabie saoudite, les Etats-Unis ont pourtant davantage favorisé l’Iran et leurs intérêts ces derniers mois. "A un moment où les Américains sont en train de se retirer de la zone, ils cherchent à faire de l’Iran leur interlocuteur privilégié en reconnaissant sa puissance et en le replaçant sur l’échiquier régional", analyse Mansouria Mokhefi.

Les "printemps arabes" ont éclaté la structure politique de la région, et l’Iran a pu en profiter. La République islamique a pu se développer alors que l’Arabie saoudite éprouvait des difficultés économiques et politiques (marquées par des dissensions au sein de la famille royale, notamment). 

Pour autant, l'Iran et l'Arabie saoudite restent deux puissances régionales fortes. Et elles s'opposent dans le conflit syrien.

C’est quoi le rapport avec la guerre en Syrie ?

Si la Syrie est majoritairement sunnite, le clan Assad, qui gouverne le pays depuis 1970, est alaouite. Cette branche de l'islam est assimilée au chiisme. Elle concerne 10% des Syriens.

L'Iran est ainsi l’un des grands alliés du régime de Bachar Al-Assad, contrairement à l'Arabie saoudite, qui demande sa destitution et soutient l'opposition armée au régime. Téhéran soutient le régime syrien en envoyant des troupes sur le terrain, d’après France 24. "Aujourd’hui, l’Iran est un acteur de poids dans le conflit syrien en apportant son soutien financier, politique, militaire", affirme Mansouria Mokhefi, politologue. 

L’exécution de Nimr Baqer Al-Nimr pourrait également être une manière pour l’Arabie saoudite de geler les négociations de paix autour du conflit syrien. Car avec la suspension des relations diplomatiques entre les deux pays, toute résolution politique devient impossible. "Aucune solution ne peut être trouvée si l’Iran n’est pas autour de la table", explique la politologue spécialiste du Moyen-Orient. Si la situation reste bloquée en Syrie, ni l’Iran ni l’Arabie saoudite ne gagnent la partie.

On peut s’attendre à une troisième guerre du Golfe ?

"Non, je ne crois pas que l’Arabie saoudite cherche une guerre armée, estime Mansouria Mokhefi. Elle connaît les limites de ses actions. Les Etats-Unis ne permettraient pas une confrontation armée avec l’Iran. Ils ont trop œuvré à cette paix retrouvée dans la région." Bien qu’il y ait des troupes armées en jeu, notamment en Syrie, au Liban et au Yémen, les deux pays ne sont pas prêts à prendre les armes l’un contre l’autre.

Néanmoins, la situation semble bloquée politiquement et aucune médiation ne paraît possible. Au nom de son alliance avec Riyad, Moscou souhaite servir de médiateur, rapporte RFI, "mais il y a peu de chance que les Russes aillent très loin dans cette négociation, considère Hamit Bozarslan. Et les Etats-Unis ne peuvent prétendre à servir d’arbitres dans ce conflit. On est passés d’une guerre diplomatique à autre chose de plus fort."

J’ai eu la flemme de tout lire, vous me faites un petit résumé ?

Samedi 4 janvier 2016, l'Arabie saoudite a exécuté Nimr Al-Nimr, un dignitaire religieux chiite saoudien. Les Iraniens, aux aussi chiites, se sont indignés et ont violemment manifesté contre cette exécution. Riyad a suspendu ses relations diplomatiques et commerciales avec Téhéran. Mais le conflit entre ces deux puissances ne date pas d'hier.

En plus d'abriter des populations qui appartiennent à deux branches différentes de l'islam, l'Iran et l'Arabie saoudite se disputent le leadership économique et politique de la région. Et cela se ressent dans les conflits armés qui font rage dans la zone. En Syrie, l'Iran soutient Bachar Al-Assad tandis que l'Arabie saoudite soutient les rebelles, tout en faisant partie de la coalition internationale qui lutte contre l'Etat islamique.

L'Arabie saoudite se sent aujourd'hui menacée par la nouvelle attitude des Etats-Unis vis-à-vis de l'Iran, nouvel allié de Washington depuis les accords sur le nucléaire iranien de l'été dernier. La baisse du prix du baril de pétrole, qui fragilise l'Arabie saoudite, n'arrange rien. D'où la montée des tensions. Mais, pour autant, une guerre frontale entre Saoudiens et Iraniens a peu de chances d'éclater.