Dix ans de traque, quelques minutes d’assaut. Le 2 mai 2011,  les hommes de la Team 6, une unité d’élite de l’US Navy, viennent à bout de l’ennemi public numéro un. Oussama Ben Laden est tué de deux balles dans la tête, dans sa villa refuge d’Abbottabad, à un kilomètre d’une importante base militaire pakistanaise. 

Recherché sans relâche pendant dix ans, le commanditaire des attentats du 11-Septembre a emporté ses secrets dans sa tombe,  ou plutôt dans sa sépulture aquatique, son corps ayant été jeté quelque part dans la mer d'Oman. Pourtant, un an après le raid, des documents et des proches commencent à parler. FTVi revient sur ce que l'on sait aujourd'hui de la vie secrète du Saoudien durant ses dernières années.

1/ Les découvertes effectuées dans la maison

          • Plus de cent clés USB, DVD et CD

Difficile aujourd'hui de percer les secrets bien gardés de la planque de Ben Laden, une vaste maison réduite en poussière fin février dernier par un bulldozer. Sous couvert d’anonymat, un haut gradé du renseignement américain a accepté d’énumérer quelques-unes des prises réalisées sur place par les forces spéciales, dans le cadre d'une enquête de la chaîne NBC (lien en anglais). Parmi les trophées : cinq ordinateurs, dix disques durs et plus de cent dispositifs de stockage informatique, lesquels renferment entre 10 000 et 15 000 documents et entre 15 000 et 25 000 vidéos, dont de nombreux doublons.

La maison d'Oussama Ben Laden, à Abbottabad, est détruite par un bulldozer, le 26 février 2012. 
La maison d'Oussama Ben Laden, à Abbottabad, est détruite par un bulldozer, le 26 février 2012.  (AAMIR QURESHI / AFP)

Seulement voilà, ces précieux documents ne contiennent pas d’informations précises sur de futures (ou anciennes) attaques du réseau terroriste. En revanche, Ben Laden y a consigné en vrac quelques idées. Par exemple : attaquer l'avion présidentiel, Air Force One, afin de tuer Barack Obama et le général Petraeus. 

          • Des poulets, des vaches, des lapins ... 

Les services de renseignement ont ainsi visionné des heures d'images montrant "la vie" dans le refuge de Ben Laden, entouré d'un vaste jardin, explique la source. Souvent, ce sont "les poulets et les vaches, les lapins et les chiens" qui sont filmés, énumère-t-il. Pas vraiment de quoi démanteler le réseau terroriste. Ben Laden recevait certes "des clés USB avec des articles de presse et ce genre de choses". Mais "rien qui puisse vraiment être apparenté à des document d'Al-Qaïda". On y a même trouvé du porno, a relaté en mai 2011 Libération, sans toutefois pouvoir indiquer si les films coquins appartenaient au jihadiste ou à un de ses très nombreux colocataires. 

          • Ben Laden, un leader dépité

La prestigieuse académie militaire américaine de West Point s’apprête, par ailleurs, à mettre en ligne quelques-uns de ces documents, notamment des lettres manuscrites ou des extraits du journal du jihadiste. Principal conseiller du président Barack Obama pour l'antiterrorisme, John Brennan a analysé le ton de ces confidences pour la presse. Moral en berne, méfiance vis-à-vis de la jeune garde du réseau (pas assez formée selon lui), constat d'échec, etc. Le Ben Laden en planque, écarté du terrain, s'inquiète de voir son organisation subir "catastrophe après catastrophe" et envisage de la rebaptiser, lassé de voir le nom d'Al-Qaïda associé à des opérations peu glorieuses.

           • Un chef actif ou un vieil homme sur la touche ? 

Les experts divergent cependant sur le rôle de l'ancien chef de réseau. Les documents d'Abbottabad indiqueraient que Ben Laden est demeuré, jusqu'à sa mort, une personnalité incontournable. "Nous devons élargir et développer nos opérations aux Etats-Unis, écrit-il depuis son refuge pakistanais, rapporte Peter Bergen, le spécialiste des questions de sécurité de CNN (lien en anglais), qui a pu consulter ces échanges épistolaires. Et ne pas seulement se contenter de faire exploser des avions."

A l'inverse, Jose A. Rodriguez Jr., ancien de la CIA sous l'ère Bush, assure que le leader jihadiste avait perdu de l'influence du fait de son isolement. En 2004, il obtient par des "techniques d'interrogatoires poussées"  des informations selon lesquelles le chef de réseau ne communique plus que par l'intermédiaire d'un messager, Abou Ahmed al-Kuwaiti, rapporte-t-il dans une tribune du Washington Post. Fini internet, le téléphone et les communications radio. "Vous ne dirigez pas un réseau aussi complexe et ambitieux qu'Al-Qaïda en ne communiquant qu'une fois en plusieurs mois", conclut l'agent à la retraite. 

2/ Les révélations de ses épouses 

          • Le rôle d’Amal, la jeune épouse yéménite

Retenue en résidence surveillée pendant un an, la famille de Ben Laden a été expulsée la semaine dernière du Pakistan, où ses trois épouses ont notamment été condamnées à 45 jours de prisons pour séjour illégal. Cuisinée par les services secrets pakistanais, la plus jeune des trois épouses de Ben Laden à avoir partagé le quotidien d’Abbottabad a fini par livrer quelques informations. Yéménite, Amal Abdoulfattah était la préférée du maître de maison. Dans la villa, elle partageait son lit. C'est elle qui recevra une balle dans la jambe en tentant de protéger le leader terroriste pendant l'assaut des forces spéciales. Surtout, elle n’avait pas le même tempérament que les autres épouses, deux Saoudiennes, plus traditionnelles et moins loquaces. L'un de ses témoignages, daté du 17 janvier, a permis de reconstituer l'étrange cavale de la famille de l'homme le plus recherché du monde. 

          • Une vie "comme dans une émission de téléréalité"

Enfermés dans cette grande maison, entourée d'un grand jardin ceint de hauts murs, le terroriste et sa famille nombreuse vivaient comme "dans une émission de téléréalité américaine, compare Phil Mudd, ancien du contre-terrorisme interrogé sur la chaîne ABC (lien en anglais). Une sorte de version Abbottabad des 'Kardashian' ", poursuit-il.  Ceux qui imaginaient le chef terroriste dans une grotte, perdue dans les montagnes de Tora Bora, étaient loin du compte. L’ancien chef d’Al-Qaïda a vécu neuf ans et demi au Pakistan, dont six à Abbottabad, sa dernière demeure, véritable complexe dans lequel le terroriste "a passé son temps à regarder les chaînes d’informations par satellite et tenté de maintenir la paix entre ses épouses, au moins huit enfants et cinq petits enfant", explique la chaîne américaine ABC.

Plan du complexe d'Abbottabad, dans lequel a vécu Ben Laden pendant 6 ans et demi. 
Plan du complexe d'Abbottabad, dans lequel a vécu Ben Laden pendant 6 ans et demi.  (US DEPARTMENT OF DEFENSE / FTVI)

          • Une vie cachée aux yeux de tous 

Depuis la fuite d'Afghanistan, fin 2001, la famille a déménagé a plusieurs reprises, mais a toujours séjourné toujours dans une ville, a indiqué Amal. Peshawar d’abord, dans le nord-ouest du pays, puis Shangla, Haripur et enfin Abbottabad, le lieu de sa dernière résidence. Durant sa cavale au Pakistan, Oussama Ben Laden a par ailleurs eu quatre enfants, dont au moins deux seraient nés dans des hôpitaux d’Etat. Pour ne pas se faire repérer, la jeune mère quittait rapidement les lieux après l'accouchement.

Pour Richard Clarke, ancien conseiller de la Maison Blanche, aujourd’hui consultant pour ABC, cela indique que Ben Laden devait être, d’une manière où d’une autre, protégé par des officiels pakistanais de haut niveau.

          • La théorie de l'épouse téléguidée 

Et si ses femmes avaient causé sa perte ? Cette théorie loufoque est défendue par un général pakistanais à la retraite, Shaukat Qadir. Au printemps 2011, une des femmes de Ben Laden aurait refait surface dans la vie du chef terroriste, explique-t-il. La Saoudienne Khairia, qu'il avait épousée dans les années 1980 et n'avait pas revue depuis la fin 2001, s'est présentée à Abbottabad, où elle a finalement occupé une chambre du premier étage. Pour le militaire, Al-Qaïda a téléguidé Khairia afin d'orienter les Américains vers la maison d'Abbottabad. L'interception par les Etats-Unis d'une communication téléphonique de Khairia aurait contribué à les persuader qu'Oussama Ben Laden se trouvait bien là, assure l'homme, qui dit avoir enquêté huit mois et rassemblé de nombreux témoignages. Washington dément et assure avoir repéré le chef terroriste par ses propres moyens. 

3/ Les zones d’ombres

    • Le rôle du Pakistan

Officiellement allié aux Etats-Unis dans la lutte antiterroriste, les services secrets pakistanais (ISI) sont fréquemment soupçonnés de double jeu, ce qui a notamment conduit à la décision américaine de ne pas prévenir Islamabad de l'opération commando pourtant menée sur son territoire. "La piste [vers Ben Laden] et l'information venaient en fait de nous", a affirmé au Washington Post (lien en anglais) un haut responsable pakistanais anonyme. L'ISI aurait ainsi donné à la CIA un numéro de téléphone qui a mené au messager de Ben Laden, Abou Ahmed al-Kuwaiti, tué lui aussi à Abbottabad, explique le haut responsable de l'ISI.

Interrogé par l'AFP, un responsable américain a souligné qu'il s'agissait "d'une opération américaine" et que "les Pakistanais n'ont donné aucun tuyau sur Ben Laden". "Mais ils ont fourni certaines informations qui ont aidé les services de renseignement américains à avoir une idée claire sur la résidence" d'Abbottabad, a-t-il ajouté, sans autre précision. Malgré cette collaboration, les services de renseignements américains ne semblent pas douter de l'implication de hauts gradés pakistanais dans la tranquille cavale du terroriste. 

   • Une version officielle, mais pas d'images

Pas de photos, pas de vidéos. Rien. Le juge fédéral James Boasberg l'a confirmé la semaine dernière : "Il faudra se contenter du récit verbal et de la description de la mort et des obsèques d'Oussama Ben Laden". Si des montages avaient circulé le jour même de l'annonce de sa mort, aucune photographie officielle du corps du terroriste n'a été délivré par la CIA. De même, la décision de jeter le corps de Ben Laden en mer d'Oman avait suscité de nombreuses interrogations. Etait-il mort depuis plusieurs années, cryogénisé, gardé secrètement par les Etats-Unis, interrogé sur un éventuel arsenal nucléaire ? Ou a-t-il été tué le 2 mai, bien que localisé quelques jours plus tôt, afin que l'événement ne coïncide pas avec le mariage du prince William et de Kate Middleton ? rapporte le Guardian, répertoriant les hoax (canulars). L'annonce officielle de la mort du chef d'Al-Qaïda a naturellement contrarié les adeptes de la théorie du complot. Comme si la vérité n'était pas assez rocambolesque.