Peut-on croire les révélations de Sky News sur les membres de l'Etat islamique ?

Le chaîne d'information britannique dévoile des documents qui auraient été remplis par plus de 20 000 jihadistes au moment de leur engagement.

Des combattants kurdes posent avec un drapeau de l'Etat islamique dont ils se sont emparé à Makmur, en Irak, le 12 septembre 2014.
Des combattants kurdes posent avec un drapeau de l'Etat islamique dont ils se sont emparé à Makmur, en Irak, le 12 septembre 2014. (THOMAS RASSLOFF / DPA / AFP)

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La chaîne d'information Sky News (en anglais) prétend, mercredi 9 mars, avoir mis la main sur des documents contenant les noms de 22 000 membres du groupe jihadiste. Ces fichiers seraient des formulaires remplis par des ressortissants de 55 pays au moment où ils ont rejoint l'Etat islamique.

Les recrues, si l'on en croit les documents de Sky News, devaient répondre à 23 questions : noms, numéros de téléphone, groupe sanguin, niveau d'études, compétence, numéro de leur contact, statut marital... Les documents auraient été livrés à la chaîne sur une clé USB, par un transfuge de l'Etat islamique qui désapprouverait désormais les méthodes jihadistes. Ces révélations sont-elles fiables ? 

Berlin juge les documents authentiques

La preuve que les documents sont pris au sérieux ? Berlin et Londres sont en train de les étudier de près. Par la voix d'un de ses porte-parole, la police criminelle fédérale allemande a annoncé qu'elle jugeait les fichiers "très probablement authentiques".

Le ministre de l'Intérieur allemand Thomas de Maizière a également confirmé au Guardian la véracité des documents. Et il a déclaré que ceux-ci permettraient "des enquêtes plus rapides et plus claires et des peines de prison plus strictes pour ceux qui reviennent d'Irak et de Syrie". Il compte aussi sur ces documents pour mieux connaître "les réseaux de l'organisation terroriste".

Même enthousiasme au Royaume-Uni : pour l'ex-patron du contre-terrorisme Richard Barrett, ces données serviront de "ressource inestimable pour les analystes". 

Mais les formulaires comportent des bizarreries

Plusieurs observateurs des mouvements jihadistes font toutefois part de leurs doutes. Spécialiste du sujet, le journaliste de France 24 Wassim Nasr souligne sur Twitter que le lexique utilisé dans les formulaires dévoilés par Sky News n'est pas celui de l'Etat islamique aujourd'hui. 

Il relève ainsi l'emploi, désormais obsolète, de l'expression "Etat islamique en Irak et au Levant". Ce terme a été remplacé à partir du 29 juin 2014 par celui de "califat"Autre incongruité : la mention de "direction générale des frontières". Une appellation surprenante, estime le journaliste, puisque l'Etat islamique "ne reconnaît pas de frontières".

Le chercheur Romain Caillet remarque aussi la présence d'un logo circulaire qui n'a jamais été utilisé dans les documents de l'Etat Islamique. Wassim Nasr surenchérit : "Ce n'est même pas un drapeau, mais un pin's qui tourne sur lui-même, tiré d'une vieille vidéo de l'Etat islamique en Irak". Il détaille dans la vidéo ci-dessous ces diverses incohérences.

Des données trafiquées, mais néanmoins exploitables ?

Chercheuse au centre Carnegie pour le Moyen-Orient à Beyrouth, Dalia Ghanem-Yazbeck pense, elle aussi, que les erreurs grammaticales et autres bizarreries trouvées dans les documents s'expliquent par leur relative ancienneté. Ils doivent remonter "à la fin 2013, au moment où l'EI commençait à établir son Etat" et sa bureaucratie, précise-t-elle à l'AFP.

Pour Wassim Nasr, ces fichiers datent au plus tard de fin 2014. En outre, il estime qu'ils ont peut-être été reformatés: "Peut-être que certaines informations sont vraies, mais qu'une mise en page a été fabriquée pour vendre ces informations à un prix élevé à différents clients", explique-t-il.

Effectivement, les documents ont été distribués à d'autres médias que Sky News. Le site d'information proche de l'opposition syrienne Zaman Al-Wasl, notamment, en publie des extraits. Et ce journal apporte un sérieux bémol aux proclamations de la chaîne britannique, en assurant que les fichiers ne contiennent que 1 700 noms. De quoi constituer, toutefois, une précieuse base de données que vont exploiter tous les pays intéressés.