Trois questions sur le reportage choc d'un journaliste au cœur de l'Etat islamique

Un journaliste du magazine "Vice" a pu passer trois semaines à Racca (Syrie), capitale de l'Etat islamique autoproclamé fin juin par les jihadistes.

Des jihadistes célèbrent la création de l'Etat islamique, à Racca (Syrie), le 30 juin 2014.
Des jihadistes célèbrent la création de l'Etat islamique, à Racca (Syrie), le 30 juin 2014. (WELAYAT RAQA / AFP)

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Au plus près des combattants de l'Etat islamique. Pendant trois semaines, le journaliste Medyan Dairieh a pu se rendre à Racca, ville syrienne tombée aux mains des jihadistes et proclamée capitale du califat créé le 29 juin. Une immersion "exclusive", souligne le site du magazine Vice, qui publie une série de cinq reportages vidéo – d'une dizaine de minutes chacun – au cœur de cette zone qui échappe au contrôle de tout Etat.

Il s'agit des premières images à provenir de cette zone depuis l'établissement du califat. Elles ont, qui plus est, été tournées à visage découvert, avec la bénédiction des jihadistes. D'où plusieurs interrogations quant à leur contenu et aux conditions dans lesquelles le reporter a travaillé.

Que montrent ces vidéos ?

Le site internet du magazine Vice a publié les trois premiers volets de sa série de cinq reportages au sein de l'Etat islamique. Les deux suivants seront dévoilés dans les prochains jours.

La première vidéo montre les jihadistes dans leur fief de Racca, dans le nord de la Syrie. La ville avait été prise par les rebelles syriens à l'armée de Bachar Al-Assad en 2013, avant que les combattants de l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) ne s'en emparent début 2014. On les y voit parader dans les rues sur des chars américains confisqués à l'armée irakienne lors de la prise des villes de Mossoul et Tikrit, en juin.

Le journaliste est invité à assister aux combats que livrent les jihadistes contre une base de l'armée régulière syrienne qui subsiste à quelques kilomètres du centre-ville. Entre deux rafales de kalachnikov, un combattant, le visage dissimulé sous une cagoule noire, explique face caméra le bien-fondé de son combat contre l'armée syrienne : "Ce sont des infidèles, des ennemis de la religion, des ennemis de Dieu et de l'humanité. Dieu soit loué, nous leur tirons dessus. Nous implorons Dieu pour qu'il nous assure la victoire."

Quelques semaines plus tard, les jihadistes lancent une opération d'envergure contre cette base militaire, tuant au moins 50 soldats syriens dont les corps décapités sont exhibés en plein centre-ville, leurs têtes plantées sur les pics d'une clôture.

Le deuxième reportage s'intéresse à l'embrigadement des enfants dans cette "battle for hearts and minds" ("bataille pour gagner les cœurs et les esprits"). Rendez-vous sur les rives de l'Euphrate, qui longe la ville de Racca. Au bord du fleuve, "Abdullah le Belge", un jihadiste venu de Belgique avec son jeune fils, est chargé d'endoctriner les enfants. Et en premier lieu le sien, à qui il fait dire que "les infidèles" doivent être tués car "tous les infidèles tuent les musulmans". Dès l'âge de 16 ans, une fois assimilés "les principes et la religion", ces enfants seront envoyés dans des camps militaires et pourront "participer à des opérations".

La troisième vidéo montre la mainmise totale des jihadistes sur la vie quotidienne des populations locales. Une patrouille – la Hisbah – inspecte la ville à la recherche de la moindre entorse aux règles. Ici une femme dont le voile intégral laisse apparaître un bout de vêtement, là un commerçant sommé de se débarrasser d'une affiche publicitaire laissant apparaître des visages d'Occidentaux.

Medyan Dairieh est autorisé à se rendre dans une prison et à interroger des détenus. L'un d'eux a été arrêté pour possession d'alcool et s'apprête à recevoir des coups de fouet. Devant la caméra (et sans doute briefé par ses geôliers), il remercierait presque l'Etat islamique de l'avoir remis dans le droit chemin. "Avant, je ne priais pas. Depuis, je me suis remis à pratiquer la religion. Merci à eux."

Qui en est l'auteur ?

Medyan Dairieh est un photojournaliste et reporter de guerre palestinien résidant au Royaume-Uni qui a couvert de nombreux conflits, notamment pour la chaîne Al-Jazeera, en Turquie, en Irak, en République démocratique du Congo, en Afghanistan, dans les territoires palestiniens, ainsi qu'en Syrie.

Sur les terrains de guerre, Medyan Dairieh est un journaliste qui prend des risques, jamais loin des lignes de front. En Libye, il a suivi au jour le jour les rebelles qui ont renversé le régime de Kadhafi et fut ainsi l'un des premiers journalistes à entrer dans Tripoli au moment de la chute de la capitale libyenne.

Lorsqu'a éclaté la guerre civile en Syrie, il a pris le même parti : suivre le conflit en immersion auprès des rebelles, aux côtés des civils qui prennent les armes. De ces deux expériences, au cours desquelles il a été blessé plusieurs fois, Medyan Dairieh a tiré un film, Rebels on the Bridge (Les Rebelles sur le pont).

Le journaliste a déjà réalisé plusieurs vidéos en Syrie pour le magazine Vice depuis la fin 2013, notamment en suivant les rebelles du Front Al-Nosra, affilié à Al-Qaïda (qui ne reconnaît pas la proclamation de l'Etat islamique).

Comment le journaliste a-t-il travaillé sur place ?

Medyan Dairieh est le premier journaliste à avoir rapporté des images en provenance de l'Etat islamique et à avoir pu rencontrer certains de ses dirigeants à visage découvert. "Nous pensons que c'est la seule personne qu'ils ont autorisée à laisser entrer pour une période aussi longue", assure Kevin Sutcliffe, chef de la rubrique actualités du site Vice en Europe, interrogé par le Huffington Post.

Plusieurs reporters se sont auparavant essayés à exercer leur métier dans cette zone particulièrement dangereuse. Fin juillet, le New York Times publiait ainsi un reportage – rédigé anonymement – sur la vie à Racca sous la coupe des jihadistes, au rythme des interdits et des exécutions publiques. "Mais avec le temps, souligne l'article, l'Etat islamique a gagné le surprenant respect de certains citoyens las de la guerre, qui acceptent n'importe quelle autorité qui puisse restaurer un semblant de vie normale."

Une journaliste du site américain Politico, Rania Abouzeid, confie au Huffington Post avoir renoncé en avril, alors qu'elle se trouvait en Syrie, à rencontrer des membres de l'Etat islamique en Irak et en Syrie. Trop dangereux, selon elle, car les jihadistes ne voulaient la rencontrer que dans des zones qu'ils contrôlent totalement. "En cas de problème, qui m'aurait sortie de là ? Personne, pas même mes contacts au sein d'Al-Qaïda", assure-t-elle.

Kevin Sutcliffe explique qu'il faisait toute confiance à Medyan Dairieh pour réaliser cette série de reportages. Le journaliste, décrit par Sutcliffe comme un "poids lourd" rompu à ce genre d'exercice, disposait en effet, grâce à ses précédents reportages, de nombreux contacts dans la région.

Dans quelle mesure le journaliste a-t-il pu rendre compte de la réalité alors qu'il n'était pas libre de ses mouvements, entièrement dépendant de ses hôtes ? "Ce sont des voyages supervisés, vous êtes là-bas avec leur permission", reconnaît Kevin Sutcliffe, mais "on vous montre ce qui s'y passe". "Beaucoup de choses ont été faites à propos du conflit et des lignes de front. Essayer d'observer à quoi ressemble un Etat aussi conservateur et intransigeant que l'Etat islamique me paraissait être quelque chose de plus intéressant."