Le film "Salafistes" est-il tombé dans le piège de la propagande jihadiste ?

Il fait polémique en raison des images de l'Etat islamique qu'il contient. Le documentaire de Lemine Ould Salem et François Margolin fait-il l'apologie du terrorisme ? Francetv info a posé la question à Abdelasiem El Difraoui.

La mosquée de Djingareyber, à Tombouctou (Mali), le 8 avril 2015. Lemine Ould Salem y a tourné des images de son film.
La mosquée de Djingareyber, à Tombouctou (Mali), le 8 avril 2015. Lemine Ould Salem y a tourné des images de son film. (SEBASTIEN RIEUSSEC / AFP)
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Après avoir envisagé de l'interdire pour apologie du terrorisme, le Centre national du cinéma (CNC) a autorisé la sortie en salle de Salafistes, le documentaire réalisé par Lemine Ould Salem et François Margolin. Mais il a été interdit aux moins de 18 ans. Une décision rare. En cause : il contient des extraits de vidéos de propagande de l'Etat islamique. On y découvre une amputation de main, des exécutions sommaires, la vie quotidienne sous une forme de charia à Tombouctou, dans le nord du Mali. Des images d'illustration qu'a obtenues Lemine Ould Salem en 2012.

Des responsables religieux salafistes y expriment aussi, face caméra, leur conception radicale de l'Islam. Les co-auteurs du documentaire ont décidé de montrer ces images violentes sans commentaires. "L'idée globale est de montrer comment ces salafistes peuvent passer de la théorie à la mise en pratique de leurs idées, explique François Margolin à L'Express. Mieux vaut tenter de la comprendre plutôt que d'en cacher la réalité."

Francetv info a demandé à Abdelasiem El Difraoui, docteur en sciences politiques et auteur d'Al-Qaïda par l’image (éd. Puf) si Salafistes était tombé dans le piège de la propagande jihadiste.

Francetv info : Le film entrecoupe les interviews de "savants du salafisme" avec des vidéos du groupe Etat islamique. C’est l’un des reproches fait à ce documentaire. Doit-on montrer ces images brutes de propagande jihadiste pour les dénoncer ?

Abdelasiem El Difraoui : C’est d'abord la reprise de vidéos de l’Etat islamique sans expliquer où et dans quel contexte elles ont été tournées qui pose problème. Il en est de même pour les images tournées au Mali par Lémine Ould Salem. Parce que l’image brute n’existe pas. Les images transmettent toujours quelque chose qui n’est pas neutre, d’autant plus quand ce sont des images que l’on n’a pas l’habitude de voir.

Le droit à l’information peut être évoqué mais au final, qu’est-ce qu’on a appris de nouveau à la fin du film ? On savait déjà que les jihadistes étaient convaincus par leurs discours, qu’ils étaient convaincus de pouvoir parler au nom de l’Islam, qu’ils étaient ultras violents… Que voit-on de plus dans ce documentaire ? Rien. C'est d'autant plus dommage que les auteurs avaient un matériau extraordinaire. 

Ce qui manque surtout, ce sont des clés de lecture. Le film n’en donne aucune puisqu’il n’y a pas de commentaire. Les auteurs n’ont même pas fait une introduction de trois minutes qui situe les gens et définit les termes. Il faut donner un contrepoint à ces discours dits "salafistes", les contextualiser, les réfuter. Le réalisateur aurait dû intégrer d’autres voix qui contredisent celles de ces "savants". En montrant, par exemple, des images du monde arabe et musulman bouillonnant avec de jeunes créatifs et qui résistent.

Salafistes donne l’impression que ces gens parlent réellement au nom de l’Islam alors que ce n’est pas le cas. Personne n’a le droit de le faire. Chez les musulmans sunnites, il n’y a pas de clergé, donc pas de représentant de l’Islam. 

Etant donnée la place laissée au discours des "savants", le film offre-t-il une tribune à l’idéologie jihadiste ?

Les réalisateurs sont tombés dans le piège de la propagande. Il faut parler à ces jihadistes mais tout dépend de la manière dont on le fait. Pour se placer dans une autre perspective, est-ce qu’en pleine ascension nazie, on aurait donné aux propagandistes d'Hitler la possibilité de s’exprimer comme ça, sans commentaire ? Et est-ce qu’on aurait ensuite diffusé le film dans les cinémas français sans donner aux gens les clés de compréhension, sans qu’ils aient pris assez de recul pour comprendre ce qu’ils voyaient ? 

Mais il ne faut surtout pas interdire le film : je suis pour la liberté d’expression. En revanche, je suis assez satisfait qu’il soit interdit aux moins de 18 ans parce qu’il y a des scènes d'une grande violence. On peut montrer ce film à des jeunes de 16 ans mais s’ils sont accompagnés par des gens qui leur expliquent ce discours. Mais très peu de gens savent lire les images fabriquées par les jihadistes.

Par exemple, quand on regarde les séquences avec des membres de l’Etat islamique sur des chars, avec le drapeau noir et la shahada arabe. On pense que c’est le logo de l’organisation. Alors qu'il s'agit d'un symbole qu’ils ont volé à l’Islam. En réalité, c’est la bannière du prophète avec son sceau. C’est un symbole qui appartient collectivement à l’Islam et si on n’explique pas la véritable signification de ce drapeau, on cautionne ce vol symbolique. Je regrette que les gens renforcent la stigmatisation des musulmans avec ce genre de films où on ne fait que renforcer le cliché de la violence.

Mais ce cliché peut-il être pris au premier degré ? En d’autres termes, existe-t-il un risque pour qu’un jeune un peu perdu soit sensibilisé au jihadisme par ce film ?

Il existe un risque important. Même s’il ne faut pas sous-estimer le spectateur, nous vivons dans un monde de communication qui nous abreuve d’images contre lesquelles nous ne sommes pas armés. En ce moment, cela devient d’autant plus problématique que l'on se trouve dans une atmosphère de panique. Les personnes interrogées servent un discours très rodé pour le recrutement. C’est leur métier, ils font ça tous les jours. C’est un discours de justification qui peut effectivement aider à recruter.

C’est aussi le problème du journalisme embarqué en général qui ne propose pas vraiment de parti pris. C’est la différence avec le film Timbuktu [d’Abderrahmane Sissako, sorti en 2014 et primé à Cannes et aux César] qui traite le même sujet mais dans une fiction avec des éléments de réalité et un vrai point de vue. Il y a deux autres journalistes qui ont aussi filmé des jihadistes : Farouk Atig et Yacine Benrabia [qui ont réalisé Les Escadrons du Djihad]. Mais la plupart des chaînes étrangères ont choisi de faire commenter leurs images par des experts.

Pourtant, les deux réalisateurs ont affirmé leur volonté de dénoncer le discours jihadiste en leur donnant la parole. En quoi ce but est-il manqué ?

Il y a déjà un problème dans le titre du film. L’appeler Salafistes, cela veut dire qu’on met tous les salafistes dans le même panier. Et c’est comme cela qu’on créé un amalgame entre salafistes et jihadistes. Et on polarise encore davantage. Le salafisme est un vaste courant de l’Islam, que je ne cautionne pas, mais qui regroupe des millions d’adeptes. Mais il n’y en a qu’une minime fraction qui est jihadiste. La plupart sont non-violents. Dire qu’ils sont tous pareils peut encore contribuer à leur radicalisation. De toute manière, le film donne l’impression que le jihadisme est l'idéologie dominante dans de nombreux pays musulmans où le film se promène mais c'est encore très minoritaire.

Mais il est vrai qu’il existe une certaine ressemblance entre les deux courants. Dans l’idéologie du salafisme, il existe des concepts repris par le jihadisme comme le fait de considérer la démocratie comme idolâtre, l’excommunication d’autres musulmans qui ne suivent pas les préceptes salafistes, le refus de se mélanger avec les membres d’autres religions... Sauf que beaucoup de jeunes français perdus ne passent même pas par une pensée salafiste avant de verser dans le jihadisme.

D’autre part, on n’apprend rien sur les racines du mouvement jihadiste. C’est une idéologie qui a été écrite avec notre concours pendant la guerre en Afghanistan contre les soviétiques. L’Occident, allié à l’Arabie saoudite et au Pakistan, a soutenu les éléments les plus rétrogrades et les plus radicaux de l’Islam sunnite pour défaire l’empire soviétique. Et aujourd’hui, il y a de multiples raisons qui poussent de nombreux musulmans dans les bras des jihadistes : la misère socio-économique, la déformation de l’Islam, le mythe du salut, les griefs locaux comme la discrimination envers les Touaregs ou l’exclusion des sunnites en Irak et aussi la guerre civile en Syrie.