"L'Etat islamique est à la tête d'un véritable trafic d’êtres humains, spécialement de femmes, à des fins sexuelles"

Pour la fondation Scelles, le magistrat Yves Charpenel a enquêté sur l'exploitation sexuelle des femmes au sein du groupe Etat islamique. Entretien. 

Des déplacés yézidis marchent vers la frontière syrienne pour fuir une offensive jihadiste, le 11 août 2014 en Irak.
Des déplacés yézidis marchent vers la frontière syrienne pour fuir une offensive jihadiste, le 11 août 2014 en Irak. (REUTERS)
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Propos recueillis parFrance Télévisions

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Le groupe Etat islamique ne se finance pas seulement avec l'argent du pétrole. Il vit aussi de la prostitution. C'est l'une des conclusions du rapport de la fondation Scelles, qui paraîtra en début d’année 2016. Depuis 20 ans, cette fondation observe les phénomènes liés à l’exploitation sexuelle à travers le monde. Pour francetv info, son président, le magistrat Yves Charpenel, analyse les rapports entre crime organisé et terrorisme.

Comment avez-vous établi que l'Etat islamique a mis en place un véritable réseau de prostitution ?

Yves Charpenel : Au début de l’année 2015, j’étais à New-York (Etats-Unis) avec des membres de la division antiterroriste de l’ONU. Nous avons évoqué l’apparition d'informations concordantes faisant état en Irak et en Syrie d’une véritable organisation de trafic d’êtres humains, spécialement de femmes, à des fins sexuelles. Avec le procureur de la république de Paris, nous avons recoupé ces informations, nous avons aussi recensé les tweets émanant de jihadistes de Daesh.

L’Etat islamique théorise et assume le fait que les femmes sont une marchandise. Notamment celles venues des zones conquises. La plupart du temps, Daesh considère qu’elles ne sont pas de bonnes musulmanes, et les traite comme des esclaves. C’est d’ailleurs le terme qui est employé par les jihadistes. "Esclave" signifie que l’on est offerte aux combattants ou proposée à des tarifs "avantageux" – si l'on peut dire – aux aspirants combattants, dans des véritables maisons de prostitution.

Pourtant, l'Etat islamique cherche à attirer des femmes, notamment occidentales...

Le phénomène est difficile à quantifier. On parle de quelques centaines de femmes au total, dont un peu plus de 200 pour la France. L’organisation Etat islamique fait beaucoup de publicité pour attirer à lui des femmes venues de l’Occident. Ses messages ont changé ces derniers mois : les jihadistes montrent bien moins de décapitations et autres atrocités qu‘auparavant au profit d’images que je qualifierais de "bisounours" ou "Club Med".


Leur propagande se décompose en deux temps. D’abord, ils disent à ces jeunes femmes qui sont souvent de confession musulmane et en situation de grande vulnérabilité : "Sachez qu’en occident vous n’êtes que des prostituées". C’est un discours manifestement écrit par des occidentaux puisqu’il affirme aussi : "Vous êtes moins bien payées que les hommes, vous êtes considérées comme des objets sexuels, donc au regard du Coran, vous êtes bel et bien des prostituées. Soyez plutôt des esclaves de l'islam en venant en Syrie. Vous serez les mères des futurs combattants et vous rencontrez l’émir aux 'yeux verts'." C’est un thème récurrent, fantasmagorique qui en fait, signifie : "Vous serez enfin considérée, et vous serez utile." On est là dans un fonctionnement de type sectaire, avec des personnes attirées vers la promesse d’une vie meilleure.

Comment font-elles le chemin jusqu'en Syrie ?

Ces femmes sont prises en mains localement par des relais de l’Etat islamique. Elles sont ensuite acheminées par des étapes désormais connues, d’abord la Turquie puis la Syrie, où elles vont avoir en réalité le même sort que les femmes capturées. Elles sont proposées comme épouses aux futurs combattants après une cérémonie d’à peine quelques minutes. Celles qui n’ont pas plu ou qui n’ont pas trouvé "preneurs" sont ensuite revendues notamment aux maisons de prostitution libanaises. Et là, des tarifs, des prix ont été fixés, nous sommes dans l’exploitation sexuelle que l’on connaît malheureusement fort bien avec des premiers barèmes pour des "femmes" de 8 ans. Ces dernières étant "plus chères" que celles de 12 ans et ainsi de suite au fur et à mesure de l’âge de la personne. Il y a de véritables catalogues comme dans les maisons de passe "professionnelles". En plus des femmes occidentales, on trouve aussi des marocaines assez nombreuses tombées dans le même piège d’une promesse d’épanouissement religieux. 

Comment s’établissent les relations entre clients, chefs de réseaux et prostituées ?

Les commandes, les échanges, les messages... Tout se fait par les réseaux sociaux : Twitter, Facebook. Quant au paiement, à l'échange marchand proprement dit, on se rend compte que cela ressemble aux conclusions auxquelles nous étions parvenus après les attentas du 11 septembre 2001 aux Etats Unis. A l’époque, à l’occasion d’un travail que j’avais effectué pour le gouvernement, nous avions établi que le terrorisme, en particulier Al-Qaïda, n’était pas financé par des opérations économiques et financières grandioses mais plutôt par des actes de petite criminalité telles que prostitution, toxicomanie, et contrefaçon. L’Etat islamique utilise les mêmes techniques qui le conduisent à être en rapport avec des réseaux de prostitution, en particulier au Liban, que nous connaissons bien.

Le groupe Etat islamique n'est donc ni le premier groupe terroriste, ni le seul, à utiliser la prostitution pour prospérer ?

Evidemment non. Les membres du mouvement jihadiste africain Boko Haram utilisent par exemple des techniques plutôt classiques du type razzia de villages où les femmes deviennent "des butins de guerre". L’ONU estime qu’il pourrait y avoir jusqu’à 50 000 femmes concernées. A partir du moment où les femmes sont capturées – elles sont généralement d’ethnies ou de confessions (chiite ou yazidi) différentes des sunnites de Boko Haram – le groupe les utilise comme "gratification" pour ses combattants. On est donc là face à l’exploitation sexuelle de victimes en temps de guerre, un phénomène hélas bien connu. Boko Haram se finance à peu près exclusivement de cette vente de femmes et d’enfants.