Attentats en Catalogne : pourquoi l'Espagne est-elle particulièrement visée par les jihadistes ?

Participation à la coalition internationale, implantation de réseaux jihadistes, volonté de reconquête d'Al-Andalus... Plusieurs facteurs permettent d'expliquer pourquoi le groupe Etat islamique a ciblé l'Espagne.

Des policiers près de La Rambla, à Barcelone, le 18 août 2017.
Des policiers près de La Rambla, à Barcelone, le 18 août 2017. (MATTHIAS BALK / DPA / AFP)
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Elise LambertRobin PrudentFrance Télévisions

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Après la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne... L'Espagne est à son tour violemment touchée par les attentats terroristes commandités par le groupe Etat islamique. Selon un dernier bilan, les deux attaques de Barcelone et Cambrils ont fait 14 morts et plus de cent blessés, jeudi 17 et vendredi 18 août. Il s’agit des premiers attentats meurtriers sur le sol espagnol depuis 2004 et le premier depuis la création du groupe Etat islamique.

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Franceinfo vous explique pourquoi l’Espagne reste une cible de choix pour les jihadistes. 

Parce que l'Espagne fait partie de la coalition engagée contre le groupe Etat islamique

C'est la raison "officielle" des attentats. Dans le communiqué du groupe Etat islamique, publié quelques heures après l'attentat de Barcelone, jeudi 17 août, les jihadistes affirment que l'opération a été menée en réponse aux appels à cibler les États de la coalition internationale opérant en Syrie et en Irak. Depuis 2014, l'Espagne fait partie de cette quarantaine de pays, réunis autour des Etats-Unis.

Dès octobre 2014, le pays a envoyé 300 instructeurs militaires en Irak, rappelle le Huffington Post. Depuis, l'armée espagnole a formé 46 bataillons et plus de 20 000 militaires irakiens pour combattre les jihadistes, selon le site du ministère espagnol de la Défense. L'Espagne apporte aussi un soutien financier, humanitaire, logistique, et diplomatique dans la lutte contre le groupe Etat islamique, rappelle Le Monde

Pour autant, l'Espagne ne participe pas aux frappes aériennes, à l'inverse de la France ou du Royaume-Uni par exemple. En réalité, l'Espagne n'a qu'un rôle très marginal dans la lutte contre le groupe terroriste sur son territoire. Un désengagement militaire qui remonte à 2004. Après les attentats de Madrid, revendiqués par une branche d'Al-Qaïda, les autorités espagnoles avaient précipité le retrait de leurs troupes d'Irak. 

Parce que les réseaux jihadistes sont bien implantés en Espagne

"L'Espagne est une cible depuis plusieurs années, estime Loretta Napoleoni, journaliste spécialisée dans le terrorisme, interrogée par franceinfo. L'attentat du 17 août à Barcelone est une attaque qui a réussi, mais de nombreux autres attentats avaient été préalablement déjoués par leur service de renseignements". Pour expliquer cette menace, plusieurs experts relèvent la présence de réseaux bien implantés dans le pays. "L’Espagne est un foyer jihadiste depuis très longtemps, estime le politologue Abdelasiem El Difraoui, au micro de franceinfo. Il y avait déjà une implantation en 1990 provenant de l’Algérie, des prédécesseurs de Al-Qaïda. Il y avait aussi une filière d’Al-Qaïda en Espagne et les attentats du 11-Septembre ont même été préparés en partie en Espagne."  Une réunion de planification de l'attentat contre les Etats-Unis avait eu lieu à Cambrils, en Catalogne, dans la ville même où une attaque à la voiture s'est déroulée jeudi, précise La Vanguardia.

De nombreux liens existent aussi entre les cellules terroristes espagnoles et la mouvance jihadiste marocaine, sur fond de trafic de drogueEntre 2012 et 2016, 124 personnes ont été arrêtées en Espagne dans le cadre d'enquêtes sur des activités terroristes en lien avec le groupe Etat islamique, selon un rapport du think tank Instituto real Elcano. Parmi ces personnes arrêtées en Espagne, 45% étaient nées au Maroc.

Capture écran du graphique représentant le nombre d\'opérations antijihadistes menées par la police en Espagne entre 1995 et 2016, par l\'Université de Grenade. 
Capture écran du graphique représentant le nombre d'opérations antijihadistes menées par la police en Espagne entre 1995 et 2016, par l'Université de Grenade.  (UNIVERSIDAD DE GRANADA)

Cette forte présence de filières jihadistes, et les nouvelles mesures pour renforcer la lutte contre le terrorisme, a fait exploser le nombre d'opérations policières antiterroristes ces dernières années, comme le relève un rapport de l'université de Grenade. Une région est particulièrement connue pour ses réseaux islamistes : la Catalogne, où ont été perpétrés les deux attentats de cette semaine. Selon  le rapport 2016 sur la Sécurité nationale du gouvernement espagnol, cité par La Vanguardia, la région abrite la communauté islamique la plus "radicale".

Parce que le mythe d’Al-Andalus, "territoire perdu du Califat islamique", perdure

"La principale motivation des jihadistes est de reconquérir Al-Andalus, la région espagnole qui était occupée par les musulmans pendant sept siècles", affirme Anna Teixidor Colomer, journaliste à TV3, auteure de Combattants au nom d’Allah, de la Catalogne au Jihad, interrogée par franceinfo.

Les leaders jihadistes font souvent référence à cette terre espagnole conquise au VIIIe siècle par les armées maures, note El Mundo (en espagnol). Dans leurs discours, ils se promettent notamment de venger la chute de Grenade survenue en 1492, lors de la Reconquête par les rois catholiques. Les groupes Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et Etat islamique ont tout deux désigné l'Espagne comme cible prioritaire afin de récupérer ces terres "perdues". Les jihadistes viseraient notamment la "libération" de villes comme Tolède, Cordoue ou Séville.

En 2014, des jihadistes de l'EI font référence à cette ancienne région dans une vidéo, note Atlantico : "Nous vivons sous la bannière du groupe Etat islamique et nous allons mourir pour elle jusqu’à ce que nous ayons récupéré toutes les terres musulmanes perdues, De Jakarta à l’Andalousie et je vous le dis, l’Espagne est la terre de nos ancêtres et nous la récupérerons avec l’aide de Dieu."

En 2006 déjà, dans une vidéo, l'ancien numéro deux d'Al-Qaïda, Ayman al Zawahiri, affirme qu'il compte "libérer toutes les terres qui un jour furent celles de l'islam, d'Al-Andalus à l'Irak", note El Pais (en espagnol). "Ils nous ont attaqués sur nos terres, nous devons faire de même, déclare-t-il. Ils nous ont attaqués unis, nous les attaquerons unis."

Sur les réseaux sociaux, certains jihadistes symbolisent cette volonté par des photomontages du drapeau de l'EI portant l'inscription "Nous sommes tous l'Etat islamique", devant de célèbres monuments andalous, comme le palais de l'Aljaferia à Saragosse ou celui de la Alhambra à Grenade, détaille El Mundo (en espagnol).